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Full text of "V. Blasco Ibáñez; ses romans et le roman de sa vie"

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V. BLASCO IBÀÏvIEZ 

SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE 



OUVRAGES DU MEME AUTEUR 



Contributions à l'étude de l'hispanisme de Q.-E. Lea- 
sing (Paris, F. Alcan, 1909). 

La querelle caldéronienne de J.-N. Bœhl von Faber 
et J.-j. de Mora (Paris, F. Alcan, 1909). 

Contributions à l'histoire de Fabri de Peiresc (Paris, 
Champion, 1910). 

Notes sur la première femme de Ferdinand VII, Marie- 
Antoinette -Thérèse de Naples (Madrid, «Revista de 
Àrchivos», 1915). 



CAMILLE PITOLLET 



V. Blasco Ibanez 

SES ROMANS ET 

LE ROMAN DE SA VIE 

(ouvrage orné de 50 illustrations) 




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PARIS 

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 

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V. BLÀ5CO IBÀNEZ 

SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE 



L'homme et ses distractions.— Son amour des livres et sa 
haine pour les manuscrits et brochures, ainsi que les ar- 
ticles de presse.— Les cinq bibliothèques différentes.— 
Son oubli du passé et de ses propres œuvres.— Incapable 
de vieillir, il n'a de pensées que pour l'avenir. 



Il y a bien longtemps que je me sens attiré par 
l'originale et forte personnalité de Blasco Ibâûez. 
J'étais à peine reçu agrégé d'espagnol que, dans 
l'hiver de 1902-1903, j'obtenais de lui l'autorisa- 
tion de traduire en français l'un de ses meilleurs 
romans. La traduction, déjà fort avancée, fut inter- 
rompue, malheureusement, par un voyage pro- 
fessionnel en Allemagne, qui devait durer trois 
années. Mais à peine étais-je installé à Hambourg 
que, dans diverses conférences, j'y révélais au pu- 
blic lettré de la grande ville hanséatique l'œuvre, 
encore à peine connue, du romancier de Valence. 
De l'une au moins de ces conférences, l'écho par- 
venait jusqu'à Madrid et un résumé en fut donné 
par le professeur de Madrid, D. Fernando Araujo, 
dans la revue: La Espana Moderna, N° de Décem- 



b V. BLASCO IBAXEZ. SES ROMANS 

bre 1903, p. 167-172. En outre, l'un des livres es- 
pagnols expliqué dans les cours que je faisais au 
Johannenm dans Tannée scolaire 1905-1906, fut le 
roman de Blasco Ibânez: La Horda. Et actuelle- 
ment, la traduction de diverses œuvres de cet écri- 
vain occupe le meilleur de mes loisirs. 

De là, cependant, à écrire sa biographie, il y a 
une nuance. J'ai connu Blasco Ibânez à Madrid et 
à Paris. Toutefois, le soumettre à une observation 
prolongée n"était pas chose facile. Ce romancier est 
un peu comme la femme, dont Y Enéide de Virgile 
nous a appris qu'elle était varmm et r/uitatile sem- 
per. Pendant la guerre, il est vrai, il fit en France 
son plus long séjour fixe, travaillant ardemment 
pour la cause des Alliés, ainsi qu'il sera dit plus 
bas. Mais, alors, j'étais moi-même fort loin de Paris, 
appelé, comme tous les Français de mon âge, à dé- 
fendre la patrie en danger. 

Avant qu'éclatât l'incendie européen, d'autre 
part, Blasco Ibânez vivait dans l'Amérique du Sud, 
absorbé par cette entreprise colonisatrice qui a tous 
les caractères du roman d'aventures transposé dans 
la réalité. Si, quelquefois, il lui arrivait d'abandon- 
ner les déserts de la Patagonie ou du Grand Chaco 
pour faire une apparition dans la capitale française, 
ces séjours ne laissaient pas de participer de l'ex- 
traordinaire existence de l'auteur dans la pampa 
argentine. C'étaient des intermèdes de «vie in- 
tense», dont l'un ne fut que de dix jours et qui coû- 
taient des milliers de francs à cet homme toujours 
prêt à risquer joyeusement une double traversée 
de vingt journées pour reprendre contact avec une 
civilisation presque oubliée. Pour lui, l'Atlantique 
n'était alors en toute vérité qu'une sorte de Grand 
Boulevard bleu et le paquebot reliant Buenos Aires 
à Boulogne une façon de tramway. En cinq ans, 



ET LE ROMAN DE SA VIE 7 

il réalisa ainsi sept voyages d'aller et retour entre 
le Vieux Monde et le Nouveau, soit donc quatorze 
traversées! 

Il ne sera pas superflu de remarquer ici que, 
dans sa jeunesse, Blasco Ibânez se prépara à entrer 
dans la marine de guerre espagnole et qu'il aime 
la mer de cette passion de riverain de la Méditer- 
ranée dont tant de personnages de ses livres sont 
dévorés. Faut-il citer l'un des plus célèbres. Mare 
Nostrii^yn, où le protagoniste, Ulysse Ferragut, appa- 
raît, en ses allures typiques de vieux loup de mer, 
la vivante représentation de l'auteur même du ro- 
man? Mais, dès ses premières œuvres, nous retrou- 
vons déjà ce trait, si caractéristique, de sa nature. 
Qui n'a présent à l'esprit cette Flor de Mayo, qui 
date de 1895 et où Pascualet, bien qu'âgé de 13 ans 
et ayant l'air d'un petit clerc d'église — à tel point 
que les pêcheurs l'ont surnommé le Retor (le Rec- 
teur) — s'engage, malgré la frayeur de sa mère, 
comme mousse, grimpe aux mâts, tout de suite 
devenu marin expérimenté et, finalement, se mue 
en audacieux contrebandier, introduisant en Es- 
pagne, au péril de sa vie, des marchandises d'Al- 
gérie? 

Cependant la difficulté d'écrire une biographie 
de Blasco Ibânez résidait moins encore dans la na- 
ture unique de son existence écoulée, que dans le 
genre tout à fait spécial de son caractère. Outre 
qu'il est incapable de rien collectionner de ce qui, 
aux quatre coins de l'Univers, se publie sur ses 
livres, il semble que, pour lui, le passé n'ait pas 
de signification. Aucun écrivain, peut-être, ne se 
préoccupe moins que lui de son oeuvre littéraire. Il 
arrive fréquemment que des critiques célèbres, d'Eu- 
rope et d'Amérique, lui écrivent pour lui demander 
des renseignements bio-bibliographiques sur sa per- 



8 V. BLASCO IBANEZ. SES ROMAKS 

sonne et sa production. Ces sortes d'enquêtes lui 
causent infailliblement la plus extrême perplexité. 
«Je ne sais, dit-il; il faudra chercher... On a pas 
mal écrit sur ce sujet. Mais où diable le trouver?» 
La vérité vraie pst que Blasco Ibanez, qui consent 
bien à garder toute espèce d'imprimés le concer- 
nant, comme aussi de manuscrits, finit, un beau 
jour, par s'impatienter devant ces monceaux de pa- 
perasses qui, de sa table de travail, sont allés aux 
rayons d'une bibliothèque, d'où ils menacent de 
submerger son cabinet de travail. Alors, s'armant 
d'un courage héroïque, il décide, brusquement, de 
se défaire de ce fatras et, passant de la volonté à 
l'acte, détruit tout, absolument tout, dans l'impos- 
sibilité de trier les choses importantes parmi la 
masse formidable qui, chaque jour, à chaque cour- 
rier, vient accroître la masse déjà existante. Ainsi, 
notre romancier se trouve-t-il provisoirement dé- 
gagé de toute contrainte, jusqu'à ce qu'un autre 
auto-da-fé, devenu indispensable, lui rappelle qu'ici- 
bas, comme a dit le poète, «il ne faut jurer de rien». 
Oq voit, par ce trait curieux, que les nombreux 
correspondants de Blasco Ibanez peuvent être tran- 
quilles. Il ne connaît pas le jeu perfide des petits 
papiers. Ne gardant rien, nul n'aura à redouter 
quelqu'une de ces publications intempestives qui 
font les délices du monde littéraire. Je crois bien 
que ses débiteurs, s'il en a, n'auraient pas de peine 
à se faire payer deux fois la même dette. Car les 
quittances ont, chez lui, le même sort que d'autres 
manuscrits: tôt ou tard, la flamme purificatrice en a 
raison. Aussi se produit-il le fait curieux que Blasco 
Ibanez, dans l'impossibilité de rien retrouver de 
concret, tant en matière de louanges que de blâ- 
mes, confond dans une même sympathie amis et 
ennemis. Les premiers sont assurés de sa recon- 




HLASCC) IBANK/ KTIDIANT 




m.Asco iiîAM-;/. A PAiJi> i;n in;m> 



ET LE ROMAN DE SA VIE 9 

naissance; le talent des seconds ne laisse pas de 
mériter son admiration. Comme il n'a sous la main 
absolument rien de matériel pour confirmer, dans 
un sens ou dans l'autre, un jugement enclin de soi- 
même à la bienveillance, amis et ennemis béné- 
ficient, de ce chef, d'un optimisme généreux. 

Non que Blasco Ibanez ne soit fervent amoureux 
des livres. Au contraire. Dans les autos-da-fé aux- 
quels je viens de faire allusion, jamais n'a figuré 
aucun volume, si misérable qu'ait pu être son appa- 
rence extérieure. Sa fièvre de faire table rase ne 
s'en prend qu'aux feuilles A'-olantes, imprimées ou 
manuscrites, et, d'autre part, son amour des livres 
n'est pas celui des bibliophiles: ce qui revient à 
dire qu'il aime les livres pour leur contenu spécifi- 
que et non par caprice d'amateur. Il ne se passe pas 
de jour qu'il ne consacre de trois à quatre heures à 
la lecture. Et rien de moins unilatéral que ce goût 
des livres. Blasco Ibâûez possède une curiosité 
éveillée pour toutes les choses de l'esprit. A part 
les sciences exactes, il n'est pas de domaine de la 
spéculation intellectuelle où il ne soit familier. Les 
œuvres en apparence le moins en harmonie avec 
ses aptitudes professionnelles le tentent et, si l'on 
s'en étonne, il re&iarque qu'un romancier véritable 
ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d'une façon 
ou de l'autre, l'activité mentale des hommes. Peut- 
être me sera-t-il permis d'observer, à ce propos, 
que les derniers romans du maître se ressentent un 
peu de ce prodigieux désir d'universalité dans la 
connaissance. Lisant trop, Blasco Ibanez a été ainsi 
amené, comme inconsciemment, a déposer dans 
ses oeuvres le sédiment de tant de science acquise 
par pure volupté d'intelligence. Ainsi le courant 
de la narration, naguère si limpide et léger, se 
trouve-t-il parfois obstrué par un limon pesant de 



10 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

notions toujours intéressantes, certes, mais agis- 
sant, à plus d'une reprise, a la façon de hors- 
d" oeuvre. 

Quoi qu'il en soit, il serait frivole de ne point 
admirer sincèrement cette immense soif de con- 
naître dont Blasco Ibânez est pénétré. Ce voyageur 
inquiet, ce glohe-trottcr impénitent n'a pas plus- 
tôt fixé ses pénates quelque part, ne fût-ce que 
pour quelques mois, qu'aussitôt on le voit s'entou- 
rer d'une bibliothèque. Tel ces crustacés marins 
dont il a si magistralement décrit les mues succes- 
sives dans Mcrre Nostrum, il ne se dépouille de sa 
carapace que pour en reprendre aussitôt une nou- 
velle. Arrivé à Paris, du fond de l'Argentine, en 
l'été tragique de 1914, il était, je le crois bien, sans 
un seul volume et les hostilités n'avaient pas encore 
éclaté qu'il en possédait plusieurs milliers. Actuel- 
lement, quoique vivant seul et toujours se dépla- 
çant, il n'a gardé son appartement à Paris qu'a 
cause de ses chers livres. Dans sa villa de Nice, où 
il s'est installé récemment pour y passer les hivers, 
les livres se comptent par milliers également. A 
Madrid, dans le petit hôtel de la Castellana, il en 
possède quantité d'autres, oubliés depuis des années. 
Sa bibliothèque de Valence; celle de sa belle villa 
de la Malvarrosa aux bords de la Méditerranée; une 
autre aussi, perdue h Buenos Aires: qui dénombrera 
jamais le chiffre exact des livres qu'a possédés et 
lus cet homme qui, propiétaire actuel de cinq mai- 
sons et d'autant de «librairies», vous avoue ingé- 
nuement que son plus cher désir est de construire 
une sixième demeure, «où il pourrait enfin avoir 
ensemble tous ses livres»! Réunis, je sais que 
ceux-ci dépassent cinquante mille. En attendant, 
Blasco Ibânez ne laisse pas de souffrir comiquement 
de cette ubiquité de domicile. Il lui arrive de don- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 11 

ner la chasse à un volume qu'il croit à Nice et qui, 
ea fait, se trouve à Paris, à moins gue sur le rajou 
madrilène! Ainsi en va-t-il, d'ailleurs, avec sa 
garde-robe. Un frac laissé à Buenos-Aires fut long- 
temps cherché sur la Côte d'Azur. Ce que voyant, 
le maître imagina le biais ingénieux de doter cha- 
cune de ses principales bibliothèques des ouvrages 
les plus indispensables et d'avoir une garde-robe 
à peu près complète dans chacun de ses divers do- 
miciles. 

J'en ai dit assez — et je pourrais continuer sur 
ce ton anecdotique longtemps encore — pour que le 
lecteur se rende un compte exact de la difficulté 
que présentait un livre sur Blasco Ibânez, ses ro- 
mans ET LE ROMAN DE SA VIE. Il eût été plus aisé 
de construire une documentation rigoureusement 
- scientifique sur un personnage historique du mo- 
W yen-âge que sur ce romancier contemporain, dont 
il n'existe pas de bibliographie et qui, objet d'une 
multitude d'articles dans les deux hémisphères, 
n'a rien gardé de tout ce papier noirci à sa louange! 
Non seulement il n'en a rien gardé, mais — et c'est 
^ chose pire encore — il serait superflu de rien lui de- 
mander qui soit quelconque précision sur la date 
et le lieu de parution de ces études. Doué de la plus 
merveilleuse faculté de se souvenir pour tout ce qui 
■ a trait à l'observation des choses et des êtres — de 
B la vie, en un mot — , il se révèle hautement incapa- 
m ble de rien retenir des incidents de son existence 
P matérielle. Lui, qui n'a jamais pris aucunes notes 
pour la préparation de ses romans, ne sait rien vous 
dire qui vaille dès qu'il s'agit de monter cet appa- 
reil critique qui est comme l'armature de toute 
œuvre non plus d'imagination, mais de science. 
J"ai donc dû rechercher pour mon propre compte un 
peu partout la matière de ce livre, encore que je 



12 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

doive humblement confesser que je n'ai pu recueil- 
lir qu'une minime partie de ce qui a vu le jour en 
Espagne, en France, en Italie, en Russie, en An- 
gleterre, en Allemagne et aux Etats-Unis sur une 
production dont la valeur mondiale est tellement 
manifeste qu'il n'est plus permis aujourd'hui de la 
discuter de ce point de vue. 

Au fond, pour qui connaît Blasco Ibâiîez, cette 
ignorance de ce que l'on est convenu d'appeler, en 
style de critique, la bibliographie de son œuvre, 
n'est étrange qu'en apparence. Cet homme ne vit 
que par une idée fixe, qui le cloue, positivement, 
en marge des réalités ordinaires. Naguère, dans les 
belles années de sa batailleuse jeunesse, il se con- 
sacra tout entier à un idéal politique. Il rêvait alors 
de faire de sa chère Espagne une République Fédé- 
rative. Pour cela, il fallait d'abord en finir avec la 
monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes 
rapportèrent au tribun de Valence. Néanmoins, et 
comme nul n'échappe ici-bas à son destin, au mi- 
lieu de cette existence troublée et batailleuse, parmi 
les incidents variés d'une carrière de député, de 
journaliste et de conspirateur, il sut déjà se réser- 
ver les instants nécessaires à la production d'oeu- 
vres qui sont les plus belles dont s'honore cette 
période de l'histoire littéraire d'Espagne. Mais cet 
aspect de son activité débordante comptait alors si 
peu pour lui que, lorsque — à la suite d'un hasard, 
qui lui avait mis entre les mains le roman La Ba- 
rraca, publié en 1898 — M. Georges Hérelle s'avisa, 
en 1901, d'écrire a l'auteur pour lui demander l'au- 
torisation de traduire le livre en français, celui-ci 
négligea de lui répondre et que ce ne fut. que sur 
les instances répétées du professeur du lycée de 
Bayonne qu'enfin deux lignes laconiques vinrent 
lui donner satisfaction! Or, nul n'ignore que c'est 



ET LE ROMAN DE SA VIE 13 

de la publication de Terres Maudites dans la Revue 
de Paris en Octobre et Novembre 1901, puis en vo- 
lume chez l'éditeur du présent livre, que datera le 
commencement de la renommée mondiale de Blas- 
co Ibaûez. C'est seulement aujourd'hui que celui- 
ci, ajant renoncé aux agitations de la politique et à 
ses rêves de colonisation lointaine, commence enfin 
à accorder aux choses de la littérature une atten- 
tion soutenue. Désormais, traducteurs et éditeurs 
sont assurés de trouver en lui un correspondant 
méthodique et régulier et il n'est pas jusqu'au flot 
polyglotte de ses passionnés admirateurs qui ne 
puisse compter sur le retour fidèle des cartes pos- 
tales et des albums qu'ils lui adressent pour qu'il y 
appose sa signature autographe. Cependant, Tidée 
fixe d'antan tient toujours Blasco Ibânez sous sa 
tyrannique puissance et elle n'a que changé de na- 
ture. Pour lui, il n'existe plus qu'une réalité, la plus 
chimérique de toutes et cependant la plus féconde: 
l'avenir. Point de passé ni de présent qui vaillent, 
a ses yeux. S'il veut bien en reconnaître l'exis- 
tence, ce n'est que pour autrui. Absorbé tjTannique- 
ment par la vision d'un demain infini, il ne parle et 
ne songe qu'à ce qu'il fera, non à ce qu'il a fait. 
Semblable sur ce point à tous les grands créateurs, 
il est incapable de trouver une quelconque jouis- 
sance dans la contemplation de l'œuvre réalisée, 
sa puissance totale d'attention étant concentrée et 
absorbée par l'œuvre à produire. Je lui ai demandé 
quel était celui de ses romans qu'il préférait. Sa 
réponse le peint en pied. Il m'a dit simplement: «La 
(pte voy à escrihiry> (1). Et il aime à développer, 
dans l'intimité, le thème suivant: «Qu'il ne fuit pas 
que l'écrivain, tels ces Bouddhas dont la vue est 

(1) «Celui que je vais écrire.» 



14 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

rivée au nombril, oublie le principe que ce qui est 
fait est fait et qu'il faut toujours aller en quête de 
nouveauté.» 

Cette conception un peu spéciale du métier 
d'homme de lettres est cause que Blasco Ibânez 
tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici 
une que beaucoup connaissent, dans la capitale ar- 
gentine. Elle a le mérite d'illustrer de graphique 
sorte une vérité qui, avec tout autre que Blasco 
Ibânez, aurait l'aspect d'un paradoxe: à savoir qu'il 
serait aisé de lui faire admettre comme appartenant 
à autrui le développement romanesque a la base 
d'une quelconque de ses œuvres anciennes. Il les 
a tellement oubliées — et leur armature et leurs dé- 
veloppements essentiels — qu'une telle conception 
est pour lui chose naturelle. Mais venons-en a cette 
anecdote. C'était a Buenos Aires, lors de la repré- 
sentation d'une comédie Ivrique tirée de Caâas y 
Barro et intitulée, en français: La Tragédie sur le 
Lac. Fort intrigué par l'un des personnages secon- 
daires, le maître en manifesta une vive surprise de- 
vant les amis qui l'entouraient. «Comment — s'écri- 
ait-il avec un désespoir navrant — , comment ai-je 
omis cette création? C'est là figure qui eut si lien 
fait dans mon livre!» Ce qu'entendant, quelqu'un 
s'empressa de rectifier: le personnage en question 
figurait bel et bien dans Carias y Barro. Dénéga- 
tions énergiques de Blasco Ibânez. Répliques des 
autres, scandalisés. Finalement, l'on propose un 
pari. Le maître, sûr de gagner, accepte, avec en- 
thousiasme. On va chercher un exemplaire du roman 
et, naturellement, le personnage en litige y figu- 
rait... Une autre fois — c'était au Mexique — Blasco 
Ibânez lisait un ouvrgige traitant des édifices reli- 
gieux dans ce pays, où, je ne sais comment, se 
trouvait, à propos des confréries monacales, un cha- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 15 

pitre sur Saint François d'Assise. « Voilà — pensa 
Blasco Ibâûez — des choses qite je dirais, si jamais 
il m'arrivait d'écrire sur le mystique d'Omhrie. Il 
est vraiment extraordinaire q\ie je sois en une telle 
conformité d'idées avec cet auteur. Mais, au faÂt, 
je dois avoir lu cela déjà, quelque part...» Il con- 
tinua sa lecture et, arrivé à la dernière page du 
livre, y trouva, à sa profondé stupeur, la mention 
que le passage sur Saint François d'Assise était 
extrait du volume de Blasco Ibâûez: En el Pals dcl 
Ârte, dont il constitue le trentième chapitre! 

Certains seront, sans doute, tentés de sourire 
de ces historiettes parfaitement authentiques. Loin 
d'en être humilié, le maître, au contraire, en serait 
plutôt fier. C'est qu'il professe la croyance que l'une 
des qualités primordiales du romancier consiste — et 
on l'a déjà insinué plus haut — à savoir oublier. Il 
ne cesse de revenir, quand l'occasion s'en pré- 
sente, sur ce constat élémentaire: que l'oubli est la 
condition sine quel non d'état de grâce de l'artiste 
vrai et que, si Ton ne savait point oublier, en com- 
mençant une œuvre nouvelle, toute la production 
antérieure, la plus désolante uniformité ruinerait 
d'avance la création entreprise. D'autre part, il 
n'est point malaisé de s'imaginer quelles consé- 
quences entraîne, pour Blasco Ibâûez, cette con- 
ception si merveilleusement activiste de son art. 
Vivant comme iJ vit dans l'avenir, c'est chez lui 
chose fréquente de mentionner des projets qui sup- 
posent, de sa part, une confiance illimitée au len- 
demain. Cette arrogante tranquillité d'un vainqueur 
du Temps et de la Mort a en soi quelque aspect 
sombrement tragique par son épique grandeur. Au 
bas de la page de garde de son dernier volume: El 
Militarismo Mejicano, il n'annonce rien moins que 
dix romans nouveaux et lorsqu'il parle de ses 



16 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

œuvres futures, on croirait euteadre un jeune i 
lîommo de vingt ans évoquant l'heure oii, autour ] 
de la cinquantaine, il pourra enfin donner sa pleine ^ 
mesure! Eternelle jeunesse d'esprit, qui découle 
spontanément d'un long* entraînement au travail et 
d'une prodigieuse énergie à l'action. L'un des amis 
les plus intimes de Blasco Ibânez me confessait, à 
ce propos: «Il ne vieillira pas. Il dédaigne le repos. 
Il ne semble pas croire à la mort. Peut-être es- 
time-t-il que nous mourons quand nous le voulons, 
que la mort ne se présente que lorsque, las de vivre, 
nous nous signons à nous-mêmes le passeport pour 
Tau delà. Vous le verrez encore, plus qu'octogé- 
naire, projeter, avec l'assurance d'en avoir raison, 
des œuvres de Titan. Et, à l'agonie, je suis presque 
sûr qu'il aura une phrase comme celle-ci: «S^e me 
ha ocurrido una noveïa, manana me 'pongo a tra- 
l)ojar.,.y) (1). 

Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de 
l'écrivain et poète Michel Zamacois, bien connu à 
Paris, a publié, il y a une dizaine d'années, la des- 
cription la plus exacte qui soit, à mon sens, de la 
personne physique et morale de Blasco Ibânez. Ce 
petit livre, qui s'intitule: «Mis contempordneos. 
I. — Vicente Blasco Ihdnez» (2), ne contient que peu 
de renseignements sur l'existence romanesque du 
maître, mais, en revanche, l'auteur a parfaitement 
su rendre l'impression de force et de puissance qui 
émane de cet homme extraordinaire. Aujourd'hui, 
la peinture de Zamacois est encore exacte, avec 
cette différence pourtant que, si l'homme est, en 
somme, le même, un détail important de sou visage: 
la barbe — depuis le séjour en Argentine — en a dis- 

(1) «J'ai ridée d'un roman, demain je me mets au ti'avail.-» 

(2) Madrid, 1910. L'interview remonte, en réalité, à 1909. 




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LLIUKK A KOMK. K.N 18î>0 



ET LE ROMAN DE SA VIE H 

para et l'on ne voit plus sur sa bouche, comme na- 
guère, cet éternel cigare de la Havane qui fleuris- 
sait ses lèvres. Zamacois était donc allé trouver 
Blasco Ibânez dans son petit hôtel de Madrid, dont 
il a été dit plus haut qu'il se trouve situé à proxi- 
mité de l'aristocratique promenade de la Castellana. 
Il était midi, heure à laquelle — vu l'habitude tar- 
dive du déjeuner en la capitale d'Espagne — il n'est 
pas rare que l'on rende des visites, ou que l'on en 
re^^oive. «Je le trouvai en train d'écrire devant une' 
vaste table, couverte de papiers. Les joues char- 
nues sont quelque peu congestionnées par la lièvre 
de l'effort mental. Sa tête énergique est nimbée par 
la fumée d'un cigare de la Havane. En me voyant, 
le maître s'est levé. A l'expression belliqueuse de 
ses mains crispées, à l'élastique promptitude avec 
laquelle son corps robuste se rejette en arrière et 
s'érige sur les jambes rigides, j'ai la sensation bien 
nette d'une volonté, en même temps que d'une 
force physique. Il vient d'avoir quarante-trois ans. 
Il est grand, râblé, massif. Sa face brune et barbue 
a quelque chose d'arabe. Sur le front haut, plein 
d'inquiétude et d'ambition, les cheveux, qui ont dû 
être bouclés et abondants, résistent eucore à la 
calvitie. Entre les sourcils, la pensée a marqué un 
profond sillon, impérieux, vertical. Les yeux sont 
grands et vous regardent en droite ligne, franche- 
ment. Le nez, aquilin, ombre une moustache dont 
l'exubérance recouvre une bouche voluptueuse et 
souriante, où de grosses lèvres de sultan tremblent 
d'une moue d'insatiable buveur. Un moment, le 
merveilleux auteur de Boue et Rosemtx reste debout 
devant moi, m'observant, et je sens dans mes pu- 
pilles l'expression de ses pupilles, qui me scrutent 
curieusement. Il porte des pantoufles de drap gris 
et est vêtu d'une rustique pelisse de veloujs de 



18 V. BLASCO IBAnEZ. f^ES ROMANS 

cotoQ à côtes, agrafée sur le cou herculéen, court 
et rond, débordant de sèves vitales. La poignée de 
mains qui m'accueille est aimable et sympathique, 
mais rude, à la façon de celles qu'échangent, avant 
la lutte, les athlètes dans un cirque. La voix, forte, 
est celle d'un marin. Son débit est abondant, brus- 
que, et coupé généreusement d'interjections. Il a 
tout Taspect d'un artiste, mais aussi d'un conquis- 
tador. II me fait l'effet d'un de ces aventuriers de 
légende qui, dans l'obligation de se servir simulta- 
nément de la lance et du bouclier, guidaient leur 
bête par la seule pression des genoux et qui, bien 
que fort peu nombreux, surent — ainsi qu'il l'a écrit 
lui-même — éclaircir de leur sang le cuivre d'Amé- 
rique. Né à notre époque, c'est la douceur des 
mœurs contemporaines qui a désarmé son bras. 
Mais un lointain atavisme le pousse, ce bras, à faire 
le geste qui blesse l'adversaire ou qui s'assure la 
conquête. S'il efit vu le jour sur le déclin du quin- 
zième siècle, Blasco eût revêtu la cuirasse et suivi 
l'astre rouge de Pizarre ou de Cortez.» 



ÎI 



Sa jeunesse et ses ascendants. — Le prêtre guerrillero.— 
Enthousiasme pour la mer.— Horreur des mathématiques. 
—L'étudiant indiscipliné.— Madrid et D. Manuel Fernân- 
dez y Gonzalez.— Le premier discours révolutionnaire.— 
Un sonnet gratifié de six mois de prison. 



C'est à Valence qu'est né Viceute Blasco Ibaûez 
le 29 Janvier 1867. Son prénom, très populaire dans 
toute l'Espagne, mais spécialement dans la cité 
levantine, rappelle le souvenir du célèbre domini- 
cain né en ces lieux en 1357 et mort à Vannes, en 
Bretagne, en 1419. Si, dans l'une de ses premières 
œuvres, Blasco Ibânez évoque pittoresquement la 
fête de Saint Vincent Ferrer à Valence — voir Arroz 
y Tartana, p. 198 — tous les lecteurs de Mare Nos- 
trum se souviendront que l'ineffable Caragol eut un 
coup au cœur le jour où un marin du Morbihan lui 
fit découvrir que le fameux apôtre de Valence était 
au.^si, quelque peu, le compatriote des gars du pays 
d'Armor: Mare Nostrum, p. 405. Blasco était le 
nom de famille de son père et Ibàncz celui de sa 
mère, les Espagnols, pour éviter des confusions, 
ayant coutume d'accoler le patronymique mater- 
nel à la suite de celui du père, quelquefois en les 
réunissant par la préposition de^ ou la conjonction 
y. Les premiers essais littéraires du maîcre sont, 



20 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

cependant, signés: V. Blasco. Mais comme, à cette 
époque, il y avait, en Espagne, iin auteur dramatique 
et bon journaliste du nom d'Eusebio Blasco — son 
frère, M. Ricardo Blasco, a été longtemps, à Paris, 
président de l'Association Syndicale de la Presse 
étrangère — , notre débutant ne tarda pas à adjoin- 
dre à son habituelle signature le nom de famille de 
sa mère, pour que l'on ne fût pas tenté d'attribuer 
à d'autres qu'à lui les productions de sa plume. Et 
c'est ainsi que le public espagnol s'accoutuma à le 
connaître, à son tour, sous ce double nom, que la 
renommée universelle devait plus tard consacrer. 
J'ai cru devoir donner cette petite précision, 
parce qu'il ne manque pas de gens qui s'imagi- 
nent — en dépit de ce que le cas de Blasco Ibànez 
est aussi celui d'autres romanciers espagnols mo- 
dernes: Pérez Galdôs, Palacio Valdés et Madame 
Pardo Bazân, entre autres — que Blasco représente 
le nom de baptême de l'auteur. Non seulement 
quantité de correspondants libellent: A Don Blasco, 
les adresses de leurs missives — et l'on sait que Don, 
l\ la ressemblance du iSir anglais, ne se met que 
devant le prénom espagnol — mais encore entend- 
t-on couramment parler, dans les pays de langue 
anglaise, d'un mister Ibâûez, qui fait un digne 
pendant à 1': «Iljdncz prononcé: Iwdnjebh--> de l'ar- 
ticle consacré au maître au tome 29 de la 6^°^® édi- 
tion du Grosses Konversations-Lexilion de Meyer 
en 1912, article d'ailleurs inspiré de celui' du Nou- 
veau Larousse Illustré, Supplément , p. 301, da- 
tant de 1906, où Ton ne connaît, également, et à 
travers maintes confusions, qu'un iilhdne: ( Vicente 
Blascopy] Des confusions de cette nature pourraient, 
Il la rigueur, trouver, en l'espèce, un semblant 
d'explication du fiiit qu'il a existé et existe présente- 
ment en Espagne des écrivains dont le premier 



I 



ET LE ROMAN DE SA VIE 21 

patronymique est Ibânez. Mais précisément pour 
ce motif, lorsqu'on parle, à l'étranger, à des Es- 
pagnols, non avertis de Terreur commune, du 
«grand romancier Ibâûez», il est rare que ceux-ci 
ne restent pas d'abord assez perplexes, jusqu'à ce 
qu'un peu de réflexion leur fasse découvrir l'énigme 
et qu'ils s'écrient: HjAh! ^Es Blasco Ihânez de q^uien 
Msted me hahlaf» (1). Je n'en finirais pas, si je vou- 
lais épuiser ce thème du patronymique de Blasco 
Ibânez. Il a reçu par milliers des lettres d'Amérique 
et divers articles ont été publiés sur la question, 
sans compter les paris que l'on a engagés. II y eut 
même des originaux qui ont voulu savoir si Saint 
Blasco — vague réminiscence, j'imagine, de l'au- 
thentique Saint Biaise, lequel, en espagnol, s'ap- 
pelle Blas — existait au calendrier et dans quel tome 
de l'Année Chrétienne étaient narrés ses faits et 
gestes. Aujourd'hui, les derniers traducteurs an- 
glais et italiens des romans du maître affectent de 
joindre par un trait d'union les deux vocables de 
son nom: V. Blasco-Ibanez et c'est ainsi qu'un 
hispanologue italien le graphie dans l'article dédié 
à la version italienne de Mare Nostrum par Gilberto 
Beccari, article inséré dans II Marxocco, de Flo- 
rence, du 9 Janvier 1921. 

La famille de Blasco Ibânez venait — comme 
celle du chantre valencien de la Huerta, Don Teo- 
doro Llorente, venait de la Navarre — de la province 
d'Aragon, légendaire en Espagne pour sa loyale té- 
nacité. Son père était originaire de Téruel, qu'arrose 
le Guadalaviar, fleuve de Valence, et qu'a immorta- 
lisée dans la littérature la légende de ses célèbres 
amants, tour à tour célébrés par Pedro de Alven- 
tosa (1555), Rey de Artieda (1581), Juan Yagûe de 

(1) «Ah! C'est de Blasco Ibânez que vous me parlez?» 



22 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

Salas (1616), Tirso de Molina (1627), Pérez de Mon- 
talbâa (1638) et J.-E. Hartzenbusch (1877). Sa mère 
avait vu le jour a Calatayud, uon loin de l'antigue 
colonie italique de Bilbilis, patrie du poète Martial. 
Il est curieux d'observer que maints illustres Va- 
lenciens descendent ainsi d'Aragonais émigrés dans 
la cité du Cid. Tel est, en particulier, le cas de 
D. Joaquin SoroUa y Bastida, le célèbre peintre de 
portraits et de marines. Les Aragonais ont coutume 
de s'établir à Valence pour s'y adonner au com- 
merce. Dans leurs montagnes natales, l'industrie 
et le négoce en sont encore a l'état rudimentaire, 
alors que, sar les rivages méditerranéens, leur état 
florissant les incite à venir y tenter fortune. C'est 
là, sur une petite échelle, une émigration qui rap- 
pelle l'immense flot de prolétaires espagnols qui, 
annuellement, gagnent l'Amérique. Race brave et 
dure, la race aragonaise pratique depuis des siè- 
cles cet exode des déserts semi- africains de sa Cel- 
tibérie aux pittoresques costumes pour les paradis 
terrestres de l'antique «royaume de Valence», où 
l'art arabe de l'irrigation entretient, dans les plai- 
nes côtières dites huertas (vergers, ou, mieux, jai'- 
dins potagers), une fécondité sans exemple ailleurs 
en Espagne: 

Valencia es ilerra de Dios, 
pues ayer irigo y koy arro^... (^^ 

Il est vrai que cette prospérité, qui contraste 
singulièrement avec la misère rurale espagnole, a, 
de bonne heure, éveillé le sens satirique des rive- 
rains de cet Eden, qui prétendent qu'à Valence «la 

(1) «Valence est terre divine, puisque là où hier poussait 
le froment, croît aujourd'hui le riz...» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 23 

carne es hierha, la hierla agua, el homhre mvjer, 
la mujer nadayy (1) et ajoutent que ces lieux sont 
<^{îcn 'paraiso haMtado por deWyOnios» (2). Toujours 
est-il que la Californie espagnole reste, dans la pé- 
ninsule, une région unique, et que ses habitants, 
dont la langue est une variété du limousin antique 
aux formes moins rudes que le catalan, sont, dans 
leur animation, leur bon naturel, leur laboriosité, 
une vivante réminiscence de leurs ancêtres maures. 
Beaucoup de critiques, tentant d'expliquer le 
caractère des écrivains par leurs origines ethni- 
ques, commettent de singulières erreurs en traitant 
de Blasco Ibànez. J'ai eu l'occasion d'en relever 
une, de date récente, dans la revue: Hispania, 
d'abord (Janvier-Mars 1920, p. 90), puis dans le 
journal de Barcelone La PvMicidad (N° du jeudi 
10 Février 1921). C'est celle du professeur améri- 
cain et bon hispaniste J.-D.-M. Ford, qui, dans ses 
Main Currents of Spanish Literattire, parus à New- 
York chez H. Holt et C^® en 1919, fait, à deux repri- 
ses, de notre auteur un Catalan. D'autres, sachant 
seulement que Blasco Ibânez est né à Valence, 
parlent de sa mentalité méridionale, «levantine» 
pour employer la façon de dire espagnole, de sa 
conception de vivre méditerranéenne, etc., etc. Pour 
un peu, ils transformeraient cet austère travailleur 
en un «enfant de volupté» à la D'Annunzio. Mais, 
sans nier d'aucune sorte l'influence du milieu sur 
un écrivain, je ne puis pas ne pas protester contre 
ces déductions erronées, en rappelant ce simple 
fait: que par-dessus la naissance se situe l'origine, 
et que Blasco Ibânez ne me démentira pas, si je le 



(1) «La viande est de l'herbe, l'herbe de l'eau, l'homme 
une femme et la femme rien.» 

(2) «Un paradis habité par des démons.» 



24 V. BLASCO IBÂNEZ. SES EOMAXS 

définis uû Aragoaais tout court, c'est- a-dire un de 
ces hommes dont on prétend, en Espagne, que leur 
tête est si dure que Ton peut s'en servir en guise 
de marteau pour enfoncer des clous: image pitto- 
resque qui symbolise une volonté invincible. Et, 
en réalité, quiconque a fréquenté d'un peu près 
Blasco Ibâûez, n'aura pas laissé de noter prompte- 
ment que la caractéristique de sa personne morale, 
c'est un vouloir à toute épreuve, un vouloir tran- 
quille et sûr de lui-même, fuyant les manifesta- 
tions tapageuses, fonctionnant automatiquement, 
en quelque sorte, et seulement susceptible d'une 
détente lorsque son objet est atteint. 

J'ai entendu un jour quelqu'un adresser à Blasco 
Ibânez une pétition véritablement extraordinaire. 
Sa réponse fut d'abord: «No se hacerlo» (1). Puis, 
après réflexion, il ajouta — et cette clause est révé- 
latrice: iiPero que me deii ticmpo y lo emprenderé 
seguramente» (2). Et il y avait, dans le ton de sa 
voix, une confiance en soi-même tellement absolue, 
tellement «inconditionnelle» que j'en restai, comme 
disait Corneille, «stupide». Héridité celtibérique? 
Cette solution est plus aisée à proposer qu'à dé- 
montrer. L'on aimerait, d'ailleurs, à savoir s'il 
n'est point quelquefois arrivé à Blasco Ibânez, a 
cet homme si complexe et si fort, de désirer des 
choses hors du cercle déjà si étendu et élastique 
de sa formidable volonté... Toujours est-il que Za- 
macois s'en était tenu, pour expliquer cette surhu- 
maine faculté, au facteur de l'ascendance ances- 
trale. «C'est à ses aïeux, écrivait-il, que Ton doit 
attribuer ces excellentes aptitudes physiques de 

(1) «Je ne saurais le faire.» 

(2) «Mais donnez-moi du temps et, certainnement, je 
Tentreprendrai.» 



ET LE ROMAN DE SA VIE ^5 

lutteur, et les iacrojables prouesses de volonté 
qui distinguent le grand romancier. Il serait im- 
possible de justifier d'autre sorte les complexités 
étranges de son caractère. Caractère bizarre et 
changeant, qui semble être parfois celui d'un pur 
artiste, détaché de toute fin pratique et qui, d'au- 
tres fois, revient au réel, sait faire de la Fortune son 
esclave et se révéler, extraordinairement, domp- 
teur d'hommes...» 

Parmi les ascendants les plus notables du ro- 
mancier, il faut relever ce prêtre aragonais, dont 
plusieurs critiques ont fait grand état, appelé Mosén 
— ainsi désigne-t-on, dans quelques provinces d'Es- 
pagne, les ecclésiastiques: du limousin J/o^^'/^, mon- 
sieur — Francisco. C'était un frère de son aïeule pa- 
ternelle. Doué d'une force herculéenne et d'un ca- 
ractère violent, cet oint du Seigneur n'hésita pas, 
lors de la première guerre carliste, de 1833 à 1839, à 
s'enrôler dans les rangs des partisans de la mo- 
narchie absolue, comme, aussi bien, beaucoup de 
ses congénères du clergé séculier et régulier. Grand 
ami du fameux Ramôn Cabrera, il commanda un 
bataillon aux ordres de ce iQvv'ihlQ giterrillero, qui, 
lui-même, était un ex-séminariste. D'ailleurs, toute 
la famille paternelle du futur agitateur républicain 
se distinguait par son zèle carliste. Mais l'oncle 
curé, qui avait été un grand chasseur devant l'Eter- 
nel, fut d'un secours particulier, durant les sept 
années que dura la lutte en faveur du frère de Fer- 
dinand VII, aux carlistes d'Aragon. Sa connais- 
sance exacte du terrain lui permettait d'échapper 
aux poursuites des cristinos — ainsi appelait-on les 
partisans de la reine régente, dona Cristina — et do 
leur tendre plus d'une meurtrière embuscade. Son 
nom est resté populaire en Aragon et le souvenir 
de ses exploits laissa dans la mémoire du jeune 



26 V. BLASCO IBÂNEZ. SES HOMAÎfS 

Blasco Ibàûez un(3 trace profonde, car ii le connut 
eafant, alors que Moséii Francisco, cuivré comme 
un Marocain, aux mains semblables aux griffes d'un 
ours des sierras, à ralliire toujours martiale malgré 
l'âge avancé, le berçait, bon géant en soutane, sur 
ses genoux. On n"a pas de peine à en retrouver les 
traces dans ce pare Miquèl (1), cura de escopeta 
plus encore que de misa y olla^ toujours prêt à 
casser son fiisil de chasse — sa houlette à lui! — sur 
le dos de son misérable troupeau, dans CuTias y 
Barro, Er, il réapparaîtra à six ans de la, dans La 
Catedralj sous l'aspect de cet archevêque désin- 
volte. Don Sébastian, qui, lors de la Fête-Dieu a 
Tolède, surgit dans le cloître haut, en tournée 
d'inspection, s'appuyant sur sa canne de comman- 
dement — le hastôn de ïdaiido, insigne, en Espagne, 
du commandement militaire — encore droit, en dépit 
de rage, et avec un certain air martial malgré 
Tobésité, — terrible gros homme qui mène avec ses 
chanoines la plus sourde des guerres et vit crâ- 
nement avec sa fille dans le palais au rez-de-chaus- 
sée duquel est, bizarrement, installée la Bihlio- 
thèqiie de la Province. C'est lui encore que nous 
retrouvons, Tan d'après, dans El Intruso, devenu 
un Don Facundo, qui transporte sur ses robustes 
épaules les morts de Gallarta en rugissant le thrène 
liturgique: 

Qai dormiunt in terrœ pulvere evigilabunt... 

Et c'est lui, enfin, qui, en 1909, dans le romati ba- 

(1) «Père Michel», en valencien. On appelle air a de esco- 
peta un type de Nemrod en soutane très courant en Es- 
pag-ne chez les curés de campagne, dits aussi curas de 
misa y olUiy par ce que toutes leurs ambitions sont de dire 
la messe pour faire bouillir leur marmite. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 27 

léare Los Muertos Mandan, traîne, demi-guerrier, 
domi-prêtre, ses éperons de Commandeur de Malte, 
sous le nom de Priamo Febrer... Mais, pour finir 
cette évocation, je traduirai encore M. Zamacois: 
«Sans doute, l'écrivain qui a tant bataillé comme 
fougueux paladin de la liberté et de la république, 
se souvient-il avec sympathie de Mosén Francisco, 
défenseur fanatique de l'absolutisme. Comment? 
Peut-être que l'intransigeance de cet hercule en 
soutane, qui sacrifia tant de fois sa tranquillité et si 
souvent exposa sa vie pour un idéal, a conservé, 
aux yeux du romancier, cette beauté grâce a la- 
quelle sou indulgence divine d'artiste comprend le 
gnerrillero et lui serre les mains...» 

Les parents de Blasco Ibânez n'étaient ni pauvres 
ni riches. Ils appartenaient à la classe moyenne, 
à cette petite bourgeoisie espagnole dont toutes 
les aspirations semblent se résumer en l'amour de 
la tranquillité et qui a à peine su s'assurer de modes- 
tes rentes, qu'on la voit promptement abandonner 
les affaires et savourer les délices d'une honorabi- 
lité consciente, dans la médiocrité d'une vie qui 
rappelle celle de nos artisans à l'aise et que carac- 
térise une beaucoup plus totale limitation des Pio- 
rizons intellectuels. Durant son enfance, Blasco 
Ibâûez fnt fils unique, sa sœur n'étsnt née que 
lorsque, adolescent, il commençait à vaquer à ses 
goûts littéraires. Cette période de sa vio eût permis 
à l'observateur d'anticiper sur l'avenir et de deviner 
r homme dans le nino tumultueux, plus passionné 
pour les jeux d'agilité et de vaillance que pour les 
tristes exercices de routine mnémotechnique en 
quoi se résume, au delà des Pyrénées, tout l'en- 
seignement de la jeunesse. Mais il arrivait que le 
petit diable renonçât soudain à l'agitation de ses 
camarades de lutte pour, durant des mois et des 



28 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

mois, se plonger daas de capricieuses lectures, en- 
trecoupées de longues pauses de mélancolique tris- 
tesse, en apparence sans objet. Plus tard, une fois 
à YInstiluto— nom par lequel on désigne, là-bas, le 
lycée— et à l'Université, il continua d'être l'enfant 
indocile et intelligent des premières années, réfrac- 
taire à toute méthode comme a toute discipline et 
doué, cependant, d'une prodigieuse facilité pour 
apprendre. 11 semble qu'il y avait en son tempéra- 
ment un excès de vigueur, un débordement désor- 
donné d'activité, qui l'obligeaient à s'agiter dans 
une perpétuelle rébellion. 

Il voulut être marin. Le cas s'était présenté 
déjà, trente-cinq ans plus tôt, avec le sentimental 
poète G. -A. Bécquer, de Séville. Mais si celui-ci 
avait dû renoncer à la carrière de pilote par ce que 
récole de San Telmo avait été supprimée un an 
après qu'il y était entré, Blasco Ibâiiez, lui, se vit 
contraint d'abandonner son beau rêve, qu'il cares- 
sait en dépit de l'opposition maternelle — qu'effray- 
aient les périls nautiques — par suite de sa complète 
inaptitude aux mathémathiques. La table des loga- 
rithmes, la trigonométrie sont encore aujourd'hui 
des monstres effroyables dont le nom seul lui ins- 
pire un effroi tremblant. L'algèbre lui ayant fermé 
la porte des mers — du moins provisoirement — , il 
songea à correspondre aux vœux de sa famille en 
choisissant quelque autre carrière libérale. Mais 
quelle pouvait-elle être, sinon celle d'avocat? «Todo 
Èspanolj dit un adage courant, es abogado, mien- 
tras no pruehe lo contrario» (1). Chez nos voisins 
transpyrénaïques, comme chez nous, naguère, le 
journalisme, le métier d'avocat semble conduire 



(1) «Tout Espagnol est avocat à moins de preuve du con- 
traire, > 



ET LE ROMAX DE SA VIE 29 

a tout, à condition qu'on en sorte à temps. Mais 
a-t-on besoin, au fait, d'en sortir, si les trois quarts 
des avocats espagnols — alogadillos plutôt quV^rJo- 
gaclos — n'ont jamais eu l'occasion d'exercer? J'ai 
connu en Espagne plus d'un honnête mendiant qui 
était avocat, exactement comme D. Antonio Mau- 
ra. En somme, quiconque, au-delà des Pyrénées, 
désire avoir une profession pour ne la pratiquer 
jamais, se fait avocat. Ce titre représente un hon- 
neur, pour des parents désireux de voir leur rejeton 
monter d"un échelon sur l'échelle sociale. Et c'est 
ainsi que Blasco Ibânez, pour ne point chagriner 
les siens, prit, lui aussi, le rang d'avocat, pour 
l'oublier aussitôt qu'il l'eut obtenu. 

Mauvais élève, il avait été, naturellement, mau- 
vais étudiant. Il m'a avoué qu'il ne pénétrait a l'Uni- 
versité de Valence — dans la cour de laquelle une 
statue de Luis Vives rappelle à propos, au touriste, 
que ce grand humaniste du XVP°^® siècle et ami 
d'Erasme naquit en cette ville, l'année même où 
Ferdinand et Isabelle conquéraient Grenade et où 
Colomb, croyant trouver les Indes par la route 
d'Occident, découvrait le Nouveau Monde— qu'aux 
jours de tumulte, pour exciter ses camarades à la 
rébellion et que les appariteurs le désignaient par 
la périphrase de: «pdjaro aminciador de la tempes- 
tadyy (1). Dans les périodes d'accalmie — les étudiants 
espagnols travaillant par intervalles — il fuyait les 
salles de cours, s'en allait ramer au port ou s'éten- 
dait simplement sous les roseliers de la Ruerta, 
pour y rêver à l'aise. Quant aux terribles «lihros 
de texto» — sorte de guide-ânes scolaires, indispen- 
sables dans les cours espagnols et qui, source co- 
pieuse de revenus pour les professeurs, sont une 

(1) «Oiseau messfiger de la tempête.» 



30 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

des plaies de renseignemeat public en ce pays — il 
les vendait pour acheter des romans. Ses profes- 
seurs ne le voyaient que sur la fin de Tannée aca- 
démique, quand le vagabond, dans un effort hé- 
roïque de volonté, compensait, en quelques semai- 
nes d'application forcenée, la paresse délicieuse de 
longs mois de liberté et arrivait, par des prodiges 
d'habilité mnémotechnique, à subir avec succès un 
examen dont il lui avait suffi, pour avoir raison de 
la routine d'un enseignement inerte, de s'assimiler 
superficiellement les matières. Gavage provisoire 
dont on devine les fruits, mais qui suffisait, ample- 
ment, aux ambitions du jenne homme. 

A seize ans, quand Blasco Ibafiez en était a sa 
seconde année de droit, il crut devoir se libérer, 
par une fugue h Madrid, de cette absurde existence 
de contraintes à demi supportées, de libertés a 
demi avouées. Il avait son idée. Il voulait ne de- 
voir qu'à lui-même sou existence et gagner sa vie 
comme écrivain. Il fit le voyage dans un wagon de 
troisième, avec, pour tout bagage, la classique cape 
et une liasse de feuilles de papier écrites au crayon. 
C'était le manuscrit d'un grand roman historique, 
pour lequel il se faisait fort de trouver un Mécène, 
sous les espèces et apparences d'un riche éditeur 
de la capitale des Espagnes. A cette époque — nous 
sommes en 1882 — régnait encore le père du monar- 
que actuel, lequel, répondant aux prénoms de Fran- 
cisco de Asîs, Fernando Pio, Juan Maria, Grego- 
rio Pelayo, portait le titre d'Alphonse XII. Marié 
en 1879, en secondes noces, avec la princesse autri- 
chienne Marie-Christine, il avait su exercer, dans 
uû pays en proie aux pronunciamientos militaires, 
une action relativement réparatrice, organisant le 
régime parlementaire et instituant les deux grands 
partis qui allaient alterner un pouvoir: le conser- 



ET LE IIOMAN DE SA VIE 31 

valeur avec Canovas, et le libéral avec Sagasta. 
A cette époque, la littérature nationale oscillait en- 
core entre un romantisme atténué et un timide 
réalisme, avec une tendance de plus en plus mar- 
quée vers l'observation précise et l'écriture simpli- 
fiée, allégée du fatras qui alourdissait les proses et 
les vers des épigones romantiques. Mais, de cela, 
le jeune fugitif de Valence n'avait cure. Tel Diogènc 
cherchant en plein jour, une lanterne allumée à la 
main, un homme dans les rues d'Alexandrie, Blasco 
Ibânez parcourait la Corte en quête de l'introuvable 
éditeur. Je l'ai entendu dépeindre avec une élo- 
quente ironie la mine stupéfiée et scandalisée de 
ces marchands de livres madrilènes, lorsque, ayant 
franchi le seuil de leurs antres archaïques, il se ré- 
solvait à leur proposer le marché qui eût mis un 
terme à sa navrante misère d'enfant abandonné. 
<qQ,ué tiempos!», s'écriaient ces vautours rapaces 
autant qu'avares. «/Que juventiid tan atrevida! ^F 
desde ciidndo escrilen los mocosos noveïasfyy (1). 
C'est alors que Blasco Ibânez connut la triste gloire 
de devenir secrétaire du célèbre D. Manuel Fernân- 
dez y Gonzalez. Il avait trouvé asile dans un tau- 
dis appartenant à une masure en ruines datant 
du XVIP siècle, sise dans la rue de Ségovie, tout 
près de ce pont qui la traverse à 23 mètres de 
hauteur, que le peuple appelle FI Viaditcto, et 
d'où tant d'épaves de la vie de Madrid ont fait et 
font encore le grand saut dans l'inconnu. Sa pa- 
tronne, pauvre tenancière de garni à Tusage d'une 
bohème dont l'impécuniosité était le moindre vice, 
appliquait à sa clientèle un tarif si bas, qu'elle se 
voyait contrainte — tellement les paiements, malgré 



(1) «Quels temps! Quelle audacieuse jeunesse! Depuis 
quand les morveux écrivent-ils donc des romans?» 



32 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

le bon marché de ses prix, se faisaient attendre — a 
pratiquer à son égard une subtile prestidigitation, 
en vertu de laquelle un œuf se transformait en 
deux œufs et un Icefsteali en une demi-douzaine de 
heef steaks! C'était la noveïa picaresca du XVIP siè- 
cle revécue sur la fin du XIX® et il faudrait la plume 
de Quevedo pour esquisser dignement le tableau 
d'une certaine nuit de Noël, où Blasco Ibâûez, par 
le froit glacial de ce haut plateau de Castille et 
dans un Madrid poudré à frimas par une neige qui 
tombait en rafales, s'amusa divinement, avec ses 
compagnons d'infortune. Seulement, ni les uns ni 
les autres ne rabattirent jamais, ce soir-lk, dans les 
cafés où ils entrèrent, cette partie de la cape qui 
sert à couvrir le bas du visage et que Ton nomme 
emlozo. De quoi avaient donc peur ces personnages 
de mélodrame? Simplement de montrer leur nudité 
pitoyable. Ils étaient en manches de chemises. Pour 
pouvoir, comme les heureux de ce monde, goûter 
quelque joie en cette nuit consacrée, ils avaient 
héroïquement mis leurs vestes en gage. Comme 
quoi, selon un vieux proverbe de là- bas, (da capa 
todo lo tajKi» (1). 

Il serait frivole de vouloir présenter à quiconque 
possède la moindre teinture de littérature espagnole 
le curieux romancier que fut D. Manuel Fernàndez 
y Gonzalez. Né à Se ville en 1821, poète et drama- 
turge, cet esprit doué d'une rare puissance d'inven- 
tion, d'un don attachant de conter, avait abusé de 
son talent et, sacrifiant tout à l'action et ne cher- 
chant qu'a produire de l'effet, n'avait été, même à 
sa bonne époque — celle où, de 1860 à 1869, la mai- 

(1) «La cape recouvre tout.» Ce proverbe s'emploie aussi 
parfois, au figuré, pour indiquer que, sous de belles appa- 
rences, se cachent souvent de grands défauts. 




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ET LE ROMAN DE SA VIE 33 

son parisienne Rosa y Bouret éditait plusieurs de 
ses romans en espagnol et où Ch. Yriarte mettait 
en notre langue sa Dama de JSjoche (La Dame de 
Nuit, 18G4, 2 vol.) — qu'un adroit feuilletoniste, 
quelque chose comme le Ponson du Terrail de son 
pays, alors qu'il eût pu en devenir le Walter Scott. 
Où a dit plaisamment que l'Espagne lui doit une 
statue, au pied de laquelle il faudrait brûler ses 
œuvres. De celles-ci, cependant, beaucoup conti- 
nuent à être lues et des romans historiques comme 
El CorÀnero de Su Majestad, Martin Qil, Los Mon- 
fies de las Al'pujarras, ou encore Men Rodriguez 
de Sanalria — qui remonte à 1853 — rivalisent avan- 
tageusement avec les productions les meilleures de 
notre Dumas, sauf cette différence, tout à l'hon- 
neur de l'Espagnol, qu'en écrivant à la fois trois ou 
quatre romans différents, il n'exploita jamais les 
plumes de collaborateurs et n'eut pas à signer de 
son nom les œuvres d'un Auguste Maquet. Quand le 
jeune Blasco Ibanez connut Fernandez y Gonzalez, 
celui-ci, — il mourut a Madrid en Janvier 1888 — 
épuisé et à demi aveugle, n'était plus que l'ombre 
de lui-même. Il s'obstinait cependant à produire, 
dictant avec fatigue de pénibles élucubrations, fruits 
séniles d'une veine irrémédiablement paralysée. La 
nuit venue, il se trouvait, avec son secrétaire, au 
populaire Oafé de Zaragoza, Place Anton Martin, 
et, au milieu d'uae clientèle de toreros, de filles en 
châles — les chulas de mantôn, descendantes bâtar- 
des des majas de Goya — et d'ouvriers qui parlaient 
politique, y soupait d'un leef steak copieusement 
additionné de pommes de terre, seul repas sérieux 
du jeune Blasco, et hélas! seul paiement, aussi, 
qu'en échange de ses bons offices pût lui offrir le 
vieillard. Ce frugal repas achevé, les deux hommes 
descendaient par les rues tapageuses des larrios 



34 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAKS 

lajos (1) jusqu'à Thumble demeure du romancier, 
non sans oue celui-ci ne fît de fréquentes stations 
en route, aans des bars où il prenait diverses rasa- 
des d'eau-de-vie anisée, à la mode du pays. Puis 
commençait, jusqu'à l'aube, la monotone besogne 
de dictée et d'écriture, entrecoupée de quelques lé- 
gers sommes de Fernândez y Gonzalez, pendant les- 
quels Blasco, entraîné par l'intérêt de la narration 
et déjà Drûlant du feu sacré, continuait la rédaction 
du récit. A son réveil, le vieux romancier, en dépit 
d'un orgueil presque puéril, se faisait lire l'impro- 
visation du secrétaire et, se renversant dans son 
fauteuil de cuir, articulait, sur un ton cavalier, ce 
jugement: «jNo esta mal! La ver d ad es, mucha- 
cho, que tienes un poquito de talento para estas 
cosas...» (2). Ainsi furent composés plusieurs livres, 
Fernândez étant contraint de produire sans relâche, 
pour vivre. La meilleure de ces œuvres bâclées, où 
Ton retrouverait aisément quelque chose de la fu- 
ture manière de Sangre y Ârena, me semble un 
roman de toreros et de petites maîtresses: £1 mocito 
de la Fuentecilla, qui a les prétentions d'être un 
tableau de mœurs madrilènes au commencement 
du XIX® siècle, dont certaines pages sont brossées 
avec les tons chauds et pittoresques du peintre des 
majos et des majas, des manolos et des manoJa^, 
TAragonais Francisco Goya y Lucientes. Mais il 
est tout à fait absurde de présenter — comme l'a 
fait M. J. Fitzmaurice-Kelly dans la dernière édi- 
tion française de sa LittéraUire Espagnole — Blasco 
Ibânez comme <^ancien secrétaire du romancier Fer- 



Ci) Nom que portent les quartiers bas de Madrid, qui sout 
ceux où habite la populace. 

(2) «Ce n'est pas mal! En vérité, jeune homme, tu pos- 
sèdes quelque talent pour ce genre de choses!> 



ET LE ROMAN DE SA VIE 35 

nandez y Gonzalez» sans plus de précisions, car 
l'on voit, par ce qui précède, combien accidentel 
et, en somme, insignifiant fut cet épisode d'une vie 
par ailleurs si riche en incidents. 

L'escapade à Madrid n'était pas sans précédents 
dans l'histoire littéraire d'Espagne au XIX® siècle. 
Un auteur qui compte comme romancier et poète, 
P. -A. de Alarcôn, né à Guadix en 1833, n'avait-il 
pas déjà fui de sa cité natale pour, après divers 
avatars à Cadix et à Grenade, venir chercher for- 
tune à Madrid, en y combattant, en 1854, dans son 
journal El Làtigo, le régime de la fille de Ferdi- 
nand VII, Isabelle II, qui fut, en réalité, le régime 
de Narvâez et d'O'Donnell? Mais, entre ce «chevalier 
errant de la Révolution et soldat du scandale» 
— comme il s'appellera plus tard, lorsque, ayant ab- 
diqué l'idéal de sa jeunesse, il sera devenu l'homme 
de confiance de la monarchie — et Blasco Ibâfiez, 
il n'y a de commun que la fugace analogie d'une 
aventure pittoresque et celle de Blasco devait, aussi 
bien, être de plus courte durée. Un jour où il y 
pensait le moins, elle prit fin, brusquement. Notre 
adolescent, lorsqu'il n'était pas occupé avec Fernân- 
dez y Gonzalez, — c'est-à-dire une bonne partie du 
jour, du jour de Madrid, qui commence fort tard, 
employait son temps à errer à travers les rues, 
«parlant», nous révèle Zamacois, «avec les pauvres 
»femmes qui exhibent leur beauté sur les trottoirs. 
»Celles-ci, séduites par sa jeunesse ainsi que par sa 
»chevelure bouclée, le recherchaient avec la géné- 
»rosité la plus désintéressée». Ces bonnes fortunes 
alternaient avec une propagande politique affectant 
la forme de discours de tribun dans les meetings de 
quartiers ouvriers, où des mains calleuses de cor- 
donniers, de maçons, de charpentiers et autres ar- 
tisans applaudissaient frénétiquement l'éloquence 



36 V. BLASCO IBÀNEZ. SES RuMAXS 

fougueuse de Yestv.diantito (1). A l'issue d'une de 
ces réunioDS, où son triomphe avait été particuliè- 
rement vif, il retournait à son humble logis en com- 
pagnie d'une petite escorte de jeunes travailleurs 
manuels, lorsque, arrivé à la porte de la maison de 
la rue de Ségovie, deux policiers lui en barrèrent le 
seuil avec un: <<^Qveda v.stcd defeuido» (2). 

Ils l'emmenèrent, non pas au commissariat de 
police du quartier, mais à la Direction Générale de 
Police. Allait-on, déjà, le traiter en agitateur poli- 
tique? Mais il était à peine introduit dans le bureau 
du Directeur qu'une femme, en proie à une agita- 
tion extrême qu'elle s'efforçait, sans résultat appa- 
rent, d'étouffer, se précipitait, les bras ouverts, sur 
le coupable et le couvrait de ses baisers et de ses 
larmes. C'était sa mère, qui, fatiguée d'une vaine 
atteQte, était venue elle-même arracher l'Enfant 
Prodigue aux séductions et aux pièges de la J'illa 
y Corte et, ne sachant comment découvrir sou 
adresse, s'était adressée aux sbires de la capitale 
qui, eux, n'avaient point eu de peine à identifier le 
fugitif. En compagnie de sa mère, Blasco Ibanez 
repartit donc pour Valence, où s'achevèrent ses 
études de droit dans les conditions mentionnées plus 
haut. Mais ce stage à Madrid avait été pour lui le 
baptême du feu et il en sortait armé pour la lutte 
de protestation républicaine et d'agitation politi- 
que contre le gouvernement. Il ne tarda pas a se 
trouver, de la sorte, mêlé à des conspirations sé- 
rieuses, dont les auteurs, hommes mûrs et expéri- 
mentés, ne parlaient rien moins que de soulève- 
ments militaires, de barricades, d'émeutes, etc. 



(1) «Petit étudiant.)- Ainsi appelait-on alors, dans ces 
milieux, Blasco Ibâfiez. 

(2) <sVous ét«s arrêté.» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 37 

Grâce à son jeune âge, il était employé par eux 
comme émissaire échappant aux soupçons et, bien 
souvent, il fut ainsi chargé de transmettre aux orga- 
nisations affiliées des documents révolutionnaires, 
oa de procéder au transfert et à l'installation de 
dépôts d'armes. Plus d'une fois aussi, dans ces mis- 
sions délicates, il se coudoyait avec quelques-uns 
des graves professeurs qui, le matin même, avaient, 
a l'Université où il eût dû être, disserté gravement, 
devant un auditoire de futurs fonctionnaires mo- 
narchistes, des droits et prérogatives de la Cou- 
ronne. 

Cette étrange existence connaissait cependant 
des heures de trêve, consacrées au démon d'écrire. 
Mais de telles proses n'avaient rien de littéraire, 
conditionnées qu'elles étaient par une fin de pro- 
pagande politique. Ce Don Quichotte de la Répu- 
blique n'avait alors pour Dulcinée que la farouche 
maîtresse de Danton et les livres de chevalerie qui 
lui avaient tourné la tête s'appelaient Mignet, Mi- 
chelet. Lamartine, et autres moindres historiens de 
notre Révolution. Comme le héros de la Manche, il 
entendait vivre son rêve. «Je me couchais, m'a-t-il 
avoué, avec les G-irondins de Lamartine; je déjeu- 
nais de Louis Blanc et un tome complet de Michelet 
constituait mon repas principal. Le cycle de mes 
jours était tracé. Je serais le Danton de l'Espagne, 
puis je mourrais...» Je disais tout à l'heure que les 
proses de Blasco Ibânez n'avaient rien de littéraire. 
Les vers qu'il composa à cette période de son exis- 
tence l'étaient-ils davantage? Car il importe de mar- 
quer qu'il rimait alors pour la République. Et rien 
ne s'oppose a ce que soit admise l'hypothèse qu'à 
travers ces rimes passait un souffle d'ardente sin- 
cérité, qui en conditionnait la relative beauté. D'au- 
tres vers, que Blasco Ibanez consacra, avant d'avoir 



38 V. BLASco ibAnez. ses romans 

atteint vingt ans, a des Philis moins irréelles que 
la Déité de la future République d'Ibérie, je ne sau- 
rais rien relater ici, si ce n"est qu'ils furent nom- 
breux et qu'ils sont religieusement couverts par le 
voile profond du mystère, de ce mj^stère que l'au- 
teur a toujours gardé sur sa vie sentimentale et ses 
aventures passionnelles. Il n'est certes pas de ceux 
qui accomodent les cœurs brisés à la sauce passe- 
partout de la fiction romanesque et ses propres 
amours ne lui ont jamais servi à pimenter sa litté- 
rature. Si, dans quelques-uns de ses romans, il se 
dégage, encore que rarement, comme un relent 
affaibli de personnelles expériences. Ton peut être 
sûr que ces pages autobiographiques s'y sont glis- 
sées par une sorte de mouvement réflexe et contre 
la volonté de l'auteur. Mais, pour en revenir à ses 
vers d'amour, s'il n'en a rien gardé, je sais, moi, 
que quelques-unes des femmes qui les ont reçus, 
et qui vivent encore, quelque part, en Espagne, 
les ont conservés et les relisent parfois, avec une 
muette extase, dans le silence des lourds étés, alors 
que, devenues épouses vertueuses et matrones pro- 
créatrices a la fécondité généreuse, elles évoquent, 
du fond de leurs souvenirs déjeunes filles, les cours 
passionnées de l'étudiant «caîai'C'ray> (1) de Valence. 
Laissons, cependant, cette délicate matière et te- 
nons-nous-en aux vers à la République... 

De ceux-ci, il est un sonnet qui mérite une men- 
tion à part. L'histoire du sonnet abonde en bizarre- 
ries originales, relatées par L. de Veyrières dans 
sa Monographie du Sonnet, publiée en 1869-1870. 
J'ai, dans America Latina de Juin 1920 (2), narré 



(1) «T^te brûlée.^ 

(2) Article paru aussi dans El Figaro de La Havane, 
n-du 13 Février 1921. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 39 

comment le grand poète nicaraguéen Rubén Dai'io 
avait, en 1896, composé en collaboration, en qua- 
torze minutes, un merveilleux sonnet a la gloire de 
Rome. Mais personne n*a songé encore à exhumer 
des colonnes du journal républicain où ils furent 
publiés avant que leur auteur eiit atteint ses dix- 
huit printemps, les quatorze vers où Blasco Ibaûez 
suppliait le peuple de se lever contre la monarchie, 
non pas seulement d'Espagne, mais de l'Europe 
entière, et de couper la tête aux «tyrans», en com- 
mençant par celui de son pays. Toujours est-il que 
Y Audiencia Criminal de Valence, en condamnant 
Blasco Ibanez — étudiant encore imberbe — à six 
mois de carcere dnro, pour, aussitôt, par égards 
pour sa tendre jeunesse, lui appliquer la clause du 
sursis, s'est couverte de ce ridicule spécial dont 
les Annales de la ïhémis espagnole offrent tant 
d'exemples. Et l'on avouera qu'en tout cas, cette 
conception de la critique des vers n'était guère 
propre à encourager Blasco dans la carrière de 
Tyrtée et que mieux valait encore pour «une Philis 
en l'air faire le langoureux». 



III 



Le révolutionnaire.— Il émigré à Paris.— «Le grand homme 
numéro 52.2»— Vie joyeuse et batailleuse au Quartier La- 
tin.— Le journal Èf Pi^.eblo.— Enorme labeur de journa- 
liste—Poursuites judiciaires et emprisonnement.— Fuite 
en Italie et composition de E/i el Pais del .4 r^e.— Condam- 
nation au bagne par le Conseil de guerre de la 3® Région 
Militaire.— Du Presidio à la Chambre des Députés.— Tri- 
ple besogne de député, conspirateur et romancier.— Ses 
désillusions politiques et son romantisme républicain. 



A dix- neuf ans, Blasco Ibaûez, ayant quitté 
l'Université avec son titre d'avocat, ne vécut plus 
que pour la cause républicaine. Mais ici, il importe 
de dire quelques mots sur l'état du parti républicain 
entre 1880 et 1890 en Espagne. Actuellement, il 
existe en ce pays un grand parti socialiste, moins 
nombreux cependant et moins fortement organisé 
que le parti «syndicaliste», que mènent les anar- 
chistes. A répoque où Blasco Ibaûez se lança dans 
l'arène du radicalisme, ces deux partis existaient 
déjà, certes, mais à l'état embryonnaire et ne dis- 
posaient encore que de groupements ouvriers res- 
treints. La grande masse populaire était englobée 
dans le parti républicain, lequel, d'ailleurs, était 
loin d'être uni, tiraillé qu'il se trouvait dans des 
directions opposées et si, un instant, la concorde 
semblait s'y être faite, cette trêve ne servait qu'à 









c _ 




ET LE ROMAN DE SA VIE 41 

un recommencement de plus ardentes hostilités 
intestines. On rencontre, dans les curieux pam- 
phlets d'un agitateur radical — auteur aussi d'une 
petite plaquette sur Blasco Ibânez, où beaucoup de 
parti pris sectaire obscurcit la réalité — , Ernesto 
Bark, de tendancieuses notations sur ces divisions 
républicaines d'alors et le sociologue aura un jour 
à rechercher, dans ces publications de l'écrivain 
auquel Pi y Margall aurait, à l'en croire, dédié 
en 1881 ses Nacionalidades (1), certains détails 
introuvables ailleurs. Etre républicain, en ces temps 
de la régence de Marie-Christine, signifiait, de façon 
d'ailleurs confuse, adhérer à un anti-cléricalisme 
extrêmement élastique et patronner des réformes 
sociales d'autant plus libéralement prônées qu'elles 
étaient pratiquement irréalisables. Et c'est sans 
doute la désillusion que causa aux masses l'échec 
fatal de ce chimérique programme qui les fit se 
jeter à corps perdu dans les rangs des deux partis, 
le socialiste et l'anarchiste, qui avaient su, du 
moins, limiter leurs ambitions à un pratique terre 
à terre et concentrer leurs efforts dans la conquête 
d'un idéal purement matériel. 

Blasco Ibânez tenait pour une République fédé- 
raliste, à l'exemple de celle des Etats-Unis d'Amé- 
rique. Son maître et son chef était ce Pi y Margall 
que je viens de nommer, écrivain d'ailleurs notable 
à divers points de vue et qui a laissé, en particu- 
lier, d'importantes études sur l'histoire de l'Amé- 
rique et sur le Moyen- Age. Né à Barcelone en 1824, 

(1) C'est du moins ce que Bark prétendait en 1910 à la 
p. 6 de sa plaquette sur Alejandro Lerroux. Mais Bark est 
personnage très sujet à caution. Et, dans mon exemplaire 
des Nacionalidades, la dédicace du livre est imprimée à 
l'adresse de D. Enrique Pérez de Guzmân el Bueno et nulle- 
ment de ce suspect pamphlétaire. 



42 V. BLAsco ibAnez. ses romans 

il fut, avec Figueras, Salmerôû, Castelar et Se- 
rrano, Tun des chefs de réphémère République 
Espagnole qui dura du 11 Février 1873 au 29 Dé- 
cembre 1874 — jour où le 'proniinciamicnto de Mar- 
tiuez Campos mit sur le trône le fils d'Isabelle II, 
Alphonse XII — , et est mort à Madrid, le 29 No- 
vembre 1901, entouré de l'estime universelle. L'ar- 
mée espagnole, dont les officiers sont aujourd'hui 
le plus ferme appui de la Royauté, comptait alors 
dans ses rangs de nombreux chefs républicains, 
formant une association révolutionnaire affiliée h 
d'autres groupements civils et Blasco Ibaûez, qui 
appartenait à l'un de ces derniers, fut mêlé à di- 
verses tentatives de rébellion, que la vigilance des 
autorités monarchiques fit échouer, au dernier mo- 
ment. C'est à la suite d'un essai de ce genre, 
en 1889, a Valence, qu'il se vit contraint, pour 
sauver sa liberté, de fuir à Paris, où il devait rester 
un an et demi. D'antérieurs soulèvements avaient 
jeté dans la capitale française une émigration con- 
sidérable d'officiers et de journalistes républicains 
et le chef des activistes du parti, le Castillan D. Ma- 
nuel Ruiz Zorrilla, né à Osma en 1834, mort à Bur- 
gos en 1895, réunissait autour de lui, dans son 
appartement d'une des avenues proches de TArc 
de Triomphe, la fine fleur de ces conspirateurs mal- 
heureux. Blasco s'était installé sur la montagne 
Sainte-Geneviève et vivait assez a l'écart de ces émi- 

frés politiques. Il occupait une chambre dans un 
ôtel q ui existe toujours, V Hôtel des Grands Hommes 
et qui regarde l'aile droite du Panthéhon,au N° 9 de 
la Place de même nom, hôtel doat presque tous les 
hôtes étaient des étudiants ou des étrangers, que 
rignorance, ou la bizarrerie de leurs noms faisait 
désigner par les numéros de la pièce par eux occu- 
pée. Blasco, qui avait la chambre N** 52, était donc, 



ET LE ROMAN DE SA VIE 43 

comme il aime plaisamment à le rappeler, «le grand 
homme W 52». 

Un de ses traducteurs français — le seul qui se 
soit donné la peine de lui consacrer une très courte 
notice en notre lang-ue — M. F. Ménétrier, a préten- 
du, à ce propos, et à deux reprises — en Mars 1910, 
au N° 2 des jMiîle Nouvelles Nouvelles, p. 54, pnis 
en 1911, en tête de sa traduction de Entre Naran- 
jos — que Blasco Ibânez était resté plusieurs années 
en France, lui attribuant la composition, à Paris, 
d'oeuvres écrites en réalité à son retour en Es- 
pagne (1). Son séjour dura exactement le temps 
que j'ai dit plus haut et le seul et unique ouvrage 
qu'il y composa fut cette Histovia de la Révolu- 
ciôn Es])o/Tiola, que le prêtre D. Julio Cejador cite, 
dans la très confuse bibliographie des œuvres de 
Blasco qu'il a mise en 1918 à la suite de son article 
sur l'écrivain au t. IX de sa verbeuse et partiale 
Historia de la lengua y literatura castellana, 
comme ayant paru à Barcelone en 1894 en 3 volu- 
mes. C'est une œuvre destinée au peuple, qui avait 
été rédigée sur la demande d'un éditeur catalau 
et qui fut publiée par fascicules. Il ne faudrait 
d'ailleurs pas juger, par cette production de cir- 
constance, de la nature des occupations de Blas- 
co à Paris. En vérité, l'étude l'absorbait au point 
de lui faire oublier la politique. Précédemment, 
alors qu'il s'était jeté à corps perdu dans les agita- 
tions de son parti, il avait écrit trois romans et de 
nombreux contes. Par une curieuse anomalie, ce 
révolutionnaire, qui aspirait à la disparition d'un 
passé mort et d'institutions momifiées, ne savait, 



(1) En revanche, M. F. Ménétrier ne mentionnait pas une 
œuvre, d'ailleurs épuisée depuis fort longtemps, de Blasco, 
intitulée: Paris, Impresiones de un Emigrado. 



44 V. BLASCO IBAnEZ. SES ROMAKS 

pour ses œuvres d'imagination, que puiser dans les 
âges révolus. Ses romans étaient historiques; ses 
contes, des légendes dont le décor fantastique et les 
sombres personnages étaient empruntés au Moyen 
Age. Ses travaux de débutant virent le jour dans 
des publications illustrées de Madrid et de Barce- 
lone et ont même trouvé un éditeur pour les réunir 
en volumes. Mais leur auteur s'est toujours refusé 
à en autoriser la réimpression. Je respecterai donc 
sa pudeur à Tendroit de ces fils premiers-nés de sa 
verve de créateur et passerai outre, moi aussi. 

Peu avant son départ pour Paris, à vingt-deux 
ans, il avait achevé ses deux premiers romans 
d'ambiance moderne: El Adiôs de Schnhert et la 
iSenorita Norma. Ce sont des oeuvres de peu d'éten- 
due, qui produisirent quelque sensation dans le 
public et furent cause que, pour la première fois, 
des critiques daignèrent s'occuper du romancier 
Blasco Ibânez. Celui-ci ne les en a pas moins con- 
damnées à l'oubli, comme tout le fatras de ses ro- 
mans historiques, et s'est toujours opposé égale- 
ment a ce qu'elles fussent rééditées. A Paris, Ton a 
vu qu'il écrivait peu, bien qu'il y lut beaucoup. Il 
était dans cette situation psychologique spéciale 
d'un être qui, prévoyant obscurément que de gran- 
des choses lui étaient réservées, profitait tacite- 
ment de cette courte trêve du Destin pour se préparer 
à vivre. La plénitude de son exubérante jeunesse, 
l'ardeur physique de son tempérament viril le ren- 
daient doublement heureux, en ce Quartier Latin 
de la bonne époque, débordant de joyeuse sève fran- 
çaise, aux amours faciles, à l'existence matérielle 
aisée. Sa famille lui assurait trois cents francs 
chaque mois: une petite fortune en ces jours loin- 
tains! Les correspondances qu'il envoyait à divers 
journaux espagnols ajoutaient une centaine de 



ET LE ROMAN DE SA VIE 45 

francs a la matine familiale. Que fallait-il de plus 
pour apparaître, aux yeux des faméliques bohèmes 
de V Hôtel des Grands HommeSy nimbé de l'auréole 
d'un satrape? C'était, surtout aux premiers jours du 
mois, une bombance entre camarades, dont Blasco 
supportait généreusement tous les frais et comme, 
alors, il se croyait obligé, à titre d'Espagnol, de ne 
pas démentir la légende du Don Quichotte fanfaron 
et bon enfant, il s'était mis à la tête d'une bande 
allègre de gais lurons, Espagnols et Hispano-Amé- 
ricains, dont les exploits devinrent promptement 
légendaires au Quartier. Un soir, au Bal Ballier, 
l'ordre fut tellement troublé par ces joj^eux drilles, 
que les gardes républicains durent intervenir et 
expulser manu militari la troupe tapageuse et 
son chef. 

Blasco Ibanez, lorsque, étant à Paris, le hasard 
le ramène sur cette Place du Panthéon, où \ Hôtel 
des Grands Hommes réveille ses vieux souvenirs, 
ne manque pas, montrant le poste de police installé 
dans l'édifice qui sert de Mairie au V® Arrondisse- 
ment, de dire à ses compagnons, en guignant ma- 
licieusement de l'œil: {(jLas vcces que nos liantroAdo 
aqui, de noche!» (1). Il y avait, en ce temps là, au 
■ bureau du poste de police, un vieux fonctionnaire 
^qui, sous l'Empire, avait été, lui aussi, conspirateur 
républicain et qui, au courant des antécédents poli- 
tiques du jeune Blasco, considérait comme son de- 
voir de le tancer vertement, encore qu'avec une se- 
crète sympathie, lorsqu'il le voyait entrer, confondu 
pêle-mêle avec des filles et tout l'élément composite 
d'une bataille nocturne à Paris, aux alentours de 
lia Sorbonne. «Comment, s'écriait ce brave homme, 
[n'avez-vous pas honte de mener une telle existence? 

(1) «Combien de fois nous a-t-oii conduits ici, la nuit!» 



46 Y. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAJÎS 

Voî(s, eo'ilr pour la cause glorieuse de la Lilerté!» 
Le captif avouait humblement sa honte, était loya- 
lement relâché et recommençait de plus belle, à la 
prochaine occasion. Pourtant en guise de pénitence, 
il s'était imposé la noble tâche de racheter de la 
perdition quelques Madeleines repentantes et ses 
succès, sur ce terrain spécial de l'apostolat évangé- 
lique, eussent été, m"a-t-il déclaré, de nature à ren- 
dre jaloux cet excellent Père de la chanson, lequel, 
pour le rachat de leurs manquements, imposait le 
recommencement aux agnelles perdues qui lui con- 
fessaient certains péchés mignons... 

En 1891, une amnistie des délits politiques 
ayant été accordée par le gouvernement espagnol, 
Blasco put rentrer dans sa patrie. Il y revint tout 
autre qu'il en était sorti. Désormais, c'en fat fait 
de la dissipation. L'austérité et le travail devinrent 
les maîtres de sa vie. Il se maria et recommença 
la propagande républicaine, mais en lui consa- 
crant une énergie concentrée, toute nouvelle. Au- 
jourd'hui qu'il s'est retiré de la politique militante, 
qu'il veut oublier ses triomphes oratoires et ses 
polémiques de presse, l'évocation de ces années 
obscures est propre à l'attrister. Pourtant, com- 
ment taire une période où jamais il ne montra un 
plus absolu désintéressement, un dévouement plus 
complet en faveur de la cause de l'émancipation de 
ce pauvre peuple d'Espagne? Il avait foûdé El Pue- 
hlo, feuille toujours existante et qui est l'an des 
plus vieux journaux radicaux d'Espagne. Une telle 
entreprise, il la risqua sans appui pécuniaire aucun 
et, pour soutenir son journal, il dépensa tout ce 
qui lui était revenu à la mort de sa mère et d'autres 
biens de famille encore. On sait ce qu'il en est des 
journaux de parti, spécialement ceux d'idées dites 
^(avancées». Les bailleurs d'annonces se garent 



ET LE ROMAN DE SA VIE 47 

d'eux comme de la peste, leurs abonnés sonfc clair- 
semés et le plus net de leurs revenus doit donc 
provenir de la vente au numéro. Mais TEspague a 
une moitié de sa population qui est illettrée et 
comme El Piiehlo s'adressait vraiment au peuple, 
l'on conçoit que, des presses qui l'imprimaient, 
coulassent plutôt des «bouillons» que le Pactole. 

A ces déboires financiers s'ajoutaient les mille 
tracas de la systématique persécution des autorités, 
qui ne pouvaient admettre les campagnes acharnées 
du journal contre le système gouvernemental mo- 
narchique. La prison: telle était la riante perspec- 
tive qui s'offrait désormais à la vue de Blasco et il 
en prit plus d'une fois le chemin, non pas, comme 
au Quartier Latin, pour y être élargi après une pa- 
ternelle semonce, mais pour y faire connaissance 
avec le régime cellulaire espagnol, qui n'a rien de 
particulièrement attrayant. Mais déjà sa seule vie 
quotidienne de journaliste était une sorte de bagne. 
D'abord, il lui fallait écrire chaque jour plusieurs 
articles. Ses compagnons de rédaction étaient de 
jeunes enthousiastes, qui travaillaient gratuite- 
ment. Aussi réclamaient-ils l'aide de leur Directeur 
pour les rubriques les plus diverses et cette besogne 
qui commençait à 6 heures du soir — le PiieMo pa- 
raissant le matin — ne se terminait qu'à l'aube sui- 
vante. Un Valeucien, qui a eu l'occasion de parti- 
ciper à cet apostolat, m'a affirmé que, sauf la com- 
position et le tirage de sa feuille, Blasco Ibàilez 
faisait tout le reste et qu'il aidait même fréquem- 
ment ses reporters à confectionner de quelconques 
faits-divers. Cette intense production au jour le jour 
dura près de dix années. Elle est malheureusement 
perdue pour nous. 11 est vrai que la majorité de ces 
articles étaient des improvisations politiques, dont 
le caractère d'actualité constituait le mérite prin- 



48 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAXS 

ci pal et qu'à ce titre, ils n'offriraient qu'un intérêt 
très relatif. Cependant, mêlés avec eux, on trouve- 
rait des études littéraires et artistiques, des essais 
de critique, tout un côté intéressant d'une ardente 
propagande, qui tendait a offrir au peuple, en même 
temps que la liberté civique, la jouissance du Beau, 
jusqu'alors propriété exclusive des privilégiés de la 
Fortune. Aucun de ces travaux n'a été conservé 
par Blasco. Il y a plus. Dans sa haine pour les pa- 
perasses accumulées, dont j'ai parlé suffisamment, 
il a détruit, il y a bien longtemps, toute la suite du 
PueMo et la rédaction du journal n'a commencé à 
en collectionner les numéros que lorsque son fon- 
dateur eut cessé de le diriger. Peut-être, cependant, 
qu'en une discrète bibliothèque d'Espagne, l'on en 
trouverait les volumes reliés, au fond d'un pous- 
siéreux magasin... Quoiqu'il en soit, Blasco ne se 
repent guère de cette destruction, à en juger par 
ce qu'il écrit dans le prologue <vAu lecteur» de son 
dernier livre, sur El Militarismo Mejicano, p. 12: 
«J'ai toujours considéré les tâches du journalisme 
comme un travail éphémère, dont l'existence con- 
ditionnée et rapide ne mérite pas de se prolonger 
dans un livre. Je n'ai réuni en volumes que mes 
contes et non tous, ainsi que quelques articles litté- 
raires, en très petit nombre. Je n'ai jamais consi- 
déré comme dignes de figurer sous une couverture 
d'éditeur mes travaux concernant la politique, la 
sociologie, l'histoire, etc. J'ai été. de longues années, 
journaliste, écrivant chaque jour un ou deux artic- 
les. Le lecteur dont la bienveillance me favorise 
s'imaginera aisément de quel péril l'a délivré mon 
manque de passion de collectionneur... Si j'étais 
de ces auteurs qui croient faire tort à la postérité 
lorsqu'ils oublient de réunir en volumes jusqu'aux 
lettres par eux envoyées à des amis, il existerait, 



ET LE ROMAN DE SA VIE 49 

à cette heure, de trente a quarante tomes d'articles 
de Blasco Ibànez. Car j'en ai produit par milliers 
et je les ai si complètement oubliés, qu'il me serait 
parfaitement impossible, même si je le voulais, de 
les retrouver aujourd'hui...» 

C'est dans cette période agitée que le futur maître 
du roman espagnol écrivit les œuvres d'imagina- 
tion les plus vigoureuses de sa période valencienne. 
El Puello accueillit la plupart des contes qui for- 
ment actuellement les deux recueils intitulés: 
Cuentos Vaïencianos — qui en contient treize — et 
La Condenada — qui en contient dix-sept. Arroz y 
Tartana, son premier roman vraiment littéraire, 
et FloT de Moyo, furent d'abord des feuilletons du 
Puello. Puis, lorsque Blasco eut purgé la peine du 
bagne dont il va être question à la fin de ce cha- 
pitre, c'est encore dans le Pueblo que La Barva- 
ca, cette œuvre qui le fit connaître à l'Europe, fut 
publiée par tranches quotidiennes. Toutes ces créa- 
tions, que l'on s'accorde à définir comme les plus 
fraîches et les plus attrayantes de notre auteur, ont 
cependant été composées dans le tohu-bohu d'une 
salle de rédaction de feuille populaire et sans autre 
prétention que celle de distraire la plèbe qui en 
formait la clientèle fidèle. Voilà ce qu'aucun cri- 
tique n'avait songé à dire et l'observation méritait 
d'être faite. Le même garant de Valence que j'ai 
cité plus haut, me décrivant la façon de travailler 
de celui qu'il appelait alors ael jefey> (1), m'a dit, a 
la lettre, ce qui suit: «Il ne se couchait que plu- 
sieurs heures après le lever du soleil. Sa vie nor- 
male commençait donc dans le milieu de l'après- 
midi. A la nuit tombante, je le trouvais installé au 



(1) «Le chef». Ainsi désignait-on alors Blasco Ibâiiez, à 
la rédaction de El Pueblo. 



50 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

journal. Il faut que vous sachiez que la rédaction 
du Puello était installée dans une vieille bâtisse 
du XVI® siècle, avec un énorme salon, dont des co- 
lonnes salomoniennes soutenaient le haut plafond. 
Dans cette pièce gigantesque, la caléfaction n'exis- 
tait pas et les fougueux rédacteurs y tremblaient, 
l'hiver, d'un froid humide. Blasco avait installé sa 
table à l'un des angles de ce hall. Son travail était 
haché d'interruptions, obligé qu'il se voyait de re- 
cevoir a tout instant les coreligionnaires qui, seuls 
ou en groupes, venaient le consulter. Ce n'est guère 
que passé minuit qu'il commençait à être délivré 
de ces visiteurs enthousiastes. Jusque vers trois 
heures du matin, il continuait la rédaction, clas- 
sant les télégrammes de la dernière heure. A partir 
de trois heures, il restait seul, dans le hall plongé 
dans une obscurité que coupait sa petite lampe (1). 
C'est alors qu'il écrivait ses contes, ceux que vous 
savez, et aussi cette merveilleuse histoire d'amour 
qui s'appelle: Entre Naranjos. Sous lui trépidait 
notre vieille presse, cependant qu'aux fenêtrages 
du salon immense, l'aurore aux doigts de rose 
teignait de vives nuances les vitres anciennes. Son 
existence était d'une laborieuse monotonie, entre- 
coupée, comme seuls incidents notables, d'excur- 
sions forcées aux geôles de la ville et même — à la 
suite de voyages de propagande politique en ces 
deux cités— à celles de Madrid et de Barcelone. Il 
vivait dans la plus extrême pauvreté, ayant perdu 
tout son avoir dans cette mauvaise affaire du jour- 
nal à maintenir et, d'autre part, ne gagnait rien 
avec la plume, vu qu'il ne disposait pas du temps 

(1) Dans un article inséré dans Soi-Méme (1ère Année, 
n* IO3 15 Novembre 1911), Blasco a évoqué, sous le bombar- 
dement allemand, au front, ces lontains souvenirs du Put- 
blo, dans un passage qui sera traduit au chapitre VU. 



ET LE ROMAK DE SA VIE 51 

nécessaire pour écrire ailleurs qu'au Puntlo. Il sou- 
tint aussi de fréquents duels avec ses adversaires 
politiques.» 

Ces duels sont restés célèbres en Espagne et 
l'auteur de l'article dédié à Biasco Ibânez au T. VIII 
de X Enciclo'peclia Fspasa — publication de premier 
ordre, qui fait honneur aux éditeurs barcelonais qui 
l'entreprirent et sauront la mener à bien — a cru 
devoir rappeler comme particulièrement sensation- 
nels ceux qu'il eut avec D. R. Fernândez Arias, 
directeur de la feuille des officiers espagnols: La 
Correspondcncla Milltar, et avec le général Bernai. 
Je raconterai, plus loin, celui, plus Kimeux encore, 
avec certain lieutenant de la Sûreté, à Madrid. 
Mais, avant d'en venir à cet incident, il en est un 
autre que je dois conter et dont les conséquences 
furent d'une gravité extrême pour Biasco. C'était 
en 1895 — lors de la seconde et dernière guerre 
d'indépendance de l'île de Cuba contre l'Espagne. 
On sait que la perle des Antilles, après un premier 
essai de rébellion en 1868, dompté par Martînez 
Campos, s'était soulevée de nouveau sous la di- 
rection du général cubain Gômez, déjà impii- 
jqué dans le soulèvement de 1868, et de l'avocat 
iD. José Maria Marti, ainsi que du patriote D. An- 
;tonio Maceo. Biasco Ibaûez voulait que fût reconnue 
|rindépendance de Cuba et, par suite, s'opposait à la 
continuation d'hostilités parfaitement inutiles — on 
ne le vit que trop dans la suite. Son maître. Pi y 
Margall, soutenait, d'ailleurs, la même thèse que 
lui: avec cette différence, toutefois, que le disciple, 
plus jeune et plus agressif, tendait aux solutions 
extrêmes et, ne se bornant pas à exposer des doc- 
trines de cabinet, n'hésitait point à descendre dans 
l'arène des réunions publiques, où le leit-motiv de 
ses discours était que TAmérique espagnole s'étant 



52 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

séparée de TEspague depuis un siècle après des 
luttes aujourd'hui oubliées, il n'y avait pas de raison 
sérieuse de s'opposer à ce que Cuba suivît cet exem- 
ple, puisqu'au bout de l'émancipation, l'amitié entre 
la mère-patrie d'antan et ses filles affranchies était 
chose certaine. Mais le gouvernement central ma- 
drilène ne l'entendait pas ainsi, d'autant plus que 
le mouvement de protestation populaire avait vite 
pris un caractère d'émeute, parce que, le service 
militaire obligatoire n'existant point alors en Es- 
pagne, c'étaient les fils des pauvres seuls qui, ne 
pouvant se racheter contre argent sonnant de leur 
devoir de servir, étaient forcés d'aller, en vertu du 
tirage au sort, défendre à Cuba les privilèges de 
quelques gros fonctionnaires de la Couronne. Blasco 
Ibânez lança donc le cri: «/Que vayan toclos d la 
guerra, ricos y polreshy (1), interprétant ainsi la 
commune pensée du peuple. Dès lors, les manifes- 
tations s'exaspérèrent et les femmes, en particulier, 
commencèrent à s'opposer violemment à l'embar- 
quement des troupes expéditionnaires. Dans une de 
ces manifestations, organisée par El Pueblo et son 
rédacteur en chef à Valence, la protestation dégé- 
néra en combat, où les gardes à pied et à cheval 
se virent repoussés par la multitude, et perdirent, 
malgré qu'ils se défondissent a coups de sabres et 
de fusils, plusieurs des leurs. La ville fut mise en 
état de siège, la loi martiale proclamée et Blasco 
décrété de prise de corps par les autorités militaires, 
heureuses de pouvoir enfin, une bonne fois, se 
défaire d'un redoutable ennemi. 11 serait superflu 
de s'arrêter ici à considérer ce qui fut advenu de 
Blasco Ibàûez, si sa capture eût été réalisée h l'issue 
de cette échauffourée. Le cas d'un certain Francisco 

(1) «Tous à la guerre, riches et pauvres!» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 53 

Ferrer, Catalan d'Alella, fondateur de la Escuela 
Moderna et fusillé, le 13 Octobre 1909, à Montjuich, 
comme instigateur de la Révolution à Barcelone, 
est encore trop frais dans toutes les mémoires pour 
que j'insiste. Mais les marins et les pêcheurs du port 
de Valence, de tout temps grands enthousiastes du 
jeune romancier, eurent le bon esprit de le tenir 
longtemps caché dans des antres secrets qui ser- 
vent bien souvent aux contrebandiers, jusqu'à ce 
qu'une certaine nuit, déguisé en matelot, le pros- 
crit, dont la tête était condamnée, utilisa le départ 
d'un bateau se rendant en Italie pour, à une grande 
distance de la côte, passer ii bord et échapper ainsi 
aux poursuites. 

Son séjour de plusieurs mois au «pays de l'art» 
permit au fugitif de parcourir en tous sens la pé- 
ninsule et d'en visiter, quoique sans argent, les 
principales curiosités, réalisant de façon fort im- 
prévue le plus cher désir de tout véritable homme 
de lettres, et, dans son cas particulier, un vœu 
qu'il caressait dès l'enfance. Depuis, il est retourné, 
et à diverses reprises, dans la Péninsule Italique, 
en y jouissant de tout le confortable d'un voyageur 
aisé. Il n'y a point éprouvé la fraîcheur, ni la viva- 
cité des sensations de ce premier voyage forcé, où 
il n'avait pour tout bagage qu'une modeste valise 
et se voyait contraint de se priver du plus essentiel, 
s'il voulait ne point être rapidement obligé de 
mourir de faim. Tous ces enthousiasmes ont pris 
corps dans une suite d'articles envoyés au Pueblo 
et qui, réunis en volume, sous le titre: En el Pais 
del Arte (Très meses en Italia) (1), volume souvent 

(1) On remarquera que, dans ce volume, l'auteur, pour 
des raisons faciles à deviner, parle de son départ d'Espagne 
comme d'une chose naturelle et comme s'il se fût embarqué 
à Cette sur le vapeur français Les Droits de VHomrne. 



54 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

réimprimé depuis 1896, contribuèrent à lui con- 
quérir, en Espagne, un renom de paysagiste et de 
descriptif aux touches vigoureuses et évocatrices, 
suggérant la vie avec de simples mots et la ren- 
dant aussi nettement que, si au lieu d'une plume, 
il eût manié le pinceau. Cependant les événements 
qui se précipitaient, en Espagne, par suite de la 
déroute cubaine, avaient vite fait oublier le choc 
sanglant de Valence. Blasco put ainsi revenir en 
cette ville, mais en y restant soumis à la sur- 
veillance des autorités militaires, qui ne le per- 
daient pas de vue. 

A peu de temps de là, les émeutes recommen- 
cèrent de plus belle et des bandes républicaines se 
mirent à battre la campagne. Ce prétexte futile 
parut suffisant pour, de nouveau, incarcérer Blasco 
et lui faire le procès qu'avait évité sa faite en Ita- 
lie. Dans une caserne d'infanterie siégeait un con- 
seil de guerre, entouré de tout l'appareil martial 
coutumier. Blasco y comparut entre une haie de 
baïonnettes. L'accusateur, un colonel, réclamait 
pour lui la peine de quatorze ans de bagne. L'ac- 
cusé négligea de rien dire pour sa décharge. Il fat 
pourvu du défenseur d'office, prévu par la loi et 
n'ajouta pas une parole à son plaidoyer, sachant 
que c'eût été peine perdue. La délibération des co- 
looels qui constituaient le tribunal, fut longue et 
entrecoupée de nombreuses consultations des su- 
périeurs. Quand la sentence fut enfin arrêtée, les 
ombres de la nuit avaient envahi le ciel de tur- 
quoise de la Hiterta. Dans une cour de la caserne, 
à la pale lumière d'an falot, Blasco apprit que la 
justice des officiers Testimait digne d'apprendre à 
mieux observer l'ordre social par eux incarné, non 
pas, comme c'eût été logique, dans une forteresse, 
mais, et en dépit des dispositions légales, au pre- 



ET LE ROMAN DE SA VIE OO 



sidio, entre des assassins et des voleurs. Dans cet 
enfer d'ignominie et de servitude, Biasco Ibânez 
est resté plus d'un an et, aujourd'hui encore, il 
ressent, à parler de ces jours néfastes, comme la 
glaciale sensation d'un sépulcre lui tenailler le 
corps. L'édifice où on l'enferma a été démoli. Il 
était situé dans le vieux Valence, entre un lacis 
de tortueuses ruelles où jamais ne pénétrait un 
rayon de soleil. Construite pour héberger quelques 
douzaines de moines, cette geôle donnait alors asile 
à plus de mille détenus. Afin d'éviter des conta- 
gions trop naturelles avec une telle agglomération 
de chair humaine, on procédait, chaque jour, à un 
lavage à grands flots de l'édifice, comme sur le 
pont d'un navire. Mais ces arrosages continuels y 
faisaient régner une telle humidité, que la vieille 
bâtisse rendait l'eau par tous ses pores et qu'une 
malsaine buée se dégageait de ses murailles, en- 
gendrant des miasmes pestilentiels. Du fond des 
puits qui servaient de cours, les forçats contem- 
plaient d'un œil avide le lointain reflet solaire, 
qui, à midi, dorait l'arête des toits voisins, sans 
jamais se risquer à descendre dans ces fosses d'abo- 
mination et de désespoir. La marche, de plus en 
plus déplorable, de la guerre cubaine avait eu pour 
effet — comme il arrive toujours en de telles cir- 
constances — de redoubler les rigueurs officielles, 
déjà extrêmes, à l'endroit de Biasco. Le personnel 
des gardiens du bagne, sachant que, s'il était là, 
c'était à cause du peuple, dont ils étaient, le trai- 
tait avec tous les égards possibles. La pâle troupe 
des galériens, où quelques monstres à l'horrible 
passé figuraient, n'avait pas tardé non plus à subir 
l'ascendant moral de ce grand conducteur d'hom- 
mes et à le respecter, avec cette déférence qu'im- 
pose, aux pires scélérats, le contact d'une nature 



56 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

supérieure, s"efforr*ant même, par uue émulation 
touchante, de lui rendre, dans la mesure de leurs 
faibles moyens, sa situation plus sortable. Mais le 
gouvernement activait la surveillance et donnait 
des ordres précis. Blasco était l'ennemi de la patrie. 
Il devait être soumis au régime le plus rigoureux. 
Parce qu'il avait voulu la liberté de Cuba, on exi- 
gea que les quelques douceurs dont Tadministra- 
tioQ l'avait gratifié, fussent impitoyablement sup- 
primées. Plus de livres, plus de papier, plus de 
crayons pour cet outlaw. Ni lecture, ni écriture 
pour ce paria. Il eut sa merveilleuse chevelure, 
trophée de virilité exubérante, rasée. Il porta Puni- 
forme infamant de la chiourme. La seule faveur 
qui fut maintenue, et encore à la condition expresse 
de rester secrète, ce fut de lui permettre de coucher 
à Piafirmerie, où mouraient les phtisiques, victimes 
de l'effroyable discipline de ces lieux. 

Blasco Ibânez n'a pas cru devoir écrire, comme 
Silvio Pellico, ses Prisons. A peine trouve- t-on 
dans ses contes quelque directe allusion a l'horreur 
des j^residios en Espagne. Ainsi, dans celui qu'il a 
intitulé: Uii funcionario, p. 99 de son recueil: La 
Condenada, et le conte même qui a donné son nom 
à ce recueil, p. 5. Dans le premier, il décrit la vie 
du bourreau de Barcelone, qui, une certaine nuit, 
avait logé près de lui au bagne. Dans le second, il 
relate les impressions qu'il avait gardées d'un pau- 
vre diable de condamné a mort, avec qui il s'était 
entretenu plus d'une fois, à travers la grille de son 
cachot. Peut-être, enfin, faut -il encore rattacher à 
ces souvenirs le petit récit ou figure un goïfo (1) 
incarcéré: La Correcciôn, p. 133 des Cuentos Va- 
il) Nom par lequel on désigne, en Espagne, un jeune 
déshérité de la Fortune, un gueux. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 51^ 

lencianos. Mais, dans ses romans, rien, absolument 
rien ne transparaît de cette période, qui reste en- 
core aujourd'hui le cauchemar de Blasco. Cepen- 
dant l'opinion espagnole s'était émue en présence 
du cas de cet écrivain, déjà assez célèbre, que Ton 
traitait en criminel de droit commun. Un mouve- 
ment de protestation nationale s'esquissa. A plu- 
sieurs reprises, l'Association de la Presse réclama 
du gouvernement de Madrid l'élargissement du dé- 
tenu, jusqu'à ce qu'enfin son président d'alors, 
D. Miguel Moya, journaliste bien connu et d'un 
réel talent, obtint de la Reine Régente l'induit du 
forçat. Blasco ibàfiez avait passé un an et plusieurs 
mois eu captivité, une captivité dont le lecteur a 
bien compris toute l'horreur. On ne l'élargit qu'à 
condition qu'il résiderait à Madrid et viendrait se 
présenter chaque matin au bureau de la Place. De 
cette façon, cet homme dangereux restait à portée 
de l'autorité, qui avait juré, comme on dit, d'avoir 
sa peau et le voyait à contre-coeur lui échapper. Il 
importe, à ce propos, de dissiper une erreur commise 
par le traducteur déjà cité, M. F. Ménétrier, qui, 
dans la courte notice à laquelle j'ai renvoyé, pré- 
tend que Blasco Ibànez fut amnistié au bout de neuf 
mois; après quoi, il se serait fixé près de Torrevieja, 
où il aurait écrit la plupart des nouvelles recueillies 
ensuite sous le titre: La Condenada; après quoi, 
enfin, et à un an de là, il serait revenu, en 1898, à 
Valence pour y être élu député et y composer La 
Barraca. En réalité, il n'écrivit pas une seule ligne 
à Torrevieja, port de mer entre Alicante et Cartha- 
gène, dont les salines sont connues. Il n'y passa 
(^u'un mois, pour y prendre des bains, avec la per- 
mission spéciale de la Ca/pitanla General de Ma- 
drid, séjour sans importance qui précéda, en effet, 
de peu sa nomination de député. 



58 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

Cette nomination, acte spontané du peuple de 
Valence et effectuée à une énorme majorité, trans- 
formait incontinent la victime en personnage offi- 
ciel, couvert par l'immunité parlementaire. Mais 
elle ne faisait nullement de Blasco un politicien, 
dans le sens que Ton donne ordinairement à ce vo- 
cable. Les défauts du parlementarisme — dont la 
nuance espagnole ne laise pas d'être tout à fait stci 
generis — et le caractère conventionnel des partis, 
devenus une sorte d'entité légale, n'ont jamais eu 
le don de le séduire. Enthousiaste romantique, il a 
été un agitateur républicain, capable de donner sa 
vie pour son idéal, mais a toujours ressenti, pour 
la comédie parlementaire de Madrid, une répu- 
gnance instinctive. Si, dès l'enfance, l'atmosphère 
romanesque des conspirations l'avait séduit, le rêve 
de devenir député n'avait, par contre, oncques 
hanté son cerveau. Mais il n'en accepta pas moins, 
avec reconaaissance, cette investiture qui le met- 
tait à l'abri des coups sournois d'ennemis qui, pro- 
cédant jusqu'alors avec un arbitraire tout-puissant, 
se voyaieut maintenant arrêtés par le caractère 
intangible du représentant de la nation, d'autant 
plus qu'à cette époque le Parlement espagnol con- 
cédait fort rarement l'autorisation préalable d'arres- 
tation d'un de ses membres. J'ai entendu conter, 
sur Blasco Ibâûez député, une jolie anecdote, dont, 
cependant, je n'oserais garantir l'authenticité, puis- 
que, le jour oi^i je la rapportai au maître, il se borna 
à sourire. Néanmoins, étant donné son caractère, je 
la considère comme fort vraisemblable. Il avait 
alors trente ans et travaillait plus que jamais pour 
la cause républicaine. Or, son parti se trouvait pré- 
parer, avec la complicité de certains généraux, un 
grand mouvement antimonarchique, dont le succès 
paraissait alors assuré. Beaucoup d'officiers supé- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 59 

rieurs avaient juré de tirer Fépéo pour la Cause et 
le coup eût peut-être abouti, si, comme toujours, le 
gouvernement, averti à l'instant critique, n'eût re- 
couru au biais ingénieux de doter de grasses siné- 
cures ces chefs mécontents, lesquels, naturelle- 
ment, se rangèrent ipso facto aux côtés de la 
royauté. Mais, quand ils étaient encore dans toute 
la ferveur de leur zèle révolutionnaire, il y avait 
eu, une nuit, une assemblée secrète, qui s'était pro- 
i longée jusqu'au matin et à laquelle avait assisté, 
1 naturellement, Blasco. On y avait réglé jusqu'en 
"' ses moindres détails l'acte libérateur. On était allé 
jusqu'à dresser la charte et établir les cadres du 
P nouveau régime, en s'en répartissent les divers 
portefeuilles: «Vous, Blasco, dit le président du 
conciliabule, il fîîudra que vous vous chargiez de 
l'Instruction Publique, non pour l'Instruction en 
elle-même, mais à cause des Beaux- Arts, qui en dé- 
pendent...» — «Moi, répliqua l'interpellé avec stu- 
peur? Quelle plaisanterie! Je n'ai jamais songé, pas 
même en rêve, à être converti en ministre. Si vous 
tenez absolument à ce que je sois quelque chose 
dans votre combinaison, envoyez-moi, de grâce, 
^ comme ambassadeur à Constantinople et permettez 
■- que j'emmène avec moi, à titre de conseillers d'am- 
bassade, un groupe déjeunes écrivains...» 

Cette boutade, si jamais elle fut prononcée, 
renfermerait une vérité profonde. Et c'est celle-ci: 
que Blasco Ibâûez n'eût pas été homme de gouver- 
nement. En tant que chef de parti, sa situation ne 
laissait pas d'être singulière. Son titre, en effet, était 
purement nominal. En vérité, qui commandait, 
c'était son état-major et lui, ne faisait qu'obéira 
ses subordonnés. Combattif avec l'ennemi, il n'était 
plus, au milieu des siens, qu'un bon camarade, d'un 
libéralisme anarçhique. Il ne manquait jamais. 



60 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

après avoir communiqué uae décision , d'ajouter 
aussitôt: KiEsto es lo que yo considéra niejor, pero si 
ustedes opiiian lo contrario, yo les seguiré, ocurra 
lo que ocurra..,» (1). Beaucoup d'apparentes sotti- 
ses, de pas de clerc dans sa vie politique ont été 
commis sciemment, à seule fin de ne pas contra- 
rier ceux qui Tentraînaient à leur remorque. Quel- 
ques liommes astucieux et d'un sens pratique aigu 
exploitèrent habilement cette faiblesse pour, vi- 
vant à l'ombre du maître, faire profiter leurs com- 
binaisons égoïstes du prestige populaire de Blasco 
et confisquer a leur avantage cette partie impo- 
sante de l'opinion publique ralliée autour de son 
nom. C'est à Tan de ces arrivistes sans vergogne 
qu'est attribuée une phrase qui peint en pied cette 
tourbe impudente. Comme on lui demandait pour- 
quoi il se refusait à obtempérer aux consignes du 
patron, il répliqua cyniquement: «Les chefs véri- 
tables du 'parti, c'est nous.» — «Mais alors , fut-il 
objecté, que devient, dans ce système, B. Vicentc?» 
— K\Do)i Vicente, c'est Je héros!» Eéponse qui dégage 
toute la moralité de cette période. Le héros était 
bon pour recevoir les coups et souffrir les priva- 
tions. Quant aux profits, ces Messieurs de l'arrière- 
garde s'en étaient généreusement réservé le mo- 
nopole. 

Durant six législatures successives, Blasco Ibâ- 
nez représenta Valence à la Chambre espagnole. Si 
son titre de député le mettait à l'abri des persécu- 
tions que lui eût valu son activité politique, en 
revanche le contact familier avec ceux que l'on 
pourrait appeler les professionnels de cette même 



(1) «C'est là ce que je considère comme le mieux; mais, 
si vous pensez le contraire, je vous suivrai, advienne que 
pourra,.,* 



ET LE ROMAN DE SA VIE 61 

politique, agit sur lui à la façoQ cI'qq révulsif. Peu 
à peu, ses illusions d'agitateur s'évanouirent, à la 
pratique quotidienne de la comédie parlementaire 
espagnole, en même temps que disparaissaient de 
Tarène les derniers officiers républicains, jadis si 
nombreux dans Tannée. Sous la régence de Marie- 
Christine, l'armée espagnole offrait ce spectacle 
curieux que, contre toute logique, c'étaient les 
vieux officiers, colonels ou généraux, qui se mon- 
traient partisans de la République, ou, du moins, 
d'un libéralisme avancé, et qu'au contraire, les jeu- 
nes sous-lieutenants ou capitaines étaient monar- 
chistes et conservateurs. Une telle anomalie s'expli- 
que, si l'on songe que les vieux aA^aient pris part à 
la révolution de 1868 — qui fit descendre du trône 
l'autre Marie -Christine, non d'Autriche celle-là, 
mais de Bourbon — et qu'étant morts, en majorité, 
après les guerres coloniales, le peu qui en survi- 
vaient se rallièrent à la monarchie d'Alphonse XIII, 
lorsque celui-ci, à l'âge de seize ans, en 1902, eut 
pris possession du pouvoir royal: les uns par décou- 
ragement, les autres par intérêt. Blasco, qui me- 
nait de front le métier de député et celui de cons- 
pirateur, lorsque toute possibilité de réaliser ce 
rêve républicain qu'il avait si tenacement caressé, 
lui fut apparue irrémédiablement chimérique, vou- 
lut laisser là la politique et refuser le mandat de 
député. La sixième fois qu'il fut nommé, son dégoût 
était si manifeste qu'il apparut clairement qu'à la 
prochaine législature, ses électeurs n'auraient plus 
raison de sa volonté. Je ne ferai pas l'histoire des 
luttes intestines, des envies, des rivalités, des tra- 
hisons qui, alors, empoisonnaient sa vie et qu'il 
considère aujourd'hui de très haut, avec un sou- 
rire où l'ironie se mêle à l'effroi. Une phrase de lui 
suffit à caractériser son attitude actuelle à l'en- 



62 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMAXS 

droit de ce lontain passé. C'est cette simple, courte 
et éloquente exclauiatiou: «^Y yo lie poclido vivir 
as'in (1). 

Vers 1909, comme ses mandataires insistaient 
pour qu'il acceptât, une septième fois, d'aller les 
représenter à la Chambre, Blasco Ibaiiez leur fit, en 
résumé, le discours suivant: «Il y a, en Espagne, 
vingt mille Espagnols qui peuvent être députés et 
remplir leur rôle aussi bien, sinon mieux que moi- 
même. En revanche, il en est un peu moins qui 
soient capables d'écrire des romans passables. De 
grâce, permettez-moi do suivre enfin ma voie véri- 
table!» Cette décision n'impliquait nullement une 
renonciation à l'idéal politique d'autan. Ceux qui 
connaissent intimement Blasco Ibanez savent que 
c'est un grand romantique et que la plus amère 
déception de son existence, ce sera peut-être de 
voir venir la mort en sa demeure, sans avoir vu 
venir auparavant la République en Espagne. Et je 
ne crois pas me tromper en affirmant qu'au con- 
traire, la plus grande joie de sa vie consisterait 
pour lui à atteindre l'extrême vieillesse, à servir, 
drapeau vivant, de symbole aux masses libérées de 
son pays et a tomber, tel le vieux héros des Misé- 
rahleSy en dernière et sublime victime sur la der- 
nière des barricades de la révolution triomphante... 

Mais, avant de clore le chapitre où se termine 
le lon^ épisode parlementaire de Blasco Ibanez, ne 
faudrait-il pas que je narre — puisqu'il rentre dans 
cette période — le duel avec le lieutenant de la Sû- 
reté dont j'ai parlé plus haut et qui ne fut que l'un 
des nombreux incidents de sa carrière de député agi- 
tateur, plusieurs fois blessé — et deux fois très griè- 
vement — dans ces rencontres que l'intempérance 

(1) «Comment ai-je pu vivre de la sorte?» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 63 

de son langage lui attirait'? Cependant, comme ce 
récit a sa place naturelle au chapitre V, je termi- 
nerai sur une historiette d'un autre genre, qui mon- 
tre combien le métier du leader républicain, obligé 
bien souvent à outrer son attitude et ses discours 
pour contenter ce même peuple dont il tient son 
mandat, peut nuire à la carrière d'un écrivain. La 
Barraca, CaTias y Barro et La. Catedral avaient 
été rédigées dans des séjours alternés à Madrid et 
à Valence. Puis Blasco s'était installé dans le petit 
hôtel voisin de la Casielïana, qu'il finit par ache- 
ter, et c'est là qu'il avait écrit Ul Intruso, La Bo- 
dega, La Horda, La Maja desnuda, Sangre y Arena 
et Los Miiertos mandan. Ce dernier livre, qui porte 
la date de Mai-Décembre 1908, clôt l'ère madrilène. 
Car Lima Benamor, publié en volume au printemps 
de 1909, date, sous forme des six contes et des cinq 
esquisses qui complètent cette touchante nouvelle, 
d'époques diverses, mais antérieures. Il faut dire, 
pour expliquer la composition de ces six romans en 
cinq ans — de 1904 à 1908 — , que le sixième mandat 
[de député de Blasco Ibânez avait été presque plato- 
►nique, vu qu'il n'allait même plus aux séances de 
la Chambre. La Barraca, après avoir paru dans 
\jEl Pitehlo, avait été réunie en un modeste volume 
[dont il ne s'était vendu que quelques centaines 
[d'exemplaires. Puis FI Libéral de Madrid, alors le 
"journal le plus lu d'Espagne, l'avait redonnée en 
^feuilleton. Cette fois, le succès avait été franc et la 
vente considérable. Quand parut Entre Navanjos, 
ien 1900, les amis du romancier lui offrirent un 
jgrand banquet dans les jardins — aujourd'hui dis- 
parus et en partie occupés par la nouvelle Poste — 
du Biien Retiro. Pérez Galdôs, le patriarche du 
roman espagnol, présidait cette fête, où de nom- 
breux auteurs prirent la parole et à rornementa- 



64 V. BLASCO IBÂNEZ. SES HOMaKS 

tioQ de laquelle avaient été conviés les artistes 
valenciens résidant à Madrid. Ce fut là cérémonie 
dont le retentissement devait être grand et qui ne 
contribua pas peu à accréditer le renom de l'écri- 
vain. Cependant, je tiens d"un libraire bien connu 
de la capitale espagnole que, fort après cette épo- 
que, à peu près chaque fois qu'il lui arrivait de re- 
commander une œuvre de Blasco à sa clientèle aris- 
tocratique, il en recevait presque infailliblement 
une réponse dans ce genre: aPero este Blasco Ihà- 
ne:, ^es yariente del dijpiitado repvMicano?» (1). 
Et, sur l'affirmative que c'était le même homme, le 
monsieur et la dame distingués laissaient tomber 
dédaigneusement un livre jugé indigne de tout in- 
térêt... 



(1) «Mais ce Blasco Ibàûez, est-ce un parent du député 
républicain?» 



4 




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'y. -I 



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— 1- 




IV 



Aversion po\ir les groupements littéraires.— Individua- 
lisme.— Le programme esthétique de l'auteur. — Ses 
goûts somptuaires: le «palais» de la Malvarrosa et le 
petit hôtel de Madrid.— Histoire d'une table de marbre.— 
Un voyage de Madrid à Bordeaux qui se termine en Asie 
Mineure.— Orie?^^^.— Avec le «Sultan Rouge».— Le forçat 
au palais du souverain des Mille et Une Nuits.— IjH plaque 
de brillants de Blasco Ibânez.— La mission que lui confie 
le Grand Vizir.— Le retour en Espagne en Novembre 1907. 



En Espagne, comme en d'autres lieux, l'instiuct 
grégaire se fait sentir, on littérature aussi bien 
qu'en politique et analogues variétés de l'activité 
humaine. C'est en vertu de cet instinct que la jeu- 
nesse littéraire tend à se grouper en clans avec 
chefs distincts, et à se proclamer, dans l'intérieur 
de chacune de ces petites chapelles fermées, l'uni- 
que dépositaire du Beau artistique et de la Vraie 
Doctrine, regardant avec dédain quiconque ne se 
rallie pas sous le même drapeau. Généralement, 
ces coteries ont un café qui leur sert de cénacle et 
c'est là que les membres passent leurs soirées et 
souvent une bonne partie de la nuit. On y discute 
à l'infini et de ces joutes oratoires, aussi brillantes 
que stériles, le résultat a coutume d'être complè- 
tement négatif. Qui dira combien d'adolescents et 
de jeunes hommes, admirablement doués et dont 
le talent, s'il eût été formé de plus méthodique 



66 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

sorte, se fût affirmé en œuvres durables, ont som- 
bré dans ces coteries de stérile verbalisme, dans 
ces parlotes prétentieuses oià il est question, à 
toute heure, du livre définitif que Ton écrira un 
jour et qui est condamné a rester, à jamais, inédit! 
Blasco Ibânez a toujours fui ces tertitlias (1). Le 
contact avec les hommes d'action que lui avait 
valu son rôle d'agitateur politique, alors que son 
menton était encore vierge de tout duvet, lui fai- 
sait soigneusement éviter une stagnation oiseuse 
en compagnie d'écrivains discoureurs, quels qu'ils 
fussent. En outre, une instinctive répugnance pour 
tout ce qui, de près ou de loin, rappelle les grou- 
pements académiques, ou simplement d"hommes 
de lettres professionnels, Técartait de milieux où 
l'on finit par concevoir la vie à travers la vision 
d'autrui et par produire, non selon son originalité 
et sa formule propres, mais d'accord avec le canon 
esthétique grégaire, de façon a s'assurer d'avance 
l'approbation des «chers collègues». 

Blasco Ibânez, s'il a toujours marché seul en 
littérature — nous verrons plus loin ce que signifie, 
en réalité, le reproche, qu'on lui a adressé si sou- 
vent, d'être un imitateur de Zola — c'est qu'il pense 
que, pour étudier la réalité, tant extérieure qu'inté- 
rieure, pas n'est besoin de s'emprisonner en vase 
clos avec des gens qui ne parlent que littérature 
et que cette manie professionnelle, qui est celle 
aussi, souvent, des officiers de carrière et des gens 
d'Eglise, n'aboutit qu'à déformer l'esprit. «Quand 
j'ai fini d'écrire, — m'a-t-il dit bien souvent^'e me 
plonge immédiatement dans la vie et me coudoie 
avec le public de la rue, avec les foules, bonnes 
ou mauvaises. En un mot, je tâche de m'assimiler 

(1) Réunions en petit comité. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 



67 



les raille variétés diverses du réel. Voilà ce qui re- 
donne au romancier la tonicité, perdue au cours 
de ses longues heures d'écriture, dans son cabinet. 
Voilà ce qui recrée l'activité productrice...» Je crois 
aussi qu'une des raisons — et non des moindres — 
pour lesquelles Blasco a une telle horreur des cé- 
nacles, c'est qu'un caractère franc et viril comme 
le sien ne s'accomoderait pas de Tesprit de médi- 
sance et de mordacité que Ton affirme y prévaloir. 
iSa claire vision des choses Ta, dès l'origine, sauvé 
d'un piège qui — car c'est un charmant, un inta- 
rissable causeur — eût été fatal à son génie, s'il se 
fût, lui aussi, laissé séduire par l'attrait de réunions 
[OÙ, quand on a pulvérisé en paroles les précurseurs. 
Ton n'est que trop tenté de s'imaginer ouvertes, 
I toutes grandes, les portes de l'Avenir. Un jour, à 
■ certain débutant, victime de telles fréquentations, 
iBlasco tint ce petit discours: «Vous passez des 
nuits occupés à démontrer que X. est un imbécile. 
iC'est parfait. Mais pour qui faites -vous ces dé- 
tmonstrations? Pour vous-mêmes, j'imagine. Et en 
quoi ces syllogismes-là vous avancent-ils le moins 
tdu monde? Ce qui importe, et souverainement, 
[c'est de prouver que chacun de vous en particulier 
jn'est pas l'imbécile que tous en choeur vous pro- 
jClamez qu'est X. Mais une telle preuve, vous ne la 
fournirez qu'en travaillant d'arrache-pied et en pro- 
duisant sans trêve. Si vous continuez à palabrer 
ainsi dans le vide, à échanger systématiquement 
des commérages de vieilles femmes dans la fumée 
et le brouhaha d'une tabagie, tout ce à quoi vous 
aboutirez, ce sera à démontrer que n-|-p-l-q + r=x.» 
Même après être devenu célèbre, Blasco Ibâilez 
se montra obstinément fidèle à cet amour de la so- 
litude. Le contraire, d'ailleurs, ne serait-il pas sur- 
prenant? Un tel producteur, qui souvent reste cloué 



68 V. BLASCO IBÂNEZ. SES BQMAXS 

douze heures consécutives devant sa table de tra- 
vail, trouverait une médiocre volupté, après les 
laborieuses gestations de son paissant cerveau, a se 
repaître de t'ruismes ou des pauvres sentences de la 
sagesse h la mode. Cependant, sa porte est ouverte 
à qui vient réclamer sa bienveillance. Mais son 
affabilité, en ces occurrences, s'exprime plus par 
des actes que par des paroles. Il n'est pas un jeune 
homme se risquant dans la carrière des lettres et 
lui demandant son appui, qui ait jamais été écon- 
duit. Bien plus. Blasco Ibânez s'intéresse, lorsqu'il 
la reconnaît bonne, pour l'œuvre ainsi soumise a 
son patronage et fait tant en sa faveur, qu'il lui 
trouve un directeur de journal ou de revue, ou 
même un éditeur. On aura remarqué, sans doute, 
qu'aucun de ses romans n'est précédé d'un prolo- 
gue. Cependant, il eut été fort naturel qu'a ses 
débuts au moins, il cherchât — et il n'eût pas man- 
qué d'en trouver — un illustre patron qui, en quel- 
ques lignes bienveillantes, l'eue présenté au public. 
S'il ne i'a pas fait, la chose est d'autant plus méri- 
toire que, lorsqu'on lui demande d'écrire un avant- 
propos qui rehausse, de sa signature mondiale, une 
œuvre de débutant, il finit par s'exécuter, tout en 
prétextant que cela est inutile, que son prologue 
ne servira de rien. etc. Ainsi, tout récemment, a-t-il 
composé, pour le livre de M. E. Joliclerc: L'Espagne 
Virante, une belle dissertation en faveur du pro- 
blème, toujours h l'ordre du jour chez nous, parce 
que toujours non résolu: Espagne et langue espa- 
gnole, en l'envisageant sous quelques-uns de ses 
principaux aspects'd'ordre historique. Ainsi encore, 
en pleine guerre, a-t-il mis, en tète du traité, si do- 
cumenté et précis, de M. A. Fabra Rivas sur El So- 
cialismo y el Confiicto Europeo, une vibrante pré- 
face où, déjà, il proteste contre cette ignorance 



ET LE ROMAN DE SA VIE 69 

systématique, chez nous et ailleurs encore, de l'Es- 
pagne et de sa littérature. «Les étrangers, — y di- 
sait-il, p. X, et le livre est de 1915 — les plus érudits 
savent qu'il exista une littérature espagnole, puis- 
qu'ils l'étudient et qu'ils la commentent. Mais ils 
ne semblent guère être informés sur la suite con- 
temporaine de cette même littérature. Soit paresse, 
soit routine, l'immense majorité continue à penser 
que l'Espagne est restée une nation de toreros, ou 
d'inquisiteurs, dont les femmes seraient ou des dé- 
votes ou des ballerines. De temps à autre, oïl pu- 
blie, à titre de spécimen exotique, quelque traduc- 
tion espagnole en France, en Angleterre, en Alle- 
magne. Mais il est vrai qu'on lit, désormais, si peu, 
en ce bas monde!» 

Blasco Ibânez, qui eût pu fonder en Espagne une 
école littéraire comme il y avait été, dans la ré- 
gion de Valence, chef du parti républicain, ne l'a 
pas fait par ce que persuadé de l'inefficacité des 
écoles littéraires. D'ailleurs, jusqu'à ces derniers 
temps, son existence a été tellement inquiète, tel- 
lement vagabonde, que l'on ne voit pas comment 
cette indécise jeunesse qui a besoin d'un berger 
qui la guide, eiit pu se réclamer d'un chef toujours 
absent de son pays et qu'elle n'eût aperçu que par 
intervalles rapides et clairsemés. D'où Timpossibi- 
lité manifeste pour elle de le muer en idole, but et 
fin suprême de toute école de jeunes littérateurs. 
Mais si le maître eût aspiré, en sa patrie, aux lau- 
riers de chef d'un cénacle réaliste, ses disciples 
eussent trouvé en lui plutôt un camarade d'âge, 
ignorant la pause, dénué d'orgueil, ne pensant qu'à 
l'œuvre de demain, ridiculement oublieux de l'œu- 
vre d'hier. Quant à son programme, nous avons la 
chance de le posséder, sous forme d'une longue 
lettre adressée, le 6 Mars 1918, de Cap- Ferrât— en- 



70 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

tre Villefranche et Beaulieu, sur la Côte d"Aziir — 
au prêtre D. Julio Cejador, qui Ta insérée en entier 
au tome IX de son Histoire Littéraire déjà citée, 
p. 471-478, en la traitant d'«admirable», encore 
qu'elle ait été écrite au courant de la plume. En 
voici les passages essentiels: «Parlons un peu du 
roman, puique vous m'en priez. J'accepte la défini- 
tion courante: «la réalité saisie à travers un ternpé- 
raraent». Et je crois encore, avec Stendhal, (\\i\uin 
roman est un miroir 'pror/iené le long d'un chemin". 
Mais il est bien certain que le tempérament modifie 
la réalité et que le miroir ne reproduit pas exacte- 
ment les choses, avec leur ripridité matérielle, mais 
qu'il confère à l'image cette fluidité, légère et azu- 
rée, qui semble flotter au fond des cristaux de Ve- 
nise. Le romancier reproduit la réalité à sa façon, 
conformément a son tempérament, choisissant, dr- 
cette réalité, ce qui lui en semble saillant et négli- 
geant, comme accessoires inutiles, le médiocre et 
le monotone. Ainsi opère le peintre, quelque réa- 
liste qu'il soit. Velasquez reproduisait la vie mieux 
que personne. Ses personnages palpitent. S'ils eus- 
sent été photograpniés directement, peut-être eus- 
sent-ils été plus exacts, mais ils vivraient infini- 
ment moins. Entre la réalité et l'œuvre qui la repro- 
duit, s'interpose un prisme lumineux qui défigure 
les objets, en concentre et l'essence et l'âme, et 
c'est le tempérament de l'auteur. Pour moi, c'est 
cela qui constitue le romancier, parce que c'est en 
cela que consistent sa personnalité, sa façon spé- 
ciale et individuelle de comprendre la vie. C'est là 
vraiment qu'est son style, dût son écriture appa- 
raître négligée. Et comme, heureusement pour 
l'art, qui a en horreur la monotonie et les répéti- 
tions, les tempéraments varient avec les individus, 
vous voyez pourquoi je ne crois guère aux classifi- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 71 

cations, aux écoles, aux étiquettes de certaine cri- 
tique. Tout romancier véritable reste soi-même et 
rien que soi-même. Qu'une lointaine parenté le rat- 
tache à d'autres, c'est fort possible, mais il n'existe 
pas de caste fermée. Je parle, évidemment, ici d'un 
romancier en pleine possession de ses moyens, au 
zénith de sa trajectoire, car, dans la jeunesse, il 
n"est que trop certain que nous subissons, tous, 
l'iûfluence des maîtres qui jouissent alors de la re- 
nommée. Personne, ici-bas, n'échappe à ces in- 
Huences supérieures. Notre présent est en fonctions 
à la fois du passé et de l'avenir. En biologie comme 
en psychologie, on démontre que les générations 
qui nous ont précédé influent sur nous, que nous 
sommes les légataires d'une hérédité ancestrale, en- 
core que, par l'action de notre libre arbitre, nous 
arrivions à en atténuer diversement les effets. Or, 
comment, en littérature, ne ressentirions-nous pas 
cette pression du passé et du présent, lorsque nous 
risquons nos premiers balbutiements...? De même 
que les religions, en tant que génératrices de con- 
solation et d'espoir, sont assurées, à jamais, de la 
gratitude de leurs fidèles, de même les romans qui 
sont de vrais romans — c'est-à-dire ceux par qui 
vibre en nous-même une corde de vie, ceux qui ga- 
rantissent quelques heures d'illusion au lecteur — 
sont assurés de la faveur de milliers et de milliers 
d'êtres, alors même que la critique s'acharnerait à 
démontrer que ce sont oeuvres indignes de l'estime 
des esprits supérieurs. Car la critique ne parle qu'à la 
raison. Mais l'œuvre d'art s'adresse au sentiment. 
Entendez: à tout ce qui constitue notre héritage 
d'inconscient, le monde de notre sensibilité, uni- 
vers infini, mystérieux, dont personne n'a jamais 
exploré les frontières, tandis que celles de la raison 
sont parfaitement connues. Vous souvenez-vous de 



•72 V. BLASCO IBANEZ. SES R0MAK8 

ce tambourinaire-troubadour de certain roman de 
Daudet? Ce personnage cocasse, avant de jouer du 
galoubet, «rase» religieusement son excellent pu- 
blic de Provence par une fastidieuse explication de 
la manière dont il lui est venu à l'idée de faire de la 
musique: en écoutant, sous un olivier, chanter le 
rossignol. Tout le monde se sent l'envie de lui 
crier: «Assez comme cela! Et es-voits musicien? Oitif 
Alors, silence! Et jouez-nous votre musique!» Pour 
moi, en face des prologues, des commentaires, des 
manifestes, etc. qui, tant de fois, encombrent les 
livres d'autrui ou les colonnes des journaux, je me 
sens une envie semblable de crier: «Romancier, à 
ton roman!» Et seul un Orbaneja a besoin de décla- 
rer, pour qu'on le sache, au pied de sa peinture que 
«ceci est un coq». L'authentique peintre, celui qui 
est maître de sa main comme de son imagination, 
n'inscrit pas de commentaires en marge de son 
œuvre, car il sait parfaitement que le public verra, 
clairement, sur la toile, ce qu'il a voulu dire et la 
far;on dont il a voulu le dire. Et si le public en four- 
nit une douzaine de versions différentes, qui sait 
laquelle de ces versions, finalement, sera acceptée 
comme bonne, et si elle ne vaudra pas mieux que 
la version de l'artiste? Souvenons-nous de notre 
grand Don Miguel, qui n'entendait, par son Don 
QnAchotte, qu'exprimer une seule idée et auquel 
l'admiration universelle en a prêtées tant et de si 
belles! Et puis, n'y aurait-il pas lieu de frémir au 
spectacle de la finale destinée de toutes ces doctri- 
nes, exposées par les romanciers pour expliquer leur 
œuvre et leurs prétendues innovations...? J'écris 
des romans parce que cela est pour moi une néces- 
sité. Peut-être était-ce ma destinée et, en tout cas, 
tout ce que je pourrais faire pour échapper à cette 
fatalité serait peine perdue. Certains en composent 



y r: 



•y. 




ET LE KOMAN DE SA VIE 'ÎS 

parce que d'autres en composèrent avaot eux et 
î'idée ne leur en serait jamais venue, s'ils n'eussent 
eu, devant eux, une série de modèles. Quant à moi, 
fussé-je né en pays sauvage, ignorant livres et art 
d'écrire, j'ai la ferme conviction que j'eusse fait des 
lieues et des lieues pour aller raconter à quelqu'un 
de mes semblables les histoires imaginées dans ma 
solitude et entendre, en échange, de ses lèvres les 
siennes propres. Chaque fois que j'achève une de 
mes œuvres, je m'ébroue, positivement, de lassi- 
tude et exulte de délivrance, tel un patient au sor- 
tir d'une opération douloureuse. «Enfin! me dis-je. 
Q'est tien le dermer!y> Et cela, je me le dis en toute 
bonne foi. Je suis un homme d'action, dont la vie 
s'est passée à faire autre chose encore que des li- 
vres et croyez que cela ne me réjouit que médio- 
crement, de rester cloué trois mois durant dans un 
fauteuil, la poitrine contre le bois de ma table, à 
raison d'une dizaine d'heures par séance! J'ai été 
agitateur politique. J'ai passé une partie de ma 
jeunesse en prison: trente fois au moins. J'ai été 
format. J'ai été blessé à mort dans des duels féroces. 
Je connais toutes les privations physiques qui peu- 
vent affliger un être humain, y compris celles de 
la plus extrême pauvreté. En même temps, j'ai été 
député jusqu'à satiété, jusqu'à la septième législa- 
ture; j'ai été ami intime de chefs d'Etat; j'ai connu 
personnellement le vieux sultan de Turquie; j'ai 
habité des palais; j'ai, plusieurs années, été homme 
d'affaires, maniant des millions; j'ai fondé des vil- 
lages en Amérique. Je vous cite tout cela pour 
vous faire comprendre que les romans, je suis ca- 
pable de mieux les vivre, le plus souvent, que de 
les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit d'im- 
primerie. Et cependant, chacune de mes œuvres 
nouvelles s'impose à moi avec une sorte de violence 

• 10 



74 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

physiologique, qui a raison de ma tendance au mou- 
vement et de mon horreur pour le travail séden- 
taire. Je la sens croître dans mon imagination. 
Ainsi que le fœtus qui devient enfant, elle s'agite, 
s'érige, vivante et vibrante, frappe aux parois 
intérieures de mon crâne. Et il faut que, telle la 
femme en couches, j'en expulse ce fruit de ma 
chair, sous peine de mourir, empoisonné par la pu- 
tréfaction d'une créature prisonnière. Tous mes ser- 
ments de ne plus travailler sont vains. Rien n'y 
fait. J'écrirai des romans aussi longtemps que j'exis- 
terai. Leur formation est celle de la boule de neige. 
Une sensation, une idée, que je n'ai pas recher- 
chées, qui surgissent des limites de l'inconscient, 
constituent le noyau autour duquel s'agglomèrent 
observations, impressions et pensées, emmagasi- 
nées dans mon subconscient sans que je m'en sois 
rendu le moindre compte. L'imagination du vrai 
romancier est semblable à quelque appareil photo- 
graphique dont l'objectif serait perpétuellement en 
action. Avec l'inconscience d'une machine, elle 
enregistre dans la vie quotidienne physionomies, 
gestes, idées, sensations et les emmagasine pêle- 
mêle. Puis, lentement, toutes ces richesses d'obser- 
vation s'ordonnent dans le mystère de l'incons- 
cient, s'y amalgament, s'y cristallisent, jusqu'à ce 
qu'elles soient prêtes à s'extérioriser. Et lorsque, 
sous l'empire d'une force invisible, le romancier 
s'est mis à écrire, il lui semblera qu'il exprime des 
choses nouvelles toutes fraîches écloses, alors qu'il 
ne fera que transcrire des concepts subexistant en 
lui depuis des années, qu'un paysage lointain lui 
suggéra, ou un livre, qu'il a complètement oublié. 
Je me flatte d'être le moins littérateur possible en 
tant qu'écrivain, c'est-à-dire le moins profession- 
nel. J'abhorre qui a toujours en bouche une conver- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 75 

sation de métier, qui ne se réunit qu'en petit co- 
mité, qui ne sait vivre qu'en clans exclusifs, peut- 
être par ce que la médisance ne s'alimente que de 
la sorte. Je suis un homme qui vit et, lorsqu'il en a 
le temps, qui écrit, sous un impératif catégorique 
du cerveau. Ce faisant, j'ai conscience de continuer 
la noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs 
génies littéraires de notre race ne furent-il pas des 
hommes, de vrais hommes, dans le sens le plus 
complet du vocable: soldats, grands voyageurs, 
coureurs d'aventures lointaines, exposés aux capti- 
vités, à des misères variées? Que si, par-dessus le 
marché, ils furent aussi écrivains, ils ont su aban- 
donner la plume, lorsqu'il leur fallait, rudement, 
lutter pour l'existence. Car ils considéraient leur 
métier d'écrivain comme incompatible avec les né- 
cessités de l'action. Souvenez-vous de notre Cer- 
vantes, qui resta, à une période de sa vie, huit 
années sans écrire. Et je crois que l'on apprend 
mieux ainsi à connaître la vie, qu'en passant son 
existence dans les cafés; qu'en réduisant son obser- 
vation à la lecture des livres de camarades, ou aux 
palabres entre amis; qu'en se momifiant le cerveau 
par des affirmations toujours ressassées; qu'en ne 
s'alimentant que de sa propre sève, sans jamais 
changer d'horizon, sans bouger des rivages au long 
desquels s'écoule un mince filet de cet immense 
fleuve de l'humaine activité... Pour les écrivains 
de ma nuance — voyageurs, hommes d'action et de 
mouvement — l'œuvre est en fonctions directes du 
milieu. Et, revenant à la théorie du «miroir» de 
Stendhal, — cette image si juste d'un si grand ar- 
tiste, qui connut la vie et qui fut, lui aussi, voya- 
geur et homme d'action — je redirai que nous reflé- 
tons ce que nous voyons et que tout notre mérite 
est de savoir le refléter... L'important est donc de 



76 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

voir les choses de près, directement, de les vivre, 
ne fût-ce qu'uu instant, afin d"être à même d'en dé- 
duire comment les autres les vivent. J'ai la crov- 
ance que les romans ne se font ni avec la raison, ni 
avec rintelligence; que ces facultés n'interviennent 
dans leur fabrication que comme régulatrices et 
ordonnatrices de l'œuvre d'art, ou, même, qu'elles 
se maintiennent en marge de cette gestation, pour 
nous servir, à l'occasion, de conseillères. Le vrai, 
l'unique facteur actif, c'est l'instinct, le subcons- 
cient, cet invisible et mystérieux ensemble de for- 
ces que le vulgaire dénomme «inspiration». Tout 
artiste véritable compose son chef-d'œuvre «parque 
si», comme on dit en espagnol, c'est-à-dire par ce 
qu'il ne peut faire autrement. Les passages qu'on 
vante davantage dans un roman sont presque tou- 
jours ceux dont l'auteur ne s'était pas rendu compte 
et auxquels il ne s'arrête que lorsque la critique les 
lui a signalés. Pour moi, en mettant le point final 
à un de mes livres, j'ai l'impression de m'éveiller 
d'un rêve. Je ne sais si ce que je viens de faire en 
vaut la peine; si ce n'est pas une œuvre mort-née 
dont j'ai accouché. Au fond, je ne sais absolument 
rien. J'attends! Le créateur de beauté est le plus 
inconscient de tous les créateurs. Cette vérité n'est 
pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Par- 
lant des poètes, Platon a déclaré qu'ils disent leurs 
plus belles choses sans savoir pourquoi et, souvent 
même, sans en avoir conscience. C'est aussi ce 
qu'afrirmait le célèbre adage s^olastique: nascuntvr 
poctœ, finnt oratores. Ce qui revient à dire, comme 
s'exprime, en notre langue, la sagesse populaire, 
que «el poeta noce y no se haceyy. La raison, la lec- 
ture pouvent former de grands, d'incomparables 
écrivains et dignes d'admiration. Ils ne sauraient, 
cependant, jamais, de ce seul chef, devenir des ro- 



ET LE ROMAN DE SA VIE H 



manciers, des dramaturges, des poètes. Pour être 
cela, il faut qu'intervienue le subconscient comme 
essentiel facteur: cette mystérieuse divination, ce 
pressentiment, ces cléments affectifs en opposition 
presque coQstante avec les éléments intellectuels. 
Il est clair qu'il ne faut pas abuser de cette doctrine 
et s'abstraire de la raison et de l'étude sous pré- 
texte que, dans l'œuvre d'art, c'est le subconscient 
seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans 
une harmonieuse unité. Et il faudrait moins encore 
excuser de capricieuses divagations ou de puériles 
niaiseries, en alléguant l'entraînement des forces 
inconscientes... En guise de conclusion, je répète, 
avec M. de la Palisse, que, «pour écrire des romans, 
il faut être né romancier». Or. être né romancier, 
cela veut dire: être pourvu de cet instinct qui, 
seul, évoque l'imago juste. Cela veut dire encore 
que Ton possède cette force de suggestion sans la- 
quelle aucun lecteur ne prendra jamais pour vivante 
réalité ce qui n'est que le produit de l'imagination 
d'un auteur. Et qui n'a pas ce pouvoir, quels que 
soient par ailleurs son talent et son acquis, j'accorde 
qu'il composera peut-être des livres intéressants, 
corrects et même beaux, par lui baptisés romans. 
Mais de roman véritable, jamais il n'en écrira...» 

J'ai tenu à citer cette ample profession de foi, 
d'abord par ce qu'unique dans l'œuvre de Blasco 
Ibânez — qu'on lise, pour ne citer qu'un récent exem- 
ple et UQ texte facile, dans la Grande Remie de 
Décembre 1918, avec quel laconisme le maître v 
répond à l'enquête ouverte par cet organe mensuel 
sur l'avenir postguerrier de la littérature (1) — en- 

(1) Un très lointain article de Blasco IbâîJez, au n° 1 de 
La Repiiblica de las Leiras, intitulé: «El arte social», traitait 
simplement dvi roman à thèse et renfermait des considé- 
rations ingénieuses sur ce point littéraire délicat. 



78 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAKS 

suite, parce que révélant uu fond de doctrine dont 
s'étonneront quelques criticastres, lesquels, ju- 
geant l'auteur à l'aune de leur court intellect, esti- 
ment que Blasco Ibâfiez n'est qu'une sorte de vol- 
can en perpétuelle éruption de romans, dont tout 
l'art se limiterait à reproduire la formule zolesque! 
Grand libéral en matières littéraires, Blasco Ibânez 
admet tous les dogmatismes, à condition qu'au 
fond des avenues théoriques, l'œuvre d'art érige 
sa façade de sereine majesté. Personne n'est plus 
tolérant, personne n'use de plus amples critériums 
que lui, lorsqu'il s'agit de juger des auteurs en 
contradiction avec son programme esthétique. La 
rageuse vanité, la maladive susceptibilité de tant 
d'hommes de lettres lui sont infirmités inconnues. 
N'admettant l'infaillibilité de personne, il se garde 
bien de poser en principe la sienne propre. Con- 
vaincu de la relativité de tout ici- bas, il ne se ris- 
querait pas d'imposer ses goûts à autrui. Et il 
parle de ses œuvres avec une humilité souriante, 
que l'on sent venir du tréfonds de l'âme. ^<Chacun 
de nous — m'a-t-il déclaré récemment — chante sa 
propre chanson à son passage par la vie, avant de 
disparaître dans l'immense et profonde nuit. Cette 
chanson ne saurait être du goût de tous et il serait 
fat de vouloir que les autres hommes s'arrêtassent 
pour n'entendre qu'elle. Des plus célèbres, des plus 
immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom 
d'auteur, quelquefois un motif vague, ou étrange- 
ment modifié. Le public se contente de répéter que 
ces chansons sont belles, parce qu'il le tient des 
générations précédentes. Mais combien peu ressen- 
tent le besoin de recourir à la source, de les re- 
constituer en leur intégrité, de revenir à elles pour 
le plaisir et par amour d'art?» Une philosophie aussi 
détachée devait immuniser Blasco Ibânez contre la 



ET LE ROMAN DE SA VIE 19 

morsure de Tenvie. Cet éternel Don Quichotte n'est 
heureux que du bonheur d'autrui. Lui, écrivain 
espagnol le plus lu actuellement hors d'Espagne, a 
tenté à plusieurs reprises de modifier les organisa- 
tions éditoriales de son pays au bénéfice des gens 
de lettres, ses collègues, afin que leurs œuvres se 
vendissent à l'étranger. Et il ne cesse de conseiller 
à ses divers traducteurs et aux maisons d'éditions 
qui publient leurs versions, de ne pas limiter à son 
œuvre la divulgation de la littérature espagnole. 
Enfin, ce fougueux polémiste, toujours prêt à aller 
sur le terrain lorsqu'il s'agissait de défendre ses 
idées politiques, n'a jamais eu la moindre affaire, 
a toujours évité toute discussion de nature littéraire 
professionnelle. Plus d'une fois, des Béotiens, im- 
provisés juges — ceux qu'en 1906, l'écrivain suisse 
William Ritter, au cours d'une belle étude sur 
Blasco Ibânez insérée dans son volume: Mudes 
d'art étranger, définissait plaisamment: «Les im- 
puissants, les gandins, et les popotiers du trottoir 
de la nullité et des boulevards de la grisaille» — ont 
cru utile de débiter sur son compte de monstrueuses 
absurdités, qu'il lui eût été facile de réduire, d'un 
trait de plume, à leur juste valeur, en ridiculisant 
comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a 
toujours dédaigné ces mises au point. Sa doctrine, 
en l'espèce, c'est qu'il n'est qu'une réplique qui 
vaille et que cette réplique consiste à continuer de 
produire. L'on sait s'il lui est fidèle! Tel est l'homme 
que d'honnêtes folliculaires se complaisent à repré- 
senter comme un orgueilleux affamé de réclame, 
un sombre et misanthrope vaniteux, dans leur basse 
jalousie de pygmées, incapables d'admettre qu'avec 
une si riche et si complexe nature, les manifesta- 
tions extérieures les plus tapageuses ne sont que 
la résultante de l'immense besoin intérieur de se 



80 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

renouveler, de se meubler d'images nouvelles, de 
s'enrichir d'autres sensations, et qu'une âme tou- 
jours en gésine d'un univers serait, par tant de 
successives parturitions, depuis longtemps épuisée, 
si ce bruit, ce mouvement, cette trépivdation ne lui 
maintenaient sa tonicité. 

Architecte, Blasco Ibânez ne Test pas seulement 
de châteaux en Espagne et dans ses romans. C'est 
aussi un bâtisseur de maison et de maison fort ha- 
bitable et confortable. Le rêve si cher à tout ar- 
tiste — le rêve de Rostand à Cambo, le rêve de Zola 
a Médan — de posséder son home à lui, il Ta réalisé 
à une heure de Valence, aux bords de la mer latine, 
sur la plage de la Malvarrosa, qu'ont popularisée les 
mentions de date et de lieu mises à la fin de ses 
romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que les 
champs voisins y sont utilisés pour la culture des 
alcées et autres plantes odoriférantes, dont les sucs 
sont transformés par une fabrique de matières pre- 
mières pour la parfumerie et dont les produits dis- 
tillés se retrouvent dans tous les boudoirs élésrants 
du monde. Le parfum que dégagent ces fleurs est 
moins daogereux que celui des tubéreuses qui sont 
également cultivées dans ces campagnes et qui, une 
année oii près de cent hectares en étaient couverts, 
obligèrent le poète a fuir de sa demeure enchantée, 
tellement capiteux et enivrant en était Tarome, 
perçu en mer par les navigateurs qui longent ces 
côtes. Le cabinet de travail de Blasco, installé à 
l'étage supérieur de ce i<^alacioy>, frappe le visiteur 
par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. 
La fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette 
ville s'adonnait en grand au tissage des soies comme, 
chez nous, Nimes, avait eu pour conséquence, chez 
ses opulents bourgeois, un luxe inouï et ce fut à Va- 
lence que les antiquaires avisés qui, au cours du 



ET LE ROiLVN DE SA VIE 81 

siècle dernier, mirent en coupe réglée cette pauvre 
Espagne, par eux systématiquement ravagée, réali- 
sèrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui 
avait sur eux l'avantage de mieux connaître le 
terrain, n'en réunit pas moins maintes pièces cu- 
rieuses, arrachées aux chasses de ces pillards inter- 
nationaux, et il en orna sa résidence marine, où 
furent signés les immortels romans de sa première 
époque, dont le souvenir est indissolublement lié, 
pour ses fidèles, à celui de cette poétique demeure 
de la Malvarrosa. La passion politique a, d'ailleurs, 
scandaleusement exagéré le luxe d'une maison bâtie 
avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis 
l'avaient plaisammant transformée en une sorte de 
palais enchanté des Mille et Une Nuits, dont ses 
éditeurs de Valence, universellement désignés au- 
jourd'hui sous le nom de leur firme Prometeo, ont 
donné une version castillane, faite par le propre 
Blasco sur la traduction française du Docteur Mar- 
drus. Comme Blasco Ibânez avait, à cette époque, un 
véritable faciès d'Arabe — on n'eût en qu'à se repor- 
ter, pour s'en convaincre, à son portrait, qui ornait 
le petit livre de Zamacois et dont la ressemblance 
est beaucoup plus frappante que l'effigie, d'après 
R. Casas, illustrant l'article de 1910 dans VEnciclo- 
pedia Fspasa — ils avaient imaginé de l'appeler El 
Sidtdn de la Malx arrosa. Qui a visité la maison y 
aura trouvé, avec un intérieur assez simple, une 
construction originale, dont le seul luxe véritable 
est constitué par une galerie a colonnes et caryati- 
des, décorée de fresques dans le genre pompéien et 
donnant sur la Méditerrannée. Des revêtements en 
aziilejos, ou faïences valenciennes d'origine arabe, 
confèrent à ces pièces un cachet inoubliable, riant 
à la fois et bien local. Mais il ne faudrait pas y cher- 
cher l'ordonnance bourgeoise commune, d'autant 

11 



82 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

plus que cette demeure d'artiste, dont les plans 
furent tracés par Blasco en personne, est due a la 
collaboration technique de sculpteurs et de pein- 
tres, généralement excellents décorateurs, mais 
assez piètres maçons. 

On en jugera, si toutefois Ton en doutait, par le 
détail suivant. Lorsque fut achevée la galerie dont 
j'ai parlé, il fnt décidé unanimement que nul autre 
lieu ne conviendrait mieux pour la célébration des 
fraternelles ag-apes projetées. Et comme, pour ban- 
queter, il faut communément une table, Blasco se 
souvint que, lors de ses errances en Italie, il avait 
admiré, à Pompéï, — auquel, dans En eJ Pais del 
Ârtc, il a consacré trois chapitres — une curieuse 
table d'un seul bloc de marbre, que supportaient 
quatre griffons. Aussitôt les sculpteurs résolvent 
de doter d'une reproduction, sur une plus grande 
échelle, de ce meuble de triclinium la loggia des 
festins. On fait venir directement de Carrare un 
bloc énorme de marbre, grâce à l'obligeance d'un 
capitaine au long cours, qui a mis sa goélette à la 
disposition du «sultan». Mais, au lieu du nombre 
limité de convives que permettaient les trois lits 
anciens, Blasco entend qu'à sa table siègent les 
invités par douzaines. Les quatre monstres ailés 
ne suffisent pas, à chaque angle, pour supporter 
ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquième, 
accablé, comme Atlas, sous le poids de cet univers 
de calcaire. Enfin, l'œuvre s'érige triomphale, d'une 
pureté de lignes antique, d'une blancheur radieuse. 
Mais voici, ô terreur, que les plafonds fléchissent, 
sous sa masse. L'on a tout prévu, sauf cette mi- 
nutie, que de simples solives ne sauraient jouer le 
rôle de poutrelles d'acier. Eu conséquence, mosaï- 
ques romaines, fresques délicatement nuancées, 
merveilleuse décoration où chacun s'est efforcé 



» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 83 

d'être original en se surpassant, tout doit dispa- 
raître et une moitié de rédifice est démolie, puis 
réédifiée, pour assurer à la table une existence 
éternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Ben- 
liiure n'ont certainement pas oublié cet incident, 
dont ils furent les principales dramatis personœ, 
en compagnie de camarades moins illustres. Parmi 
ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui 
aussi et l'un des meilleurs amis qu'ait comptés 
Blasco. C'était un écrivain et un homme d'action, 
aux idées généreuses, auteur de plusieurs ouvrages 
notables — El imlso de EspaTta, Pasados por agua, 
Los frailes en Espana, Teatro y Novela, etc. — et 
dont deux ont para à Paris, chez l'éditeur Ollen- 
dorff, l'un sur un coin des Canaries, l'autre, d'un 
intérêt réel et publié en 1908, sur Sagasta, Melilla 
et Cuba. 

Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palme- 
raies phéniciennes où, à la suite de Karl Marx, a 
pénétré l'esprit socialiste moderne, pour l'austère 
azur de la capitale castillane, où l'air, la couleur, 
les eaux sont d'une subtilité impondérable, comme, 
aussi, l'est la désolation de son haut plateau aux 
variations soudaines et meurtrières de température. 
Quel contraste! Valence c'est, par le paysage et 
autre chose encore, un peu l'Afrique. Madrid, c'est 
le compromis entre l'Espagne et l'Afrique, l'im- 
mense douar où la plus raffinée civilisation coudoie 
à chaque minute la plus troglody tique rusticité: 
cité trompeuse dont le grand mouvement n'est 
qu'un leurre, incapable, pour peu qu'on y séjourne, 
de donner le change sur l'inanité foncière de sa 
vie. Blasco Ibâîiez a écrit, dans la Horda, le vrai 
tableau de Madrid, d'un Madrid que ne connaissent 
pas les clientèles touristiques du Eitz et du Palace, 
qu'ignorent ces Espagnols même dont le champ 



1 



84 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

d'action ne dépasse pas le rayon des lampes à arc 
et des rues asphaltées du centre de leur ville et 
qui ne s'aviseraient pas d'aller étudier leurs com- 
patriotes sur les hauteurs des Cuatro Caminos, 
aux quartiers des Itijurias, des Camhroneras et 
analogues repaires de parias madrilènes. Son petit 
hôtel de la Castellana, le reverra-t-il jamais d'autre 
sorte que pour un éphémère passage? Je ne le crois 
guère. Il est fermé depuis si longtemps, que la 
rauce atmosphère qui Timprègne lui ferait peur. 
Zamacois, qui l'a vu avant que son propriétaire, 
par des remaniements importants, en modifiât la 
physionomie, Ta décrit en ces termes, en 1909: 
«L'insigne romancier habite à droite de la prome- 
nade de la Castellana, à proximité de THippodrome, 
dans un pittoresque petit hôtel d'un seul rez-de- 
chaussée, dont la façade irrégulière s'ouvre en 
angle sur le fond d'un jardinet. Cà et là, le long 
des vieux murs et sur le tronc des arbres, l'herbe 
et la mousse ressortent en taches d'un vert velouté, 
avec des teintes sombres et bien plaquées. Dans la 
paix joyeuse du matin, sous la merveilleuse cou- 
pole indigo de l'espace inondé de soleil, la terre 
noire, que viennent de remuer des mains diligen- 
tes, fleure l'humidité. Le silence est maître, en ces 
lieux. Ce coin, mieux encore qu'un parterre ma- 
drilène, évoque une parcelle de jardin rustique, un 
peu gauche et paysan, où l'on s'attend à rencon- 
trer un chien, un tas de fumier, quelques poules... 
Le cabinet du maître est spacieux, d'un dessin 
irrégulier et ses deux fenêtres s'ouvrent sur un 
groupe d'arbres. Au mur du fond, les rayons ploient 
sous les livres. Quelques portraits: Victor Hugo, 
Balzac, Zola, Tolstoï, qui ont l'air de présider ici, 
groupés l'un près de l'autre en une rare et dou- 
loureuse harmonie de fronts pensifs et tourmentés 



ET LE ROxMAN DE SA VIE B5 

par Teffort mental. Les parois s'ornent d'une quan- 
tité de bibelots anciens et de diverses esquisses, 
charmantes, de Joaquîn Sorolla. Chaque chose est 
ici à sa place: les statuettes, les tapisseries, les 
meubles. Nul doute que tout ne s'y trouve où il 
doit être. Et cependant, je sens autour de moi 
comme flotter je ne sais quoi d'étrange, une pal- 
pitation, ardente et fébrile, d'impatience, qui me 
donne l'impression que ces tapis, ces tableaux, ces 
fauteuils, ces vieux bahuts, qui décorent la pièce, 
pourraient bien participer, en vertu d'un mysté- 
rieux magnétisme, à cette inquiétude spirituelle, 
intense et constante, dont l'écrivain est possédé...» 
Deux années avant qu'Eduardo Zamacois, réa- 
liste formé à l'école française, dont la plume châ- 
tiée procédait de Bourget et de Prévost, consignât 
cet étrange phénomène spirite, Blasco Ibanez avait 
fourni à l'observateur un exemple beaucoup plus 
caractéristique d'inquiétude d'âme que celui de la 
sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par 
je ne sais quel caprice d'Argonaute, il avait, un 
beau matin, disparu de son hôtel. Ses amis apprirent 
qu'il était allé a Bordeaux, à l'occasion d'une expo- 
sition intéressant ses goûts de marin. Mais il en- 
tendait si peu y prolonger son séjour, qu'il ne 
s'était muni que de cet élémentaire bagage à la 
main qui suffit, à la rigueur, pour une fugue d'une 
huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint 
que son docteur avait naguère insisté pour qu'il fît 
une cure à Vichy. Cela fut cause qu'il décidât de 
s'y rendre, sous le prétexte d'y rétablir son foie. II 
y était â peine que l'élégante monotonie, le tran- 
tran réglé et bourgeois de la ville d'eaux eurent le 
don de l'horripiler, a tel point que, pour échapper 
à leur hantise, il s'enfuit ii Genève et à ses paysa- 
ges souriants et doux. La Suisse alémannique 



86 V. BLASCO IBAnEZ. SES ROMANS 

rayant ensuite tenté, il passa à Berne, dont les ours 
symboliques lui firent béuir le destin des hommes, 
et des peuples, sans imagination, dont ou sait que 
le royaume de Dieu est à eux. La tranquille, bour- 
geoise et germanophile Zurich ne le retint guère. 
A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s'embar- 
qua à Romanshorn pour Lindau et, à Lindau, sauta 
dans le train de Munich. Fervent de Wagner, il 
espérait y entendre chanter, au fameux festival en 
l'honneur du maestro de Leipzig, la Walkyrie et 
Siegfried avec plus d'art qu'au Eeal madrilène. Il 
eut cette déception. — lui qui, s'il a laissé au con- 
teur valencien D. Eduardo L. Cliavarri le soin 
d'illustrer d'un commentaire technique Uanneau 
du Niehehtng, a offert à ses compatriotes, avec un 
prologue, une traduction, sous le titre de: Novelas 
y Pensamientos, de la partie littéraire de Tœuvre 
de Wagner — de constater qu'à Munich l'interpré- 
tation du drame musical wagnérien valait ce qu'à 
Madrid et qu'aussi bien, «l'Athènes Germanique» 
n'était qu'une grossière caricature de la cité de Mi- 
nerve, dont la démocratie intellectuelle et raffinée 
eût rougi de honte à s'entendre comparer avec ces 
lourds buveurs de bière, ces cannibales de la char- 
cuterie. Munich laissa donc Blasco déçu. Ayant 
songé à Mozart, il en partit pour Salzbourg et son 
Mozarteum. Puis ce furent Vienne et le beau Da- 
nube bleu. A Vienne, on lui dit qu'en treize heures, 
par la voie du fleuve, chemin qui marche, on allait 
à Budapest. Blasco s'embarqua donc, près du pont 
de Brunn, pour la cité magyare, où il rêva de Marie- 
Thérèse et de la fameuse phrase latine, que les 
typofjraphes espagnols ont estropiée, dans le texte 
d'Orienté, et que la nonchalance de Blasco n'a 
jamais songé à y corriger, ce qui lui valut d'être 
tancé, pour cette vétille, par un archiviste de Per- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 87 

pignan, coDime je vais le rapporter. Budapest, c'est 
l'Orient, ou, du moins, le seuil de l'Orient. A Bel- 
grade, où il visita le tragique Konak encore souillé 
du sang d'Alexandre et de Draga, il s'aperçut qu'il 
lui fallait, désormais, voir les choses et le temps 
lui-même dans un recul. Il croyait être, ce jour-là, 
au six Septembre. Une affiche de théâtre lui apprit 
qu'à Belgrade on n'en était qu'au vingt-quatre Août. 
Ce don inattendu de treize jours de vie supplémen- 
taire le réjouit. Il ne s'attarda pas à Belgrade, ni 
davantage à Sofia, brûlant, — car, vers Philoppoli, 
les premiers minarets pointaient à l'horizon, — de se 
plonger enfin en pleine turquerie. 

Il a omis, dans Oriente, — où ont été recueillies 
ses notations de route, envoyées au Libéral de Ma- 
drid, à la Naciôn de Buenos Aires et à V Imparcial 
de Mexico, — le récit des incidents qui, à Andri- 
nople, avaient failli lui en fermer la porte. Ayant 
négligé de se munir d'un passeport en due forme, la 
police turque avait commencé par l'arrêter comme 
un simple suspect. Fort heureusement, l'Espagne 
était alors représentée à Constantinople par un di- 
plomate extrêmement populaire, le marquis de Cùm- 
po Sagrado. Blasco a noté, au chapitre XXId'Orie??- 
tc^ que, lorsqu'il eut déclaré aux vérificateurs des 
passeports, à la frontière, qu'il était recommandé au 
marquis, ceux-ci n'avaient pas tari en louanges de 
ce «grand seigneur fort sympathique». La vérité 
vraie, c'est que les choses avaient été d'un fonction- 
nement moins aisé et qu'il avait fallu échanger des 
télégrammes avec les autorités de la capitale, d'où, 
pour Blasco, une sorte de notoriété avant la lettre, 
que la pauvreté de sa garde-robe devait rendre, dès 
l'arrivée à Byzance, plus pénible encore. Que ne 
pouvait-il, à l'exemple d'un Loti, échanger son mé- 
diocre complet à l'européenne contre la défroque 



88 V. BLASCO IBANEZ. SES ROMANS 

d'un fils d'Allah et le feutre mou contre le fez 
écarlate, qui n"a pas, dans les saints, à quitter le 
crâne, puisque c'est une main au front et l'autre 
sur le cœur qui, là-bas, sont les salutations d'usage? 
Le détail du séjour a Constantinople est donné dans 
une suite de dix-huit chapitres à' Oriente, que l'au- 
teur dédia à D. Miguel Moya, et qui, traduit en por- 
tugais et en russe, est resté inaccessible au lecteur 
français. C'est grand dommage. Si l'on en croyait 
r ex-chroniqueur des Lettres Espagnoles au Mer- 
aire de France, — n*" du \^^ Mars 1909 — il n'y aurait, 
en ces pages, que de «pâles évocations du passé, 
improvisées à l'aide d'un bon manuel élémentaire 
d'histoire générale» et des notes «comme détachées 
pour la plupart d'un guide Joanne ou d'un Bœde- 
ker». Et, si le «voyageur somnolent» se réveille 
enfin a son arrivée à Constantinople, c'est unique- 
ment parce que tout lui rappelle Valence, y com- 
pris une «même saleté», encore que, pour M. Mar- 
cel Robin, Blasco Ibânez «ne semble guère avoir 
compris la mentalité turque». Plus équitable que 
ce téméraire archiviste, le vieux poète D. Teodoro 
Llorente, qui s'y connaissait en matière de littéra- 
tures étrangères — et en font foi tant de merveil- 
leuses adaptations versifiées — a, dans un article 
de Gvltura EspanoJa (Mai 1908), pleinement rendu 
justice à son compatriote, dont il était cependant 
si loin de partager les opinions, politiques ou litté- 
raires. Pour lui. Oriente n'est pas seulement «le 
tableau pittoresque d'une ville extraordinaire», mais 
aussi et surtout «une information instructive sur 
son état social et la situation politique de l'Empire 
Ottoman». Il pourrait être intéressant de comparer 
le livre de Blasco au fameux Cotistantinopïe de 
l'Italien Edmondo De Amicis, devenu, grâce à des 
traductions qui l'ont popularisé, le vade-mecum de 




•/. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 89 

taat de touristes en Orient. La comparaison tour- 
nerait, je crois, au profit de Timpressioniste espa- 
gnol, car s'il est une remarque qui s'impose ici, 
c'est que le livre de De Amicis n'excelle guère par 
la logique de ses déductions, ainsi que le consta- 
tait encore en 1912, dans un excellent article du 
Correspondant , M. G. Reynaud, traitant de La 
Femme dans V Islam. Blasco Ibanez, rédigeant au 
jour le jour et pour des feuilles quotidiennes, n'a 
écrit là que de simples chroniques de reportage, 
mais combien alertes et observées! Tour à tour dé- 
filent devant nos yeux, avec le mouvement de la 
vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir depuis neuf ans, que 
l'avocat anglais Mizzi, vice-consul d'Espagne et 
propriétaire du Levant- Herald, lui avait fait con- 
naître; le marquis de Campo Sagrado, alors, avec 
M. Constans, ambassadeur de France, le diplomate 
le plus apprécié en Turquie; le Sélamlik et la prière 
du Sultan; les chiens légendaires et superstitieuse- 
ment respectés; les derviches danseurs de Bakarié 
et leur procession; le sérail et le Hasné, célèbre 
trésor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II, pa- 
triarche grec, type falot de géant bon pape et, sans 
doute, bon papa, délicieusement peint sur le vif; 
femmes turques et eunuques, où nous sommes loin 
du romantisme j)oétique d'Azyadé (1); les derviches 
hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme 
tableau final, la «Nuit de la Force»: le Ramadan et 
sa veillée mystique. 

Blasco Ibanez n'a consigné dans son livre qu'une 
faible partie de ses impressions. D'Aoiit à Novembre 
1907, durée de cette singulière fugue, il vit infi- 

(1) On sait que, dans ses Désanchantées, Loti souhaitait 
qu'Allah conservât le peuple turc, «religieux et songeur, 
loyal et bon*. Il est intéressant d'observer qu'avant lui, 
Blasco Ibâùez avait formulé le même vœu. 

12 



90 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAKS 

niment plus de choses qu'il n'en a contées. Si le 
Grand Vizir avait taat tenu a le voir, il ne nous a 
pas dit que c'était parce que, quelques semaines 
avant, le Temps avait publié un article de Gaston 
Deschamps sur La Catedral, qui venait d'être tra- 
duite en français et que c'avait été en s'entretenant 
de cet article avec Mizzi que Ferid-Pacha apprit, 
non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si 
loué par le critique français, se trouvait, précisé- 
ment, à Gonstantinople. D'ailleurs, cette curiosité 
obéissait à divers mobiles, dont un au moins n'était 
pas littéraire. La Turquie soutenait alors un grand 
procès avec l'un des plus puissants barons de la 
banque internationale, relativement à la construc- 
tion du chemin de fer de Gonstantinople. Gette 
affaire, pendante depuis près de trente années, en- 
traînait, au cas où elle eût été jugée contre l'Etat 
Turc, un paiement de cinquante à soixante millions 
au financier, son adversaire. Soumise à un arbi- 
trage international, sur le conseil qu'en avait donné 
Guillaume II au Sultan, l'arbitre désigné se trou- 
vait être D. Segismundo Moret, homme politique 
fort connu, né à Cadix en 1838 et mort en 1913, 
ex-collaborateur de Sagasta et, à plus d'une re- 
prise. Président du Conseil des Ministres d'Espagne. 
Il importait à Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes 
grâces et, aux premiers mots que lui en avait tou- 
ché le Grand Vizir, Blasco Ibanez s'était convaincu 
que ni Ferid-Pacha, ni son vieux maître plus que 
septuagénaire, n'avaient la moindre idée ni du vrai 
état de l'Espagne, ni du caractère de l'homme qui 
allait décider souveraimement dans ce litige. Mais 
la circonstance n'en eut pas moins pour le roman- 
cier les effets les plus heureux. Gn le traita en per- 
sonnage officiel. Quand il passa en Asie-Mineure, 
un ordre spécial du Padischah enjoignait à tous les 



ET LE ROMAN DE SA VIE 91 

gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus 
grands égards. C'est ainsi qu'en Bithyoie, il fit 
Tascension du mont Olympe dans un carosse doré 
aux portières duquel chevauchait un piquet de ca- 
valiers à l'aspect de brigands, les gendarmes de 
ce pays. A son passage en Anatolie, il fut l'objet 
d'attentions semblables. A Mudanié, à Brousse, il 
eut toutes sortes d'aventures qu'à la fin de son livre 
il promettait de conter, quelque jour, et qui sont 
restées inédites, comme tant et tant d'aventures de 
sa vie (1). 

A Constantinople, il pénétra dans une multitude 
de lieux fermés aux Européens de passage. De 
hautes familles du monde musulman le convièrent 
à d'intimes cérémonies de leur existence privée, 
noces et banquets. A la page 284, il s'engageait à 
écrire le roman des Séphardims, Israélites bannis 
d'Espagne et qui, au nombre de près de 30.000, ont 
conservé, avec leur patronymique espagnol de Sal- 
cedo, Cobo, Hernândez, Camondo, etc., l'usage d'un 
castillan archaïque dont la nuance XVP^® siècle ne 
laissait pas de surprendre étrangement le sujet 
d'Alphonse XIII qui visitait la capitale turque. 
Blasco n'a pas tenu cet engagement et seule This- 
toire de Luua Benamor, écrite l'année suivante pour 
le N° du 1®^ Janvier 1909 d'une revue de Buenos 
Aires, nous transportera — mais la scène est a Gi- 
braltar — dans un milieu juif d'origine espagnole et 
nous en peindra les mœurs caractéristiques. Enfin, 

(1) M. Pierre Mille qui, à la même époque, visitait les 
rives du Bosphore, a donné, dans le Temps du Jeudi 3 Octo- 
bre 1907, une description de Brousse, qu'il eût été piquant 
de rapprocher de celle de Blasco. Du moins, pourra-t-on se 
livrer à ce petit exercice pour les derviches tourneurs, que 
M. Pierre Mille décrivit dans le Temps du Jeudi 26 Sep- 
tembre 1907, 



92 V. BLASCO IBÂNEZ. SES KOMANS 

Blasco Ibàâez n'a pas davantage raconté, dans 
Oriente, sa visite a Abdul-Hamid. 

Ce fils d'Abdul-Meyid, né en 1849 et qni régnait 
depuis 1876, était mieux au courant qu'aucun de 
ses vizirs du procès relatif au chemin de fer d'Orient 
et c'avait été par son ordre que Ferid-Pacha s'en 
était entretenu avec le romancier espagnol. Un 
beau jour, ce dernier eut la surprise de recevoir une 
invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan mil- 
liardaire. On sait que le Sélamlik, où il résidait 
personnellement, est bâti au sommet de la colline 
qui fait face au Bosphore et se compose de bâtiments 
construits successivement, les uns à la suite des 
autres, sans harmonie ni style. Rien des coûteuses 
fantaisies, des coquets pavillons, des jardins féeri- 
ques que Ton eût espéré en un pareil lieu. Il est 
délicieux d'entendre Blasco narrer cette entrevue, 
sous la redingote que lui avait prêtée Mizzi! A l'en 
croire, le souci de ne pas manquer à l'étiquette 
orientale l'aurait tellement préoccupé, qu'il en au- 
rait oublié la légende suivant laquelle certains 
visiteurs, jugés suspects par le terrible autocrate, 
auraient mystérieusement disparu, au cours de 
semblables audiences, jetés sans doute, après une 
sanglante tragédie, dans les eaux discrètes du Bos- 
phore. Mais, s'il sortit sain et sauf de la redoutable 
entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le 
Grand Vizir le chargeait de se rendre, a son retour 
à Madrid, chez M. Moret pour lui transmettre, au 
nom du Chef des Croyants, certaines informations 
confidentielles que l'on estimait, vraisemblable- 
ment, devoir innuencer son verdict. Et, comme il 
était à prévoir, l'arbitre espagnol se prononça con- 
tre la Turquie... 

Ce voyage de quinze jours devenu voyage de 
quatre mois équivalait à un désastre financier. Ce 



ET LE ROMAN DE SA VIE 03 

n'avaient été que réceptions en l'honneur de Tliôte 
illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle coûte 
cher partout, est particulièrement dispendieuse en 
cette terre classique du bakhchich, sévissant à tous 
les degrés de Téchelle sociale. Je citerai, comme 
particulièrement apte a illustrer la corruption ofti- 
cielle turque, une historiette que Blasco Ibiinez m'a 
confiée, un jour oii il évoquait devant moi quelques- 
uns de ses souvenirs inédits de Constantinople. Un 
fonctionnaire des Affaires Etrangères turques était 
venu le trouver et, s'inclinant révérencieusement 
chaque fois qu'il prononçait le nom de son Souve- 
rain, avait annoncé qu'Abdul-Hamid, voulant lui 
donner une preuve toute spéciale de sa reconnais- 
sance pour ses loyaux services, venait de lui accor- 
der l'Etoile du Medjidié avec plaque en brillants. 
Cette nouvelle stupéfia Biasco. En républicain qu'il 
est, il avait, en 1906, sous le premier Ministère 
Clemenceau, accepté avec reconnaissance d'être 
fait, par la République Française, Chevalier de la 
Légion d'Honneur, Ordre illustre dont il est au- 
jourd'hui Commandeur (1). Mais devenir dignitaire 
de l'un des Ordres les plus prestigieux du Sultan 
Rouge? Non, cela dépassait, en vérité, les bornes 
permises de la turquerie. Il exposa donc à l'envoyé 
d'Abdul-Hamid que cet honneur le flattait extrê- 
mement, mais que ses principes lui interdisaient de 
l'accepter. Sur quoi, le haut fonctionnaire, non 
sans jeter au préalable un regard prudent pour 
s'assurer qu'aucun importun n'entendait ses paro- 

(1) Je tiens de source officielle qu'on voulut, pour le 
récompenser de sa propagande désintéressée pendant la 
guerre, relever d'un rang supérieur dans l'Ordre . Sa modes- 
tie, cependant, allègue qu'à son âge, ce qu'il possède est 
suffisant et que si on l'en juge toujours digne, l'on pourra 
plus tard songer de nouveau à lui. 



94 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

les, scanda, en les accompagnant de son sourire de 
diplomate, ce conseil sceptique: «Prenez toujours! 
Les brillants valent, au las mot, dix mille francs!» 
De cet Ordre, Blasco ne reçut que le diplôme, un 
merveilleux parchemin tout couvert d'hiéroglyphes 
dorés. La plaque, commandée à l'un des bijoutiers 
du Sultan, — un juif d'origine espagnole nommé 
Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, 
la langue de ses lointains aïeux — eût sans doute 
été un chef-d'œuvre. On travaille lentement en 
Turquie et, de plus, le joaillier d'Abdul-Hamid en- 
tendait — hommage touchant à sa lointaine His])a.- 
nia — réaliser une merveille de plaque. Hélas! tout 
arrive ici bas. Un beau jour, le Philippe II des Turcs 
— c'était en Avril 1909 — s'entendit, dans un Fetvah 
du Sheik ul Islam, — docile instrument des Jeunes 
Turcs, — déclarer indigne de régner plus longtemps. 
Et le Padischah, «ombre d'Allah sur la terre», lais- 
sa là les quatre mille femmes, presque toutes es- 
claves, de son haremlik. Il s'en fut, exilé pour tou- 
jours, à la villa Allatini, à Salonique. C'en était 
fait de ce politique avisé et peu scrupuleux. La 
plaque de Blasco qui attendait, à Ildiz-Kiosk, une 
occasion propice pour passer en Espagne, fut vic- 
time du pillage des palais du tyran déchu. Peut- 
être orne-t-elle, aujourd'hui, quelque poitrine de 
Jeune Turc? A moins que le ravisseur n'ait son^é, 
lui aussi, que ce joujou brillant valait bien ses dix 
mille francs d'avant-guerre. 

Les aventures orientales de Blasco Ibâûez failli- 
rent avoir une fin tragique. Il avait traversé sans 
incidents les plaines désolées de la Thrace, franchi 
la Roumélie, la Bulgarie, la Serbie et approchait 
de Buda-Pest. C'était l'heure du petit déjeuner. 
Dans le dining-car de l'express de Constantinople, 
il occupait, avec trois inconnus de la foule bigarrée 
de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au 



ET LE ROMAN DE SA VIE 95 

moment où les premières maisons des faubourgs de 
Buda-Pest commenr^aient à fuir sur les glaces du 
wagon, un choc effroyable, suivi des craquements 
lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train 
venait d'être tamponné par un convoi qu'à la suite 
d'une négligence inexplicable, le chef de gare hon- 
grois avait lancé sur la voie, à l'heure normale 
d'arrivée de l'express d'Orient, dont les deux pre- 
mières voitures, — naturellement des troisièmes 
classes — avaient été pulvérisées par ce choc! Acci- 
dent stupide, en une Europe Centrale que d'illustres 
niais prônaient comme l'exemplaire modèle de toute 
organisation méthodique, et rejetant un instant dans 
l'ombre de la légende les vieilles «cosas de I^spana». 
Blasco sut en dégager la philosophie. Et, toujours 
homme d'énergie et d'action, il s'était à peine rendu 
compte de la catastrophe, qu'abandonnant, sans 
autre dommage que de légères contusions, le théâ- 
tre du sinistre, où la foule affluait, il sautait dans un 
tramway proche et allait prendre à la gare de Buda- 
Pest le premier train en partance pour l'Europe, — la 
vraie Europe, où il rentrait son baluchon sur l'épau- 
le, à la façon de l'envahisseur oriental de lointains 
millénaires séduit par les richesses du mystérieux 
Occident. Tel fut son premier grand voyage hors 
du monde latin. Si, en 1806, M. de Chateaubriand 
s'était soumis à onze mois d'errance pour séjourner 
trois jours à Jérusalen, ce n'a été qu'à presque un 
siècle de distance, — en 1904 — que la postérité put;, 
à son pompeux Itinéraire, opposer le pendant ré- 
digé par Julien, son domestique, qui nous présente 
le grand homme sous un jour moins splendide. 
Sans être irrespectueux, il me semble que Blasco 
Ibânez n'avait pas à craindre une telle avanie: 
d'abord parce que n'ayant pas de valet de chambre 
en Orient, ensuite parce que son livre possédait 
pour vertu dominante la sincérité. 



Blasco Ibâûez ami de la lecture et de la musique.— Son culte 
pour Beethoven et pour Victor Hugo.— Ses duels.— Une 
balle de charité qui faillit devenir balle homicide.— Sa 
discrétion d'auteur.— Ses scrupules sentimentaux.— His- 
toire du roman: La Voluntad de Vivir. 



J*ai déjà dit que Blasco Ibanez était un graud 
lecteur et de toute espèce de livres. S'offenserait-il, 
si cette passion était définie, chez lui, une sorte de 
maladive voluptuosité? En tout cas, la lecture est 
devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu'il n'écrit 
pas, il se jette sur le premier volume venu et ne 
l'abandonne plus qu'arrivé à la dernière page. Hôte 
ici plus intrépide que dans la pratique de là vie, 
il ne se soucie oncques de la mine austère et ren- 
frognée du maître de maison et plus les années 
avancent, plus se confirme en son esprit l'immor- 
telle vérité de cet adage que Littré, cité par Sainte 
Beuve (1), semble avoir attribué à tort à Virgile: 
«On prétend que Virgile, interrogé sur les choses 
qui ne causent ni dégoût ni satiété, répondit qu'on 
se lassait de tout, excepté de comprendre, prœter 
intelllgere: certes, la pensée est profonde et elle 
appartient bien à une âme retirée et tranquille 

(1) Nouveaux Lundis, V. 213. 




(JKAVriîK EXTRAITE DE «NTEVO MINDO», HEBDO- 
MADAIRE DE MADRID, REPRÉSENTANT BLASCO ET 
SES ENFANTS A LA MALVARROSA 




PORTRAIT DE BLASCO IBANEZ EN 190*2 



ET LE ROMAN DE SA VIE 97 

comme celle du poète romain.» A Tépoque où sa 
qualité d'agitateur politique attirait sur lui les fou- 
dres gouvernemeutales, Blasco Ibânez fut exilé 
assez longtemps dans une petite cité d'Espagne, 
antique évêché où toute vie intellectuelle se con- 
centrait dans le palais épiscopal. Le proscrit com- 
mença par dévorer tous les livres qu'il put rencon- 
trer en ce lieu. Quand tout fut épuisé, et comme sa 
situation de fortune ne lui permettait pas d'achats 
personnels de volumes, il se rabattit sur la seule 
matière restante: des vies de Saints et des traités 
de Théologie, que conservaient religieusement de 
vieilles dévotes, qui les tenaient de chanoines dé- 
funts, leurs amis a'antan. Or, un jour, il découvrit, 
par miracle, qu'une de ces femmes possédait dans 
sa demeure une grande bibliothèque d'ouvrages 
profanes. C'était la veuve d'un ofticier supérieur 
du Génie. L'excellente dame se signa, lorsqu'elle 
entendit le jeune homme la prier de l'autoriser à 
lire, volume par volume, sa librairie. «jPero si son 
de cosas mil it ares !y> (1) alléguait-elle, scandalisée. 
Eien n'y fit. Blasco eut raison de cette ignorante 
soupçonneuse, et, six mois durant, s'acharna sur 
Montecucculi, Jomini et analogues théoriciens, tant 
anciens que modernes, de l'art de la guerre, dont 
les seuls patronymiques, aujourd'hui, le feraient 
sourire, tant il les jugerait étranges, sur ses lèvres. 
Mais il a un aphorisme favori, celui-ci, que: atodo 
ïo que se lee, sirze alguna vez en la vidayy (2). Et, 
en vérité, ces lectures militaires lui ont servi, une 
fois au moins. C'était durant la Grande Guerre. Il 
avait été convié à dîner par plusieurs de nos géné- 



(1) «Mais ce sont des choses militaires!» 

(2) «Tout ce qu'on lit sert, une fois ou l'autre, dans 
la vie.» 

13 



98 V. BLASCO IBÀXEZ. SES ROMANS 

raux et ce fat à leur table que le hasard de la con- 
versatioQ ramena a mentionner les doctrines qui 
lui étaient devenues familières, il y avait exacte- 
ment vingt-huit ans. «Comment diable avez-vous 
appris tout cela?>^ lui demanda, interloqué, l'un des 
commensaux, qui ne pouvait comprendre qu'un ro- 
mancier en sût aussi long que lui sur un chapitre 
interdit, non seulement au simple profane, mais 
à tout autre qu'un officier breveté, sans doute. 
Blasco raconta alors l'histoire de la bibliothèque 
de la veuve de l'officier du Génie. Toutefois, de tous 
les livres qu'il s'est assimilés, au hasard de ses na- 
vigations aventureuses sur l'océan sans limites du 
savoir humain, ceux qui ont toujours eu ses préfé- 
rences, ce furent les livres d'histoire et l'on sait 
avec quel zèle il a traduit en espagnol, non seule- 
ment Michelet. mais encore l'œuvre monumentale 
de MM. E. Lavisse et A. Rambaud. Entendons-nous 
bien, d'ailleurs. Blasco Ibâîiez ne croit pas du tout 
à l'histoire comme à une science. Pour lui, cette 
discipline est la cousine germaine du roman, un 
mlxtnm conrpos'itvni se rapprochant de la vérité 
— qvid est Veritas? — , une comédie dramatique 
où manœuvreraient d'infinies masses humaines. Et 
les historiens, lorsqu'ils savent faire revivre le mi- 
lieu qu'ils évoquent, lui apparaissent comme des 
collègues, ou, mieux encore, comme une sorte de 
romanciers manques, qui n'auraient par su se spé- 
cialiser. Dans son for intérieur, je ne suis pas sûr 
du tout (ju'il ne se gausse parfois doucement de 
ces pontits qui semblent croire posséder le secret 
du passé, convaincu qu'il est, avec d'autres, que 
l'histoire est un roman qui fut et le roman une his- 
toire qui eût pu être. Il m'en a confié, naguère, la 
définition suivante: K<Para mi, la historia es la 
novela de los puehlos, y la iwrela, la historia de 



ET LE ROMA^' DE SA VIE 99 

los individîws» (1). Je me souviens que, pour lui 
faire honte, je crus alors devoir lui répliquer par la 
voix de Cicéron: «Risloria rei^o testis te/nporttm, 
htxveritatis, vita me)noriœ, magistra vitœ, nuntia 
vetnstatisy> (2j. Mais le maître se borna a lever vers 
le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-même, 
à ce duc Michel Angelo Gactani di Teano, illustre 
patriote italien, dantiste et helléniste éminent, 
lequel avait coutume de dire que «dove sono dodici 
archeologi, sono tredlci opinioni diverse» (3). 

Il est d'usage, chez bien des littérateurs, de pro- 
fesser une prédilection particulière pour la pein- 
ture. Beaucoup d'écrivains, même, s'avouent ré- 
fractaires à la musique et, lorsqu'il leur arrive de 
discuter de cet art, il n'est point rare que leur gran- 
deur intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier, a 
l'abri d'assertions extraordinairement erronées. En- 
core que Blasco Ibânez — et sa Maja Desmtda est 
la, pour l'attester — ressente en artiste la peinture 
et la sculpture, le premier de tous les arts ne laisse 
pas d'être pour lui la musique. Je rapporterai à la 
lettre la déclaration qu'il me fit sur ce point. «En- 
tre les génies humains, il en est un qui se détache 
par-dessus tous les autres. Supérieur à Shakes- 
peare, siipérieur à Cervantes, c'est un démiurge. 
Il a atteint l'apogée du sublime. Il a entendu pal- 
piter la grande âme mystérieuse dont chacun de 
nous détient en soi quelques parcelles. Et cet 
homme, c'est Beethoven.» Son culte pour le musi- 
cien dont la surdité lui inspira un touchant paral- 

(1) «Pour moi, Thistoire est le roman des peuples et le 
roman, Thistoire des individus.» 

(2) De oratore, II, 9, 3(3: «L'histoire est le témoignage 
des temps, la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, la 
maîtresse de la vie, la messagère du passé.» 

(3) «Douze archéologues, treize opinions distinctes.» 



100 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

lèle avec celle du romancier D. Antonio de Hoyos 
y Vinent, dans l'article français qu'il écrivit en 
faveur de Hoyos en 1919 (1), a acquis les propor- 
tions d'une adoration absolue. Chacune des pièces 
de ses diverses demeures est ornée, qui d'un buste, 
qui d'un portrait de l'auteur des Sonates et des 
Symi^honies . Est-ce à cause de sa puissance de 
sentiments, de son extraordinaire force d'expres- 
sion dans ces compositions fameuses, que Blasco 
ressent pour Beethoven une si touchante affinité 
élective? Quiconque est quelque peu familier avec 
les premières œuvres du romancier, y aura remar- 
qué, très certainement, avec quelle joie il y décrit 
les effets de la musique même sur les êtres les plus 
frustes et vulgaires. Ainsi, dans Arroz y Tartana, 
le chapitre IV. Ainsi le chapitre VI de Canes y Ba- 
rro. Ainsi, dans La Catedral, le chapitre IV et le 
chapitre V. L'amour de Blasco Ibanez pour Wagner 
a, d'autre part, été déjà l'objet de quelques lignes, 
et en 1903 M. Eroest Mérimée pouvait le qualifier 
en bonne part, dans un article du BiiUetln Hispa- 
nique, de «fanatisme». Faut-il rappeler les mer- 
veilleuses pages de Entre Naranjos et le morceau 
de bravoure à'Âiv'oz y Tartana, p. 181, sur la /6'y;/^- 
2^honie des Couleurs? Ce que l'on ignore générale- 
ment, c'est que Blasco Ibanez a été critique musical 
au cours de sa féconde carrière de journaliste et que 
ses campagnes en faveur du réformateur du drame 
lyrique trouveraient, s'il en était besoin, leur jus- 
tification historique dans la nécessité urgente de 
débarrasser la scène espagnole de la prépondérance 
absolue des douceâtres mélodies de l'opéra italien, 
en ces époques où le sceptre de la critique musicale 

(1) Voir: Antonio de Hoyos y Vinent, par V. Blasco Ibâ- 
ùez, dans la RevAce Mondiale du 15 Octobre 1919. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 101 

était tenu à Madrid par le grotesque D. Luis Car- 
mena y Millân, de taurophile mémoire! Blasco Ibâ- 
ûez justifie pleinement Taphorisme de Shakespeare: 

TKe man that has no music in himself 

Nor is moved with concord of sweet sounds, 

Is, fit for treasons, stratagems and spoils; 

The motions of his spirit are dull as night, 

And his affections dark o.s Ereliis: 

Let no such man be triisted. Mark the Music! (i) 

Et l'auteur de ce dithyrambe improvisé qu'est 
la Symphonie des Conleîtrs estime toujours, avec 
le poète des Fleurs dit 3Ial, que 

Comme de longs violons qui de loin se confondent 

Dans une ténébreuse et profonde unité 

Vaste comme la nuit et comme la clarté, 

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. (2) 

Un autre amour de Blasco Ibânez, tout aussi 
véhément que son amour pour Beethoven, est celui 
qu'il professe pour Victor Hugo. Un jour, au cri- 
tique français Antoine de Latour, qui avait, dans 
un de ses articles, déclaré que «les Espagnols 
aiment beaucoup leurs poètes, qu'ils ne lisent pas», 
la fille de Juan Nicolas Bœhl de Faber, connue dans 
le monde littéraire sous son pseudonyme de roman- 
cière: Ferndn Cahallero, répliqua: a; Que verdad, 
que verdad, einpezando por mi! Pero ^qttién lee 

(1) The Mer chant of Venice, Y, 1, 83-88: «L'homme qui 
n'a pas une musique en lui-même, qui n'est pas mù par 
rharmonie de doux accords, est apte aux trahisons, aux 
ruses, à la ruine. Les mouvements de son esprit sont som- 
bres comme la nuit et ses affections ténébreuses comme 
PErèbe. Défiez-vous d'un tel homme. Prenez garde à la 
Musique!» 

(2) Baudelaire, Œuvres Complètes, I (Paris, 1868), p. 92, 



102 V. BLASCO IBÀNEZ. SES JIOMANS 

tanto, tanto, tanto?» (1). Je puis avancer avec cer- 
titude que Blasco Ibânez, qui a tant lu, tant lu, tant 
lu, a lu tout Victor Hugo. Aussi est-il légitime 
qu'aux censeurs frivoles de cet autre démiurge, il 
ferme la bouche par un laconique et catégorique: 
«N'insistez pas! Ses défauts, je les connais. Dieu 
aussi a ses défauts. A en juger, du moins, par ses 
critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des 
millions et des millions d'êtres continuent à croire 
en lui. Ils y croiront toujours. Permettez s'il-vous- 
plaît que je reste, moi aussi, fidèle à la religion de 
ma jeunesse. J'adore Victor Hugo. Et, pour parler 
comme nos dévots: <<.en estafe quiero vivir y mo- 
rir..,y> (2).— Quand il revint d'Argentine à Paris pour 
y rédiger ses ArgoiiantaSj un reporter de Mundial 
Magazine qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet 
hôtel qu'il habitait à Passy, rue Davioud, fut frappé 
par ce qu'il appelait: «l'obsession amoureuse de 
Blasco Ibânez pour Victor Hugo». Et M. Diego Se- 
villa ajoutait: «Victor Hugo partout, partout où 
nous promenons nos regards... On verrait rarement, 
ailleurs, une telle dévotion... Chez lui, Blasco Ibâ- 
nez n'est qu'un hôte, un hôte de Victor Hugo. Et 
c'est celui-ci qui préside, dans tous les recoins de 
la poétique demeure.» Cela serait vrai également 
de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa Kristy a 
Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quel- 
ques jeunes. Et pourtant! Malgré les taches qui la 
ciéparent — dont les moindres ne sont pas que, trop 
souvent, la simple émotion cérébrale, l'artifice litté- 
raire même, le parti-pris et l'abus de l'antithèse 

(1) «Quelle vérité, quelle vérité, à commeucer par moil 
Mais, qui doue lit tellement, tellement, tellement?»— Cité 
par A. Morel-Fatio, Etudes sur VEspagne, Troisième Série 
(Paris, 1904), p. 312. 

(2) -«^C'est dans cette foi que je veux vivre et mourir,» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 103 

l'emportent sur Timpression du cœur et de rame; 
bien que les grands poèmes politiques— Oàdêimcnls, 
Année Terrille, — ne soient, en dépit de la supé- 
riorité de leur forme, que de simples pamphlets; 
malgré le fatras de tant de pages pseudo-histori- 
ques — Histoire d'^iin Crime ^ Ncipoïéon le Petit, — et 
des élucubrations philosophiques, polémiques et 
critiques, comme encore malgré les productions 
confuses des dernières années, il reste que tout ce 
qui est du passé, du présent et de Tavenir, du fini 
et de rinfini, traversa ce vaste cerveau perpétuelle- 
ment en ébuUition et qu'éternellement, le voyant 
de la Légende des Siècles, pour ne citer que le plus 
magnifique de ses grands poèmes épico-lyriques, 
aura son oeuvre citée comme l'éclatant témoignage 
d'une puissance verbale inouïe mise au service 
d'une imagination incomparable et sa personne 
même exaltée par le culte pieux des générations 
successives, parce qu'elle fut, selon un mot célèbre, 
rinstrument sinon le plus mélodieux, du moins le 
plus sonore qui ait jamais vibré aux quatre vents 
de l'esprit. 

Descendons de l'empyrée pour le terre à terre, 
j'allais dire le terrain— puisque de duels il s'agit — 
d'une réalité sublunaire un peu moins éthérée. J'ai 
indiqué, dans le précédent chapitre, que Blasco 
Ibânez, dans sa période combative de député répu- 
blicain, s'était, plus d'une fois, mesuré avec de 
redoutables adversaires et qu'il maniait aussi intré- 
pidement — encore qu'avec moins d'habilité profes- 
sionnelle — l'épée et le pistolet que le verbe. Je crois 
savoir qu'il se battit ainsi de douze à quinze fois. 
Cependant, il est le premier à faire gorge chaude 
du soi-disant «code de l'honneur», invention tragi- 
quement puérile qui ne démontre rien d'autre que 
l'incurable snobisme de certaines classes d'hommes. 



104 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

Blasco n'aime pas qu'où l'entretienne des incidents 
d'un passé qu'il considère comme bien mort, grand 
trou noir et plein d'ombres sinistres dans sa vie. 
Cependant, n'ayant pas hésité à abuser de sa bien- 
veillance, il a consenti a m 'avouer qu'il s'était 
surtout battu pour fournir, à qui en eiït douté, la 
preuve «de que no ténia miedoy> (1), et, aussi, qu'il 
ne nourrissait, à l'endroit de ses adversaires poli- 
tiques, aucuoe espèce de haine personnelle. Et il 
ajoutait, avec cet humour mélancolique dont, si 
l'on n'en trouve guère de trace dans ses romans, 
sa conversation privée, dans ces évocations ré- 
trospectives, n'est nullement exempte: «Âïgunas 
veces lie 'pegado y otras me pegaron a mi. ^De que 
ha servido esto en mi vida? ^Qué ha podido pro- 
lar?... Citando pienso que he sido herido casi de 
mnerte jtres meses anfes de escrihir La Barra- 
ca!...y> (2). Mais, lorsqu'on se bat comme se battait 
Blasco: «pour prouver que l'on n'a pas peur^>, l'on 
risque assez, en face de spadassins sans vergogne, 
de commettre un genre d'imprudence qui, dans 
de telles rencontres, coûte fort cher. C'est ainsi 
qu'ayant été grossièrement pris à partie, dans un 
iournal de Madrid, par l'un des recordmen du tir au 
pistolet en Espagne, Blasco, qui avait le droit de 
choisir l'arme, se décida pour celle même oii excel- 
lait son adversaire. «Il terra, de la sorte, — fit-il 
tranquillement observer à ses témoins — que je ne 
le crains guère.» Mais à peine Tordre de faire feu 
était-il donné, que la balle de ce bretteur l'attei- 
guait au sommet de la cuisse, à quelques millimè- 

(1) «Qu'il n'avait pas peur.» 

(2) «Parfois j'ai touché; d'autres fois, j'ai été touché. De 
quelle utilité cela a-t-il été dans ma vie? Qu'est-ce que cela 
a bien pu prouver?... Quand je songe que je fus blessé pres- 
que mortellement trois mois avant d'écrire La Barraca!-» 



ET LE EOMAN DE SA VIE 105 

très de l'artère fémorale! J'ai hâte, cependant, d'en 
venir au duel dont il a été parlé plus haut, qui 
occupa un moment l'Espagne entière et fut aussi, 
non seulement le plus sérieux, mais encore le plus 
original de tous les duels de Blasco Ibânez. C'est 
de celui avec le lieutenant de la Sûreté de Madrid 
qu'il s'agit. Pour s'expliquer l'origine de ce défi, il 
importerait de se dépouiller momentanément de la 
mentalité française, de tâcher de penser à l'es- 
pagnole. Ce n'est pas chose aisée à tous et je ne 
suis pas sûr que l'essai en réussisse à quiconque ne 
connaît, de l'Espagne et de ses mœurs, que ce qu'il 
à pu recueillir au cours de lectures plus ou moins 
hasardeuses, ou dans des conversations avec des 
touristes souvent intéressés à cultiver la ridicule 
légende d'une Espagne de tambours de basque et 
de castagnettes, dont Carmen constitue l'exem- 
plaire-type et, malheureusement pour nous, classi- 
que. Mais je ne puis m'attarder sur cette matière, 
qui exigerait des développements hors de propos. Je 
renverrai donc de nouveau aux quelques pages, si 
exactes, que Blasco Ibânez a écrites pour le livre: 
L'Espagne Vivante, me bornant à noter qu'entre 
une séance de la Chambre des Députés française et 
une audition du Oongreso espagnol, il y a un abîme 
et que même nos plus tumultueuses sessions n'ont, 
à Paris, rien de commun avec les orages parlemen- 
taires des Cortes, je veux dire de celui de ces deux 
organismes constitutionnels qui est censé repré- 
senter le peuple, l'autre, le Sénat, étant surtout un 
rouage de la monarchie. Or, un soir où il y avait 
eu, à la Chambre, une de ces tempêtes dans un 
verre d'eau qui l'agitent périodiquement, les dépu- 
tés républicains furent l'objet d'une manifestation 
populaire enthousiaste, à leur sortie de l'édifice 
construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et dont 

14 



106 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

l'entrée, peu monumentale, s'orne de deux lions 
coulés en bronze de canons marocains, trophées de 
la bataille de Tetuân, en 1860. Comme toujours, en 
pareille circonstance, la police madrilène intervint 
avec une brutalité inouïe, dispersant a coups de 
sabre les manifestants. Dans ce tumulte, Blasco 
eut une altercation assez vive avec l'un des officiers 
du corps de police, lequel, en Espagne, est organisé 
militairement. Le lendemain, dans Tinterpellation 
qu'il adressa au Gouvernement, il traita son adver- 
saire de façon extrêmement dure. Il n'en fallut pas 
davantage pour que tous les officiers du corps de 
police, se considérant offensés par les paroles du 
député de Valence, exigeassent de leur compagnon 
qu'il demandât à l'offenseur une immédiate répara- 
tion par les armes. Mais le Président de la Cham- 
bre, aussitôt averti de l'affaire, intimait à Blasco 
Tordre formel de refuser ce duel, ajoutant que, s'il 
passait outre, il proposerait a l'Assemblée de le 
soumettre a une procédure spéciale, vu que le rè- 
glement interdisait tout duel ayant pour cause des 
paroles prononcées par un député en séance du 
Parlement. Et c'est ici que commencent les péripé- 
ties les plus bizarres de ce duel «par bonté». Le 
lieutenant de la Sûreté était marié et, je crois, père 
de famille. Il n'avait, pour vivre lui-même et faire 
vivre les siens, que sa maigre solde. D'autre part, 
le Code de l'honneur militaire n'était-il pas formel? 
Il fallait que cet homme se battît ou qu'il fiit rayé, 
incontinent, des cadres de sa profession. Ses com- 
pagnons intervinrent donc en sa faveur et une dé- 
putation d'officiers de police s'en fut trouver Blas- 
co, en appela a son humanité, le supplia de ne pas 
jeter sur le pavé un collègue malheureux. Le tribun 
se laissa émouvoir par cet étrange cas de cons- 
cience. Pour ne pas transformer en une sorte de 



ET LE ROMAN DE SA VIE 107 

Bélisaire un jeune gradé impertinent qu'il n'avait 
aperçu que quelques secondes, dans la nuit et à 
travers le désordre d'une manifestation politique, 
il accepta de se battre avec lui et d'arranger les 
choses de façon à ce que le duel restât ignoré de la 
Chambre. Les conditions de cette rencontre n'étaient 
pas moins extraordinaires que le mobile qui l'avait 
décidée. Prétextant que leur ami était l'offensé et 
qu'il avait, par suite, le choix du moyen de combat, 
les témoins du lieutenant décidèrent que ce com- 
bat serait à l'américaine, les adversaires étant pla- 
cés à vingt pas, avec faculté de faire feu à volonté 
pendant trente secondes. Ce n'était plus un duel, 
c'était un suicide et les témoins de Blasco, ne vou- 
lant pas prendre sur eux la responsabilité de cette 
lutte de cannibales, se récusèrent. Mais lui, dans 
sa manie de prouver qu'il ne craignait personne, 
s'obstina et se battit sans témoins, en se faisant 
simplement accompagner sur le terrain par deux 
profanes. A Tordre de jFiiego! (1), comme il dispo- 
sait d'une demi-minute pour viser et faire feu, il 
laissa tranquillement son adversaire faire usage de 
son arme, pensant que la sienne lui suffirait pour, 
ensuite, tirer en l'air. Mais le lieutenant, qui rêvait 
de devenir un héros en débarrassant l'Espagne de 
l'Antéchrist, avait malheureusement pris la chose 
au sérieux. Profitant du répit imprévu que lui lais- 
sait Blasco, il visa donc lentement et, sûr de son 
coup, envoya à celui-ci une balle en plein foie. Le 
projectile porta si bien, que Blasco en laissa choir 
son arme, et, les jambes fléchissantes et d'un mou- 
vement réflexe, appliqua aussitôt les deux mains a la 
partie atteinte. Mais, — ô miracle de quelle Virgen (2) 

(1) Feu! 

(2) Vierge. 



108 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

propice? — il ne tarda pas à se convaincre qu'il 
était sain et sauf. Le souffle, qui l'avait un instant 
abandonné, lui revenait normal et l'on n'aperce- 
vait, au point de contact de la balle, aucune goutte- 
lette de sang perler. L'explication du prodige appa- 
rut aussitôt, sans qu'il fût besoin de recourir aux 
instances surnaturelles. Le député portait une 
légère ceinture, qu'il avait étourdiment gardée et 
dont la boucle de métal, en recevant le choc, avait 
pénétré dans les chairs, où elle s'était incrustée et 
tordue. Obstacle imprévu, qui avait suffi à faire 
ricocher la balle homicide, transformant en simple 
contusion une blessure qui, sans ce hasard, eût cer- 
tainement provoqué la mort instantanée de Blasco 
Ibânez! 

Le duel se termina, de la sorte, sans résultats, 
et Zamacois relate qu'alors que l'illustre Docteur 
San Martin s'approchait du député, lui assurant 
qu'il venait de naître une seconde fois, «l'un des 
témoins de l'officier, celui, précisément, qui avait 
exigé les conditions barbares du duel, — il est mort, 
un an après, dans un asile d'aliénés — s'approcha 
aussi de Blasco pour le féliciter». «Très bien, très 
lien! — s'écria-t-il en lui serrant la main — Je suis 
heureux que cela finisse ainsi. Et, savez-vous, vous 
avez en moi un admirateur! Tai Iv, tous vos ro- 
mans. Ils me plaisent infiniment, infiniriient!y> A 
quoi Blasco Ibâûez fit cette simple réponse: « Vous 
avez failli en faire fermer la fabrique!» Que l'on 
vienne donc prétendre que le maître est dénué 
d'humour! La moralité de cette fable tendrait à 
établir qu'il est possible qu'un homme échange des 
coups de feu avec un de ses semblables uniquement 
pour ne pas lui nuire dans sa carrière. Mais l'on 
risquerait, en insistant sur elle, de se voir traiter, 
par quelque lecteur morose, de simple gale j aire 



ET LE romaK de sa VÎE Î09 

méridional et mieux vaut s'arrêter la. Toujours 
est-il que ce duel, je Tai dit, fut fort commenté et 
que de bonnes âmes crurent ne pas devoir laisser 
échapper l'occasion de mettre en lumière, pour 
des fins de propagande religieuse, le caractère 
«providentiel» d'un tel dénouement. La boucle de 
métal assumait, à leurs yeux, la dignité légen- 
daire du «nez de Cléopâtre», ou du «grain de sable 
de Crom^vell». Entre les milliers de lettres que 
reçut le pécheur impénitent, il en était une qui 
portait le timbre d'un prince de TEglise d'Espagne, 
du Cardinal- Archevêque de Grenade. Ce prélat, 
alors octogénaire, avait, dans sa prime jeunesse, 
suivi la carrière militaire. Quel beau coup de filet 
c'eut été pour le vieillard que de ramener — avant 
de quitter ce bas monde — clans le sein de la con- 
fession catholique l'auteur impie de La Catedral! 
On devine les arguments dont son apologétique 
sénile usait: avertissement du ciel, protection de 
la Virge)i et analogues lieux communs de théolo- 
gie morale. Blasco, homme exquis, répondit à cette 
missive intéressée par une lettre courtoise et l'ar- 
chevêque, croyant la conversion en bonne voie, 
redoubla d'admonestations pieuses. Au bout de 
quelques mois, sa mort mettait fin à une corres- 
pondance unique dans les échanges épistolaires 
de Blasco. 

Ces lettres on été détruites, comme tant d'au- 
tres, et il faut qu'a ce sujet, je revienne sur l'un 
des aspects les plus attrayants de la personne mo- 
rale de Blasco Ibâûez. Je ne me piquerais pas de 
posséder une science littéraire transcendantale, 
mais enfin, il me sera bien permis de remarquer 
que le charme piquant des «clés» a trop souvent 
conditionné le succès d'oeuvres d'imagination, de- 
puis le Diable Boiteux de Lesage — pour nous en 



110 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

tenir aux livres sur des choses d'Espagne— jus- 
qu'aux célèbres Pequeneces du Jésuite D. Luis Co- 
loma, dont la vog-ue remonte, précisément, aux 
années où Blasco écrivait ses premiers essais ro- 
manesques de matière valencienne. Sans commet- 
tre, d'autre part, de formels romans à clés, il est 
toute une catégorie d'auteurs qui essaient de remé- 
dier à leur manque d'imagination créatrice par 
l'introduction, dans leurs récits, de bribes, plus ou 
moins défigurées, de leurs propres expériences sen- 
timentales. Ces écrivains ont coutumièrement la 
faiblesse de se peindre en Don Juans doués d'un 
pouvoir de séduction souverain, dont le charme 
victorieux a raison des Eves les plus rebelles. Et, 
manie plus déplorable encore, il en est qui n'hési- 
tent pas à utiliser, dans ces inventions autoapolo- 
gétiques, les malheureux comparses avec lesquels 
ils se sont coudoyés dans la vie quotidienne, trans- 
formant ainsi en grotesques pantins d'honnêtes 
gens dont le seul tort fut d'avoir cru au génie de 
ces caricaturistes du scandale. Comme le lecteur 
connaît certainement quelques exemplaires, plus ou 
moins notoires, de cette école, je suivrai le conseil 
que Pierre-Charles Roy inscrivit, au XyiIP"^® siècle, 
sous une gravure de Nicolas De Larmessin qui re- 
présentait une scène de patinage, ne se doutant 
sans doute pas que la postérité allait s'emparer de 
ce vers pour le transformer en phrase légendaire: 

Glissez, mortels, n'appuyez pas... 

Blasco Ibâûez n'a jamais entendu battre monnaie 
avec ses amours. Sa riche imagination lui permet. 
Dieu merci, de dédaigner une aussi pauvre mé- 
thode. Il n'a pas besoin, au surplus, de transcrire 
la réalité de son existence pour produire l'image 



ET LE ROMAN DE SA VIE 111 

de la vie. Ses romans, s'ils eussent dû, pour être 
assurés du succès, exposer à la malig-nité publique 
les intimités de personnelles amours, n'eussent cer- 
tainement jamais été écrits. «Se puede ser escritor 
sin dejar do ser calalleroy} (1), aime-t-il à répéter, 
et, d'ailleurs, c'est une vérité d'expérience que les 
«romanciers féminins», ou les «poètes de l'amour» 
ne sont Lovelaces qu'en imagination et que les deux 
ou trois pauvres femmes qui furent leurs victimes, 
s'ils les servent et resservent à leur trop crédule 
clientèle en les accommodant à des sauces diverses, 
le ragoût ainsi cuisiné ne laisse pas d'être, au fond, 
toujours pareil. Ces lady-kilïers sont généralement 
de piètres amants, dont les bonnes fortunes méri- 
teraient d'être appelées «littéraires», si cette épi- 
thète pouvait décemment s'appliquer à leurs proses 
mercantiles. Les vrais amoureux sont plus discrets. 
Et il a fallu le zèle intempestif d'un académicien 
notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l'on 
apprît, tout récemment, que le plus long n'eut rien 
d'éthéré, selon que le croyait qui s'en rapportait 
aux transpositions dans l'œuvre imprimée de ce 
grand artiste. 

Comme son idole, Hugo, le romancier de Entre 
Naranjos est resté muet sur ses rapports vécus avec 
la femme. J'ai relu ses romans avec une intention 
arrêtée d'y surprendre, — sachant ce que je sais de 
sa vie, — quelque chose de similaire à une allusion 
discrète à ses amours. Mais cette enquête m'a déçu. 
On m'avait, de fort bonne source, assuré que les 
femmes ont joué, et jouent, dans la vie sentimen- 
tale de Blasco Ibânez, un rôle considérable. Des 
indiscrétions savoureuses circulent même a ce pro- 



(1) «On peut être écrivain sans cesser d'être homme bien 
élevé.» 



112 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAXS 

pos. Et n'est-ce pas, aussi bien, a cause d'exigen- 
ces, ou de convenances sentimentales, que, pré- 
cisément, ce même Blasco Ibàûez a abandonné, 
depuis tant d'années, son Espagne pour courir le 
monde? Sans doute, il est avéré que la Leonora 
à' Entre JVaranjos, fut bien, comme on le prétendit, 
une chanteuse russe d'opéra, avec laquelle l'auteur 
avait voyagé, lorsqu'il ne comptait que vingt-deux 
ans. J'ai entendu aussi interpréter de façon sem- 
blable d'autres héroïnes d'autres de ses romans. 
Mais, l'ayant prié de me fournir quelques lumières 
sur ce point controversé, je me suis heurté a une 
fin catégorique de non recevoir. Le maître, se sou- 
venant peut-être des racontars suscités par sa Maja 
Desimda — où des exégètes <^bien informés» oat 
voulu voir, a côté d'un Renovales qui serait, natu- 
rellement! son ami le peintre SoroUa. une comtesse 
d'Alberca peinte sur le vif d'après certaine dame de 
l'aristocratie madrilène, qui faisait alors beaucoup 
parler d'elle — , se souvenant peut-être aussi que, 
deux ans plus tard, le scandale recommença avec 
Sangrc y Arena, dont diverses interprétations ten- 
tèrent d'identifier la fantasque Dona Sol, s'est en- 
fermé dans un silence que rien n a pu briser. Lors- 
qu'on lui signale telle ou telle analogie, réelle ou 
fictive, entre une situation de ses romans et un fait 
bien connu de sa vie, il montre une surprise si com- 
plète, il manifeste un si total désarroi que l'on 
songe incontinent, pour expliquer un tel cas. aux 
conditions dans lesquelles produisent les roman- 
ciers de race. Leur travail participe, en effet, beau- 
coup du subconscient. Pour ce qui est de Blasco 
Ibânez en particulier, je sais qu'a plusieurs repri- 
ses, il lui est arrivé de tracer des personnages qu'il 
croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu'en fait, 
ce n'étaient que les duplicata d'êtres de chair et 



ET LE ROMAX DE SA VIE 113 

d'os, par lai observés bien auparavant et recréés, 
par la superposition des souvenirs, dans leurs for- 
mes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne 
se rend pas compte de ce mystérieux processus de 
«cristallisation» — comme s'exprimait Stendhal, — 
identifie immédiatement les originaux et là-dessus 
les médisants, ou les envieux, se mettent à crier 
au scandale! Il importe ici, plutôt que de me livrer 
à des considérants théoriques, que je cite un cas 
vécu comme illustration de la doctrine que j'avance, 
cas dont quelques rares initiés — dont feu Luis Mo- 
rote, qui en écrivit, a l'époque, un article dans 
VHeraldo de Madrid et aussi le vieil aède valen- 
cien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages 
plus haut citées de Cidtura Esiianoïa, déclarait 
«ne pas devoir risquer des éclaircissements que 
l'auteur n'avait pas jugé à propos de fournir» — ont 
su trop peu, pour que le mystère n'ait pas continué 
à entourer l'une des productions écrites peut-être 
avec le plus de fougue par Blasco Ibânez et qui 
ne fut imprimée que pour être, aussitôt, impitoya- 
blement détruite par ordre de son auteur même. 
En 1907, Blasco, qui se trouvait au début de la 
période la plus importante de sa vie sentimentale, 
composa en quatre mois un roman qui, intitulé: 
La Voluntad de Vivir (1), passa sans délai à la 
composition, chez les éditeurs F. Sempere et C^® k 
Valence et ne tarda pas a être tiré à 1*2.000 exem- 
plaires — chiffre des premiers tirages de ses romans 
à cette époque. Le livre sortait des presses et était 
déjà annoncé au public, quand certaine personne, 
qui exerçait alors sur l'auteur une influence sou- 
veraine et dont le nom, pour des causes qui n'im- 



(1) La Volonté de Vivre. L'œuvre fut écrite et imprimée 
entre La Maja Desnuda et Sangre y Arena. 

15 



lU V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROM AXS 

portent pas ici, doit être tu, en ayant reçu en don 
le premier exemplaire tiré, et Tayant lu en une 
nuit, crut s'y reconnaître, peinte au naturel et dans 
ses moindres particularités physiques et morales. 
Epouvantée par la véhémence et la chaleur de ces 
descriptions, où elle se retrouvait comme dans un 
miroir, elle s'imagina que le public allait sans peine 
y démêler l'histoire d'une passion secrète, là où le 
romancier était convaincu de n'avoir pas tracé une 
ligne qui ne fût impersonnelle et — comme on dit 
dans le jargon de la critique scientifique — «objec- 
tive». S'il se fût agi de ces Lovelaces de cabinets 
particuliers, dont il a été question plus haut, la so- 
lution de l'incident eût été malaisée, ou, plutôt, elle 
eût eu lieu au détriment de la mystérieuse et unique 
lectrice du livre. Car cette sorte d'écrivains, si elle 
avait à choisir entre la détresse morale d'un être 
cher et une satisfaction d'amour-propre profession- 
nel, n'hésiterait pas et se déciderait pour la seconde 
de ces alternatives. Mais Blasco eut alors un geste 
qui me semble plus éloquent qu'un long discours. 
La Volnntad de Vivir allait être mise en vente dès 
le lendemain. Il télégraphia à Valence de tout arrê- 
ter. Cependant, l'attention du public avait été attirée 
sur l'incident et des «bibliophiles» offraient des 
sommes folles à qui leur procurerait un exemplaire 
du roman condamné. Blasco eut alors son second 
geste, qui complète le premier. Il ordonna h Sem- 
pere et C^^ de brûler incontinent les 12.000 volumes. 
Et cet ordre fut exécuté. 24.000 pesetas — 12.000 de 
droits d'auteur et 12.000 de frais d'impression et de 
brochage, à la charge de Blasco — montèrent donc, 
en fumée bleuâtre, dans le ciel d'indigo de Valence 
et de La Voluntad de Vivir rien n'est resté, si ce 
n'est le seul exemplaire, qui sait? de qui avait été 
la cause de cet holocauste. Peut-être, cependant, 



i 



ET LE ROMAN DE SA VIE 115 

Blasco Ibanez redonnera t-il, quelque jour, cette 
œuvre étrange sous une forme nouvelle, puisque le 
titre en figure parmi ceux des romans qu'il annonce, 
dans son dernier volume, comme étant «e)i prepa- 
raciôn»? (1). 

(1) En préparation. 



VI 



Voyage en Amérique du Sud.— Amitié avec Anatole France. 
—Prouesses de Blasco Ibânez comme conférencier.- Le 
«ténor littéraire» bat le torero, ou 14.500 francs or pour une 
conférence.— L'orateur se transforme en colonisateur.— La 
vie dans la Colonia Cerxantes, en Patagonie.— Triple lutte: 
avec le sol, avec les hommes, avec les banques.— Un dis- 
cours prononcé la carabine Winchester à la main,— Fon- 
dation d'une seconde colonie, à Corrientes. — Contraste 
entre ces deux seitlements, séparés par 4 jours et 4 nuits 
de chemin de fer.— Le premier hôte de la nouvelle maison 
tropicale.— Le colonisateur renonce à son entreprise. 



Le 5 Juin 1908, El Libéral de Madrid avait an- 
noncé que Blasco Ibânez allait quitter la tour d'ivoire 
où l'avait fait s'enfermer le dégoût pour une poli- 
tique avilie. Beaucoup plus tard, Cultv ra Es])aTwla 
publiait, dans son N° de Février 1909, une courte 
note où il est dit que «le romancier Blasco Ibânez 
fera prochainement un voyage a Buenos Aires pour 
y prononcer une série de conférences au Tcatro 
Odeôii sur divers sujets de littérature, de sociolo- 
gie, etc.» Ce voyage avait été organisé dans les con- 
ditions suivantes: Blasco Ibânez, qui commençait 
a être l'un des romanciers espagnols les plus lus de 
l'Amérique latine et qui était devenu collaborateur 
des principales publications de ces Républiques, 
avait reçu, d'un grand imprésario de théâtre de la 
capitale argentine, l'offre de participer à une série 
de conférences dont le but était surtout de mettre 



ET LE EOMAX DE SA VIE IH 

les littérateurs les plus en vue de l'Europe en con- 
tact avec des pays neufs et encore peu connus. 
Déjà, le célèbre historien et sociologue Guglielmo 
Ferrero et le criminologiste Eurico Ferri — l'auteur 
de cette Sociologia Criminale traduite dans les 
principales langues européennes et l'un des cTiefs 
du parti socialiste d'alors en Italie — s'y étaient, les 
années précédentes, fait entendre. Cette fois, l'im- 
présario hispano-américain avait jeté son dévolu 
sur Anatole France et Blasco Ibânez. 

Quand ce dernier arriva à Buenos Aires, l'exquis 
conteur français s'y trouvait depuis quelques jours 
seulement. Ces deux hommes, que plusieurs traits 
communs de leur esprit et un même idéal politique 
rapprochaient, nouèrent en Argentine une amitié 
qui ne s'est pas démentie et, malgré leurs différen- 
ces d'âge, ont entretenu, depuis, des rapports où 
règne la cordialité la plus franche. Blasco Ibanez 
était, d'ailleurs, sincère admirateur des fictions 
délicates de l'Académicien naguère attaché à la 
bibliothèque du Sénat et il lui est arrivé fréquem- 
ment, lorsqu'il séjourne à Paris, de déjeuner avec 
lui, en compagnie des éditeurs de traductions fran- 
çaises de ses romans, les frères Calmann-Lévy. 
L'on manque rarement, au cours de ces agapes, 
d'évoquer les lointains souvenirs du séjour en Ar- 
gentine. «Vous rappelez- vous, dit l'auteur de 
Thaïs, votre entrée triomphale à Buenos Aires?» — 
«Triomphale, non, réplique Blasco. 11 y avait beau- 
coup de monde, c'est tout.»— «Triomphale», insiste 
Anatole France, qui tient a son affirmation. «Je l'ai 
vue, comme j'ai entendu le merveilleux discours 
que vous leur avez lancé, du haut d'un balcon. Je 
ne sais pas l'espagnol, mais j'ai parfaitement com- 
pris!» Cette entrée, en vérité, avait été, sinon triom- 
phale, du moins extraordinaire. Blasco était le pre- 



118 V. BLASCO IBÂXEZ. SES ROMANS 

mier écrivain espagnol qui, par suite d'un inex- 
plicable manque de relations intellectuelles entre 
l'Amérique du Sud et une nation que celle-ci 
appelle toujours «Madré Patriay> (1), venait re- 
nouer le fil de la communication mentale directe, 
rompue depuis trop d'années. Il se présentait, de 
plus, dans des républiques dont il parlait la propre 
langue, qui était celle de son pays, et où il comp- 
tait, je le répète, un fidèle public de lecteurs. Enfin, 
il existe, en Argentine, une très forte colonie es- 
pagnole, dont les membres, d'idées avancées en 
leur majorité, étaient heureux de démontrer à ce 
persécuté de la monarchie, par un accueil enthou- 
siaste, leur fidélité aux doctrines qu'incarnaient sa 
vie et ses livres. C'est ainsi qu'une foule qu'il eût 
été difficile d'évaluer exactement — de 70 a 80.000 
personnes — , attendait le romancier à son débarque- 
ment, au port de Buenos Aires, et l'accompagna 
depuis le navire jusqu'à son domicile. L'affluence 
était telle, que la voiture conduisant Blasco se brisa 
sous la pression de la masse et qu'un peloton de 
cavalerie dut lui frayer le chemin de l'hôtel. Mais, 
pour en revenir à Anatole France, ce qui séduisit 
le vieux maître dans le discours — le premier qu'il 
entendait de lui — de son collègue et émule, ce fu- 
rent, j'imagine, le débit véhément, naturel et ex- 
pressif et cette toute méridionale exubérance, en 
vertu de laquelle ce ne sont point seulement les 
lèvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, 
mais toute la personne, et encore, peut-être, cette 
sorte de pouvoir inconscient d'autosuggestion grâce 
à quoi l'orateur, comme si une vertu magnétique 
s'engendrait en lui, finit par être à tel point dominé 
par son sujet, qu'insensiblement il atteint les hauts 

(1) «L:i Mère-Patrie». 



ET LE ROMAN DE SA VIE 119 

sommets de Téloquence. Mais, dans le cas concret 
de Blasco Ibâiiez — qui est surtout un improvisa- 
teur — l'enthousiasme, générateur des belles pério- 
des, est en fonctions directes et de la matière trai- 
tée et de l'auditoire auquel on l'expose. Pour qu'il 
parle bien, il lui faut être pleinement convaincu 
de ce qu'il va dire et il lui faut encore une foule, 
favorable ou hostile, peu importe, mais qui soit 
une foule véritable. 

Lors de la période épique de son apostolat en 
Espagne, il parla dans les endroits les plus dispa- 
rates: théâtres, cirques, arènes, plages, châteaux 
en ruines, amphithéâtres antiques et places de vi- 
llages, où parfois, tel un charlatan dans une foire, 
il adressait la parole aux plèbes du haut de quelque 
char rustique. Fréquemment, le curé, voulant pré- 
server ses ouailles de la contagion républicaine, 
lançait les cloches de son église à toute volée, pen- 
sant ainsi étouffer la voix de l'hérétique. Mais 
celui-ci, haussant le verbe, arrivait à dominer le 
bronze sacré et sortait victorieux de cette inégale 
joute d'éloquence sonore. D'ar.tres fois, des paysans 
légitimistes entrecoupaient ses discours de fusil- 
lades enragées, où se renouvelait le «miracle» du 
duel madrilène, puisque Blasco sortait toujours 
indemne de ces lâches guet-apens. Souvent, par 
contre, le public prévenu en sa défaveur, qui avait 
accueilli les premières phrases de sa harangue par 
des menaces de mort, en saluait la péroraison par 
d'ardents bravos. Enfin, a plus d'une reprise, il fit 
pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que l'ora- 
teur — conformément à l'adage d'Horace: Si vis me 
Jlere, dolend^mi est ;primum ipsi tihi (1) — entraîné 

(1) «Si tu veux que je pleure, il faut que toi-même tu 
commences par éprouver de la douleur.» 



120 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

par sa conviction, avait devancé de ses propres 
larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline 
littéraire, nul artifice oratoire ne régnaient dans 
ses prêches politiques et sociaux. Leur transcription 
sténographique eut procuré aux lecteurs de cabinet 
cette déception que cause coutumièrement l'impres- 
sion d'un texte de discours impromptu. Leur effet, 
cependant, était intense. Sans doute, faudrait-il en 
rechercher la cause dans cette vertu magnétique a 
laquelle je viens de faire allusion et qui confère 
à de telles manifestations spontanées de l'art ora- 
toire cette puissance d'entraînement refusée aux 
harangues académiques, dont toutes les périodes 
sont étudiées, dont rien — pas même le débit, puis- 
qu'elles sont lues, ou apprises par cœur — n'est 
livré h l'inspiration du moment, ou aux impressions 
fugitives de l'orateur. Dans certaines circonstances, 
il est arrivé que Blasco loânez, par crainte d'oublier 
quelque point d'importance, ait rédigé préalable- 
ment le texte complet d'un discours. Vaine pré- 
caution! A peine avait-il pris contact psychique 
avec son auditoire, que cette ivresse étrange dont, 
seuls, les orateurs nés ressentent la griserie en face 
des foules, s'emparait de tout son être, et qu'ou- 
bliant son inutile papier, il se lançait à corps perdu 
dans l'improvisation, proférant des phrases totale- 
ment différentes — forme et images — de celles qu'il 
avait si soigneusement préparées. 

Venu en Amérique avec, derrière lui, un tel 
acquis, il pouvait à l'avance escompter un immense 
succès de la part de ces publics hispano-américains, 
si accessibles aux périodes grandiloquentes de leur 
bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses 
d'une Europe si lointaine, mais qui surgit toujours 
aux fonds obscurs de leurs perspectives intellec- 
tuelles; si artistes, en leur délicieuse spontanéité. 




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PORTRAIT DE BLASCO PAR SOROLLA. ACTUELLE- 
MENT A LA BIBLIOTHÈQUE DE <.THE HISPANIC SO- 
CIETY OF AMERICA».. A NEW YORK 



ET LE ROMAN DE SA VIE 121 

Anatole France prononça à Buenos Aires cinq con- 
férences et regagna Paris après de brèves escales 
à Montevideo et à Rio de Janeiro. De ces cinq con- 
férences, Blasco fut l'auditeur religieux et, dès la 
première, le maître français avait commencé sa 
lecture par un exorde où, en termes choisis, il 
saluait la présence de l'illustre romancier d'Es- 
pagne. Le séjour de Blasco comme conférencier 
d'Amérique devait être de considérable durée. Pen- 
dant neuf mois, il circula, orateur ambulant, à tra- 
vers l'Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne pro- 
nonça pas moins de cent-vingt discours. Il faisait 
fonctions, comme il se plaît à s'exprimer, de «ténor 
littéraire», recevant de grandes ovations et gagnant 
beaucoup d'argent. «Le plus pénible, m'a-t-il confié, 
ce n'étaient pas tant les conférences que l'arrivée 
dans les localités où elles devaient avoir lieu. Dieux 
immortels, quelle corvée! Il fallait subir tout le 
cérémonial de réceptions en règle, assister au dé- 
filé des commissions avec drapeaux et musiques, 
serrer des milliers de mains, se rappeler des cen- 
taines de noms, visiter les curiosités de la région et 
surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y 
en avait toujours trois pour le moins: celui d'arri- 
vée, celui où l'on fêtait le succès de la conférence, 
et, enfin, celui d'adieu. Si j'eusse reçu seulement 
la moitié des sommes dépensées de la sorte, je serais 
devenu immensément riche!» Blasco Ibafiez raconte 
aussi avec un plaisir visible les progrès par lui 
réalisés, au cours de ces longues tournées, dans 
l'art de l'improvisation oratoire. A son arrivée dans 
quelque ville nouvelle, il s'enquérait, soit auprès 
de journalistes, soit auprès des autorités, du thème 
sur lequel on désirait qu'il se fît entendre. On lui 
désignait souvent un sujet purement local. De 
simples lectures techniques, une rapide informa- 
is 



122 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

tion orale lai suffisaient alors pour parler, le soir 
même, une heure et demie durant, sans cesser une 
minute de passionner son auditoire. Mais la prépon- 
dérance exclusive accordée ainsi au développement 
des facultés oratoires eut pour résultat d'atrophier 
momentanément les dons de l'écrivain. «Quand je 
suis revenu en Europe, m'a-t-il déclaré, j'avais 
complètement oublié mon métier. En ces neuf 
mois de discoureur, lorsqu'il m'arrivait d'avoir à 
écrire, je devais en appeler à la dictée. Et tout ce 
que je dictais, était dit sur un ton effroyablement 
déclamatoire et emphatique...» 

Son premier dimanche à Buenos Aires, il se le 
rappellera toujours, mais il ne tarit pas non plus sur 
tant d'autres souvenirs de ces neuf mois. «J'étais, 
aime-t-il a répéter, une manière de ténor illustre, 
un Caruso, avec cette nuance qu'il n'y avait pas, 
pour moi, de changements de décors. Uq simple 
frac me suffisait pour les diverses séances, et, pen- 
dant le temps ritael, je m'égosillais jusqu'à l'apho- 
nie. J'ai gagné ainsi de grosses sommes, j'en ai 
dépensé de considérables, et, à mon ret3ur en En- 
repe, il me restait encore un joli reliquat.» Ses con- 
férences dans la capitale argentine avaient alterné 
avec celles d'Anatole France. Elles commençaient 
à cinq heures et demie, dans l'un des théâtres les 
plus distingués de la ville, devant une assistance 
aristocratique, composée en majeure partie de da- 
mes. Ce même premier dimanche dont il vient d'être 
question, il avait donné, sur les instances de divers 
groupements, un régal oratoire supplémentaire à 
une foule composée d'environ 8.000 employés, com- 
merçants et ouvriers à l'aise, gens de la classe mo- 
yenne qui, trop occupés la semaine pour venir l'en- 
tendre, désiraient cependant sav jurer au moins une 
fois l'éloquence du célèbre propagandiste républi- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 123 

cain. Cette fête de la parole démocratique eut lieu 
dans la plus vaste salle de spectacles de la ville et 
commença dès deux heures et demie de l'après- 
midi. La chaleureuse ovation qui avait salué l'ora- 
teur s'étaut calmée, celui-ci, en guise d'exorde, 
avait déclaré — seul sur une scène immense, où Ton 
jouait chaque jour des opéras a grand orchestre — 
que, puisque son auditoire avait sacrifié un après- 
midi en son honneur, il voulait qu'ils en eussent, 
comme nous disons vulgairement, pour leur argent 
et qu'il entendait les entretenir jusqu'au soir. Blasco 
tint parole. Durant trois heures et demie, il déve- 
loppa le thème gigantesque des vicissitudes poli- 
tiques, littéraires et sociales de l'Espagne depuis 
l'affranchissement de ses colonies d'Amérique. 
C'était entreprendre de résumer toute T histoire 
du XIX^ siècle espagnol, période qui est aussi la 
moins connue des Hispano-Américains. Mais, si par- 
ler pendant trois heures et demie constitue, à soi 
seul, déjà un record, le faire d'une voix stentoréenne 
portant jusqu'aux extrêmes recoins d'un véritable 
colisée — puisque le vocable, de par son étymoiogie, 
signifie un «colossal» amphithéâtre et qu'au sur- 
plus, il s'emploie en espagnol pour désigner, par un 
lointain souvenir de l'amphithéâtre Flavien, une 
salle de spectacles — et avec l'enthousiasme toujours 
au diapason d'une multitude qui accueille chaque 
développement d'un tonnerre de bravos, ou d'un dé- 
chaînement de rires, n'est-ce point, en toute vérité, 
le record des records? Quand Blasco eut parlé ainsi 
deux heures d'horloge, il ne manqua pas, entre ses 
auditeurs, d'âmes compatissantes pour le supplier 
de prendre quelques instants de repos. L'orateur 
rejeta l'offre. Il savait que la moindre modification 
du mécanisme entraînerait l'arrêt du moteur. S'il 
eût cessé, même cinq minutes, de discourir, la fa- 



124 V. BLASCO IBÂNEZ. SES BOMANS 

tigue l'eût cloué sur place et Taphonie Teût irré- 
médiablement rendu muet. Il continua donc sans 
le moindre répit et sans épuisement visible, en 
pleine tension, jusqu'à ce qu'au coup de six heures, 
il crut enfin opportun d'entamer sa péroraison et 
de clore ainsi une harangue dont on ne trouverait 
d'équivalent, mais dans des conditions bien diffé- 
rentes — que dans les tournois oratoires d'un Ver- 
gniaud, lors des tumultueuses séances de 1792-1793, 
à cette Convention Nationale créatrice de la France 
moderne. Il va sans dire que le soir même, Blasco 
avait perdu l'usage de la parole et qu'il crut sérieu- 
sement qu'il ne le recouvrerait jamais. Au sortir de 
la salle, il avait été surpris par les accolades parti- 
culièrement ardentes de son imprésario. Ruisselant 
de sueur, épuisé, il lui avait, pour écourter une 
manifestation déplacée, brutalement posé la ques- 
tion: «Alors, combien ça fait-il? y> Car le digne fer- 
mier des éloquences mondiales n'était tant ému 
que parce qu'il savait, lui aussi, avoir battu le re- 
cord, non du verbe, mais ài\xjpeso! Blasco, qui avait 
appris à connaître ce genre d'hommes, savait que 
c'était en leur parlant affaires qu'il s'en débarras- 
serait le plus vite. L'imprésario lui déclara donc 
qu'il lui restait redevable d'une somme de j^esos 
équivalant à 14.500 francs de notre monnaie éva- 
luée à l'étalon d'or — car du franc actuel, hélas! on 
sait que la valeur n'est plus celle de ces époques 
lointaines. Or, si, comme salaire d'un après-midi 
de travail, la somme était rondelette, le hasard 
voulut que lorsqu'il retournait en Espagne, Blasco 
rencontrât à Montevideo le célèbre torero Antonio 
Fuentes, qu'on prétend lui avoir servi de modèle 
pour créer une partie au moins de son personnage 
de Juan Gallardo, dans Sangre y Arena. Blasco, 
qui brûlait de savoir à la source si l'éloquence était 



► 



ET LE ROMAN DE SA VIE 125 

aussi bien payée en Amérique — car iras los montes, 
ce point n'est pas douteux: les toreros l'emportent 
sur les orateurs — que la tauromachie, apprit ainsi 
que la solde du diestro ne dépassait jamais lO.OOO pe- 
setas par course. Il avait donc, ici encore et pour la 
première fois, battu un record non plus internatio- 
nal, national, et, naturellement, hors de sa patrie. 
En s'embarquant pour l'Amérique, Blasco Ibânez 
avait projeté de parcourir toutes les Républiques de 
langue espagnole, jusqu'à la frontière des Etats- 
Unis. Dût le voyage durer deux ou trois ans, il en- 
tendait connaître ainsi une a une les vingt nations 
dont le scion vigoureux a jailli du vieux tronc ibé- 
rique. Il avait, cette fois encore, compté sans son 
hôte et ce fut son caractère aventureux qui fit 
échouer ce plan original. Alors que certaines Répu- 
bliques sud-américaines, qu'à la date présente il 
n'a pas encore visitées, s'apprêtaient à le recevoir, 
il mit brusquement fin à sa tournée de conférences, 
et, par amour de l'action, se mua en colonisateur, 
devenant, d'homme de lettres, le pionnier des terres 
vierges.La plus belle, comme aussi la plus héroïque 
de ses aventures commençait. L'idée n'en avait pas 
jailli, comme Minerve toute armée du cerveau de 
Jupiter sous le coup de hache de Vulcain, un beau 
jour de sa tête puissante. Son voyage de conféren- 
cier n'était pas guidé par le seul intérêt pécuniaire. 
Blasco obéissait en principe au programme de son 
imprésario, lorsqu'il s'agissait de se faire entendre 
dans de grandes villes. Quand, par suite des im- 
menses distances qui séparent les provinces de l'Ar- 
gentine, il devait entreprendre quelqu'un de ces 
longs voyages dont notre vieux monde ne saurait 
se faire une représentation exacte, il redevenait 
l'écolier capricieux d'antan, ou, pour mieux dire, 
l'artiste se superposait à l'orateur et, afin de con- 



126 V. BLASCC» IBÀNEZ. SES ROMANS 

templer une merveille de la nature, ou d'étudier une 
colonie agricole modèle, il violentait sans scrupule 
ritinéraire fixé. Ainsi put-il voir l'Argentine mieux 
qu'aucun autre conférencier, ou même qu'aucun 
autre voyageur européen, depuis la zone tropicale 
jusqu'aux territoires glacés de Textrème sud. Par- 
fois l'imprésario qui dirigeait sa marche depuis 
Buenos Aires, le croyait occupé à haranguer tel 
auditoire d'une capitale de Province, lorsqu'un écho 
des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux 
bond, il s'attardait à observer, dans une tolderia (1) 
du Nord, les mœurs des Indiens! Il semblait que 
ressuscitât en lui l'âme vasrabonde des vieux con- 
quistadors. Il ressentait la tentation des territoires 
primitifs, la fièvre de lutter avec la terre sauvage, 
s'attardant. avec mélancolie, a évoquer l'œuvre des 
premiers hommes blancs, venus pour civiliser les 
Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, 
qui devinaient sa pensée, ne tardèrent pas à le ten- 
ter parleurs offres séduisantes. Lui, être de volonté 
et d'énergie, acoutumé à la lutte et qui savait agiter 
les masses au nom a'un idéal abstrait, n'était-il pas 
appelé à devenir un colonisateur modèle? Alors. 
pourquoi ne point rester en Argentine et, suivant 
l'exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas s'y 
enrichir, dans le métier de défricheur de terres? 

Tout d'abord, Blasco s'était récusé, se sentant 
perplexe. Puis, il se laissa peu à peu gagner par la 
Chimère. Vivre un roman au lieu de l'écrire, quel 
beau geste! Et l'on n'est pas pour rien artiste. Le 
rêve de devenir millionnaire, ne fût-ce qu'une sai- 
son, la perspective de remuer l'argent à la pelle, de 
commander à une armée de travailleurs, de transfor- 
mer l'aspect d'un coin du sol, d'y créer des lieux ba- 
il) Campement d'Indiens, 



ET LE ROMAN DE SA VTE 12Tf 

bitables: c'étaient là de trop brillantes visions pour 
qu'il n'acceptât pas de courir le risque d'une aussi 
gigantesque entreprise. Celui qui présidait alors la 
République Argentine se montrait, ainsi que ses 
ministres, enchanté à l'idée que cet écrivain au 
nom célèore, en se fixant dans leur pays comme 
agriculteur, n'allait pas tarder à se muer en récla- 
me vivante qui attirerait les émigrants européens 
vers des solitudes non défrichées, dont on ne dési- 
rait rien tant que la mise en culture rapide. On 
offrit donc à Biasco de lui vendre des terrains à bon 
marché, aux termes des conditions que fixait la Loi 
et celui-ci, quoique toujours vaguement inquiet sur 
un changement aussi radical d'existence, finit par 
laisser là ses conférences et revenir brusquement 
en Espagne. Il y écrivit, de Janvier à Juin 1910, a 
Madrid, un livre qui, malheureusement, n'a été tra- 
duit en aucune langue étrangère, sans doute à 
cause de ses dimensions monumentales et qui, 
même après de récents travaux français sur l'Ar- 
gentine — dont une thèse de doctorat es lettres, 
parue en 1920 — eiit mérité de passer à notre idiome. 
Ce livre, un in-folio de 771 pages, fut commencé 
d'imprimer le 20 Janvier et achevé le 4 Juillet 1910, 
pour la Editorial Esjpanola America na, par J. Biass 
et C^^, les gravures et les trichromies qui l'illustrent 
sortant des ateliers Dura. C'est une belle réalisation 
typographique, que déparent un peu deux types de 
lettres différents: Tun allant de la page 1 à la p. 502 
et l'autre, beaucoup plus dense, de la p. 503 à la fin, 
c'est-à-dire occupant la portion du volume consa- 
crée à la description des Provinces et Territoires Ar- 
gentins. Son titre est: Argoitina y sus Grandezas (1) 

(1) L'Argentine et ses Grandeurs. Plusieurs photogra- 
phies y représentent Biasco au cours de ses randonnées: 
ainsi p. 36, 79, 82, 108, &46, 654. 



128 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

et le caractère géographico- historique de la des- 
cription n'a pas exclu l'insertion, par l'auteur, de 
récits d'aventures personnelles, telle, p. 646-648, 
l'excursion à Vlngenio (1) de San Pedro de Jujuy, 
propriété des frères Leach, Anglais, qui y occu- 
paient plus de 4.000 Indiens à la seule récolte de la 
canne à sucre. La division générale de l'œuvre est 
la suivante: F Le im/ys Argentin; IF F Argentine 
cVhier; IIF F Argentine â- aujourd'hui; IV F Ar- 
gentine de demain; F° Les Provinces Argentines 
(Buenos Aires, Santa Fe, Entre RI os, Corrientes, 
Oôrdola, Santiago del Estero, Tncnindn, Salta, 
Jujuy, Catarnarca, La Rioja, San Luis, San Juan, 
Mencloza); VF Les Territoires Nationaux. 

Sa dette de reconnaissance à l'endroit d'un pays 
qui l'avait si bien reçu une fois payée, Blasco Ibâ- 
nez quitta l'Espagne pour retourner en Argentine. 
C'en était fait. Le romancier devenait colonisateur. 
Beaucoup de lecteurs estimeront à priori qu'une 
telle décision était chimérique. Avant de la con- 
damner en bloc, il importe, cependant, de réflé- 
chir sur ce fait psychique: qu'en Blasco, comme, 
d'ailleurs, en d'autres romanciers — dont le moins 
illustre n'est pas Balzac — , il existe une double per- 
sonnalité, celle de l'écrivain et celle de l'homme 
d'affaires. Mais d'affaires qui tournent mal, dans la 
plupart des cas, encore que combinées selon toutes 
les règles de la logique. Car si la tête d'Honoré de 
Balzac fut un volcan de projets, dont il s'éprenait 
et qu'il délaissait tour à tour pour des entreprises 
commerciales qui le ruinaient et qu'il devait ra- 
cheter ensuite par un labeur de galérien intellec- 
tuel, celle de Blasco Ibanez abrita également main- 
tes coûteuses fantaisies, dont celle de la colonisa- 

(1) Fabrique de sucre. 




A LA CIMK i)K LA COUDILLKKE DES ANDES 

Hlnsco est reijrésenté, dnns cette photo^-rapliie, au moment 
où il a atteint la frontière de l"Aro-entine et du Chili, mar- 
quée i)ar le monument dit: El f'risto de In Paz. 




DEUX ''AMIS» DR BLASCO Indiens fruerriers de 
la tril)u des chitnnjiis, dans la province de Corrientes) 



ET LE ROMAN DE SA VIE 129 

tion américaine constitue un exemple caractéristi- 
que. Personne ne niera, j'imagine, qu'un esprit 
capable d'écrire un boa roman, reflet de la vie, le 
soit aussi de concevoir une grosse entreprise de 
travail. Le malheur, c'est que ces Imaginatifs, 
abondants en inventions, soient tcop souvent vic- 
times de leur fécondité mentale et qu'ils abandon- 
nent trop vite un dada pour en chevaucher un au- 
tre, jugé plus merveilleux. L'homme d'action, au 
contraire, s'il a peu d'idées, du moins en poursuit-il 
âprement la réalisation, marchant droit devant soi 
et toujours de l'avant. C'est le tîmeo hominem unias 
lihri de l'adage attribué a St. Thomas d'Aquin, qui 
trouve en eux une justification plus positive que 
sur le domaine de la spéculation mentale. Mais 
Blasco s'était toujours cru appelé, même lorsqu'il 
n'était encore que romancier valeucien, à réaliser 
quelque gigantesque tâche, industrielle ou agri- 
cole. Ici encore, ce fut plutôt le besoin d'action que 
l'amour de l'argent qui conditionnait son rêve. Les 
richesses acquises facilement et sans effort ne l'atti- 
rent pas. Il est ennemi irréductible du jeu, même 
de cet innocent domino, si populaire en Espagne. 
Les opérations de Bourse lui inspirent une répug- 
nance plus insurmontable encore. Je dirai plus loin 
quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, 
lorsqu'il écrivait Les Ennemis de la Femme, dont 
la traduction malheureusement mutilée, — comme, 
déjà, celle des Quatre Cavaliers de V Apocalypse , 
pour de soi-disant «raisons éditv)riales» — a com- 
mencé de paraître dans la Revue de Paris du P^ 
Février 19*21. Ce qui l'enthousiasme, ce sont les for- 
tunes dt3 modernes capitaines d'industrie, créateurs 
d'immenses fabriques, de lignes de. navigation, dé- 
fricheurs de terrains incultes depuis que le monde 
est monde, titans modernes, en un mot, dont il a 

17 



130 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

chanté, plutôt que décrit, la grandeur dans son 
roman: Los Argoncmtas. Et c'est sous l'hypnose de 
cet héroïque rêve qu'il s'en fut par delà l'Océan, 
pour y continuer, en plein vingtième siècle, l'épo- 
pée des conquistadors, dont il devait, pour le pu- 
blic parisien de Y Unixer site des Annales, célébrer 
les prouesses en quelques périodes — qui s'enlèvent 
avec la vigueur d'une fresque de Raphaël à la Six- 
tine — de sa conférence: L Ame Nouvelle de V Amé- 
rique, qui est de Mars 1918 (1). Visionnaire têtu, 
c'était la difficulté, c'était l'obstacle qui l'attiraient 
et aussi l'ambition de faire quelque chose que nul 
n'eût fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il ex- 
posa tranquillement tout ce qu'il possédait: ce que 
lui avait laissé son père en mourant, ce que ses 
livres lui avaient rapporté, tous ses gains de con- 
férencier. 

Ses amis d'Europe ne virent pas sans surprise 
l'éloquent orateur, dont le verbe s'achetait au poids 
de l'or, se muer en homme des champs et des bois, 
échanger les escarpins vernis contre de rudes bot- 
tes en peau de truie du gaucho et son frac du bon 
faiseur pour le poncho en chasuble des coureurs 
de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu 
lui donner une concession en pays relativement 
civilisés et à proximité de centres de colonisation 
déjà anciens. Il s'y refusa nettement. Il ne venait 
pas pour être agriculteur. Il tenait à son rêve. II 
entendait être colonisateur, s'en aller en plein dé- 
sert. En conséquence, il choisit, dans la Patagonie, 
un territoire du Rio Negro. Il faudrait recourir aux 
descriptions qu'en a données l'écrivain argentin, 

(1) Cette conférence, lue par M. Alfred de Bengoe- 
chea, traducteur des Ennemis de la Femme, est imprimée 
p. 404-422 du Journal de rUnirersiié des Aimâtes.^' du 
1er Novembre 1918. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 131 

rédacteur a la Nacion, M. Eoberto J. Payrô, dans 
les deux volumes de son Australia Argent ina, 
pour bien rendre les aspects essentiels de ces ré- 
gions sauvages et grandioses, interminables soli- 
tudes où sévissent les trombes de terre, où, comme 
au Sahara, de décevants mirages guettent les cara- 
vanes de mules dans leur route incertaine, ainsi 
que. dans les déserts africains, celles de chameaux, 
au milieu des mêmes tourments de la faim et de la 
soif. Quand l'illustre Darwin réalisa, de 1831 à 1836, 
cette expédition scientifique sur les côtes de l'Amé- 
rique australe d'où devait naître le livre de 1859 
sur \ Origine des Espèces par voie de sélection na- 
ti(,relle, il qualifia les hauts plateaux patagoniens 
voisins de l'Atlantique de «territoires de la désola- 
tion». Mais, le long des fleuves qui les parcourent, 
s'étend une bande de terre d'une extraordinaire fé- 
condité, où semblent s'être concentrés tous les élé- 
ments de richesse qui font si totalement défaut 
dans les espaces désertiques environnants. Décou- 
verte par Magellan en 1520, la Patagonie a été 
partagée, par le traité de 1881, entre l'Argentine 
et le Chili, et le monument qui vient d'être érigé, 
à Punta Arenas, au célèbre navigateur portugais 
n'est qu'un symbole consacrant la lente et progres- 
sive mainmise de l'homme civilisé sur des régions 
qu'habitaient des sauvages tehuelches, ])eliaenclies 
et autres tribus indiennes primitives. IjQ settlement 
de Blasco Ibanez était situé sur la rive gauche du 
Rio Negro, fleuve qui a donné nom à la Golerna- 
ciôn (1) de Rio Negro, peuplée — au moment où s'y 
établissait le colonisateur — d'une dizaine de mille 
âmes et dont la capitale, Viedma, n'en comptait 
guère plus de 1.500. Lorsqu'il en prit possession, 

(1) Territoire, dans l'Argentine, 



132 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

il n'en connaissait guère l'état, l'ayant vue au 
cours de sa tournée de conférences, mais de façon 
fort superficielle, et avant réalisé cet achat de trois 
lieues carrées de terre sur la simple inspection d'une 
carte. Aussi fallut-il qu'il. en recherchât la situa- 
tion exacte d'abord, puis qu'il en fixât les limites 
avec l'aide d'un agronome, la boussole à la main. 
Ainsi commença une existence étrange, en com- 
pagnie de quelques hommes fidèles, sorte d'état- 
major appartenant aux nationalités les plus di- 
verses. Le premier abri, dont il avait fallu se 
contenter, avait été une vieille paillote achetée a 
un Indien, unique habitant de ces lieux. Blasco y 
était a peine installé, que le brusque changement 
de vie, les privations et aussi l'infection d'eaux 
stagnantes qu'une soudaine inondation avait accu- 
mulées, lui causèrent une fièvre si intense qu'il 
resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en 
proie au délire, étendu dans cette misérable cabane, 
à l'abandon, sans assistance qu'une sorte de re- 
bouteuse, ou sorcière indienne. Pendant qu'il gisait 
de la sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans 
répit, sur le vif-age brûlant, ces abominables pu- 
naises de grande taille et ailées, qu'au Chili on 
appelle vinchvcas, insectes sanguinaires a la pi- 
qûre lancinante. Et lorsque, accompagné par un 
ami accouru à son aide, il put eiifin se risquer, 
dans une charrette, à aller consulter un médecin 
— la bagatelle de vingt lieues a faire en plein dé- 
sert — , le véhicule qui le portait eut le bon esprit 
de se rompre â la nuit tombante et le compagnon 
de Blasco dut le laisser là, au beau milieu de la 
brousse, sans autre protection que la flamme qu'il 
avait eu soin, avant de partir en quête d'un autre 
moyen de locomotion, d'allumer dans la steppe, 
afin d'éloigner du patient, enveloppé dans ^on pon- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 133 

cho et qu'eatourait ce cordoa de feu, la rage homi- 
cide des pumas, ou couguars, et semblables mam- 
mifères carnassiers. Mais pourquoi entamer la rela- 
tion des aventures innombrables, des périls variés 
qui, au cours de ces quatre années de lutte dans un 
coin du monde soumis, pour la première fois de- 
puis des milliers de siècles, a une volonté ration- 
nelle, marquèrent la carrière du fondateur de la 
Colonla Cervcmtes? De ses trois ennemis princi- 
paux: la terre, les hommes et les banques, je ne 
sais si le dernier n'a pas été, en définitive, le plus 
impitoyable. La terre et les hommes, si durs qu'eus- 
sent été leurs hostiles résistances, se fussent lais- 
sés vaincre, à force d'énergie. Mais les sociétés de 
crédit, ces anonymes Shylocks qui opèrent à l'om- 
bre do la Loi, ne l'ont pas lâché un moment, et 
aujourd'hui, Blasco Ibafiez n'a pu qu'au prix de 
pertes considérables se libérer totalement de leur 
emprise. Pour que les gens de la finance conti- 
nuassent à patronner son œuvre, il se voyait con- 
traint, de temps à autre, de laisser là le costume du 
colon, d'endosser l'habit de ville, de s'installer dans 
un confortable hôtel de Buenos Aires, d'y réap- 
prendre pendant quelques jours le vie factice et lu- 
xueuse des milieux citadins, pour, en fin de compte, 
dans le quartier des Banques, s'en aller jouer de 
ruse, en un tournoi inégal, avec les madrés com- 
pères qui les gèrent et lutter à forces dispropor- 
tionnées avec ces chevaliers internationaux de 
l'agio cosmopolite. Cependant, et malgré les dé- 
dains d'une opinion frivole, toujours prête à juger 
hommes et choses selon les critères de sa pauvre 
philosophie, l'œuvre colonisatrice de Blasco pros- 
pérait. Non seulement il avait défriché la terre 
vierge et la fécondait par un ingénieux système 
d'irrigation adopté de celui en usage dans la Huerta 



134 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

de Valence, mais encore y traçait-il le futur empla- 
cement d'un groupement central d'habitations en 
maçonnerie, dont une gare, la Estaciôn Cervantes, 
assurerait l'accès. En Argentine, les chemins de 
fer n'usent pas des mêmes égards que ceux d'Eu- 
rope à l'endroit des humains. Le settJement de 
Blasco recevait bien, tous les deux jours, la visite 
d'un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait 
faire halte qu'a des lieues de là. L'édifice en bois 
qu'érigea Blasco en marqua, désormais, l'arrêt fixe 
et c'est seulement alors qu'il procéda aux plans du 
puetlo (1), dont les rues, larges de vingt mètres, et 
les places infinies témoignaient qu'en ces pays 
neufs, c'est plutôt à l'avenir qu'au présent que 
songent les règlements de colonisation. Oq pueMo, 
Blasco le mit sous l'égide du père spirituel de toutes 
les Républiques de l'Hispano-Amérique, Miguel de 
Cervantes Saavedra. Encore que d'effigie douteuse, 
ce fut son buste qu'il érigea sur la Place Centrale: 
palladium de la future cité, en même temps que 
réparation d'une injustice étrange et trois fois sé- 
culaire. Car si, en Espagne — outre le célèbre châ- 
teau-fort en ruines qui garde l'entrée de Tolède, 
ce CastUlo de San Cervantes qui ne s'appelle ainsi 
que par une corruption de l'appellation originale, 
celle du martyr espagnol Servando — un maigre 
bourg de la province de Lugo évoque seul le pa- 
tronymique de l'auteur de Don Quichotte, outre-mer 
tous les saints du calendrier, tous les héros de la 
mythologie et de l'histoire, mille inconnus illustres 
ont servi à dénommer villes et villages, mais per- 
sonne n'y avait jamais songé, avant Blasco Ibanez, 
à placer sous l'invocation de l'immortel manchot 
de Lépante un habitat d'êtres humains, quel qu'il 

(1) Localité, 



Et LE ROMAN DE SA VIE 135 

fut. Et, dans les répertoires techniques où sont 
cependant consignés jusqu'aux moindres patrony- 
niiques des plus fous «cervantistes», le nom de 
Blasco Ibânez, fondateur de la Colonia Cervantes, 
devrait avoir sa place de droit. 

Pour défricher et arroser ses terres, Blasco Ibânez 
eut sous ses ordres jusqu'à 600 individus, ramassis 
d'épaves des deux mondes, où dominaient, cepen- 
dant, les Chiliens, où ne manquaient pas les Indiens 
et où, brochant sur le tout, apparaissaient quelques 
authentiques bandits et maints aventuriers inter- 
nationaux. On trouve, dans la première partie des 
Quatre Cavaliers de V Apocalypse, divers ressouve- 
nirs de ces hordes, qui n'étaient pas d'un maniement 
aisé. Il y avait là, abruti par l'alcool, un ancien 
baron allemand, naguère capitaine dans la Garde 
Impériale, tombé à Fignominie de n'être plus que 
simple terrassier. Il y avait aussi un illustre archi- 
tecte de Vienne, dont la déchéance était non moins 
totale et navrante. Le samedi, jour de paie, Feau- 
de-vie coulait à flot dans les campements depeo- 
nes (1) et, fréquemment, par-dessus le crissement 
nasillard des guitares chiliennes accompagnant la 
zamacueca (2) nationale, crépitaient les coups de 
revolver de ces desesperados. Rare était la semaine 
où il n'y eût pas quelque mort, ainsi que plusieurs 
blessés. Il n'était pas un de ces infortunés qui ne 
travaillât en compagnie d'une arme à feu ou d'un 
poignard. Blasco, avec ses contremaîtres, ne se 
trouvait donc que faiblement protégé contre les 
entreprises de cette canaille. C'est ainsi qu'un ma- 

(1) Journaliers. 

(2) Danse populaire au Chili, au Pérou, en Bolivie et 
d'autres pays encore de TAmérique, sorte de sarabande ou 
de fandango des nègres, des souteneurs et gens de même 
acabit. On l'appelle aussi cueca. 



13«) V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

tÎQ, OÙ son fidèle état-major était dispersé aux 
quatre coins de la colonie, surveillant les travaux, 
et où le patron se trouvait seul dans la baraque de 
bois qui lai servait alors de demeure et qui abritait 
aussi les sommes destinées à la prochaine paye, il 
aperçât soudain, au moment où il procédait, devant 
sa porte, en déshabillé, aux soins de sa toilette, les 
femmes de ses fidèles employés accourir, parmi 
des cris d'angoisse et des gestes tragiques, précipi- 
tamment et en désordre, vers lui. Elles n'étaient 
pas encore à portée de sa voix que découchait 
derrière cette phalange apeurée une masse sombre 
et silencieuse d'hommes de toute couleur et de 
tous âges, qui se dirigeait sans hâte vers la case 
du maître. C'étaient les journaliers de l'un des cam- 
pements, qui s'étaient déclarés en grève et, sous 
prétexte d'exposer leurs doléances, n'entendaient 
rien moins que mettre la caisse de la colonie au 
pillage, en tuant son gardien et propriétaire au pre- 
mier geste d'opposition. On a suffi^ament insisté, 
dans les pages précédentes, sur l'une des qualités 
dominantes de Blasco Ibâùez, qui est celle d'être 
l'homme des foules. Dans une intuition que son 
expérience des multitudes rendait naturelle, il per- 
çut immédiatement que la seule chance de salut 
qui s'offrait à lui consistait en une de ces offensi- 
ves hardies, comme tant de fois, dans sa carrière 
de tribun, il en avait prises en face des plèbes hos- 
tiles, devançant leur attaque par une brusque irrup- 
tion oratoire qui, en jetant la confusion chez quel- 
ques-uns, briserait Télan coordonné, romprait l'unité 
de l'assaut, permettrait de gagner un temps d'au- 
tant plus précieux que c'était de lui que dépendait 
l'heureuse issue de cette tactique. Il saisit donc sa 
carabine Winchester, et, bondissant jusqu'à l'en- 
ceinte de fils de fer de sa case, cria, plus qu'il ne 



ET LE BOMAN DE SA VIE 137 

les parla, quelques phrases comminatoires sur un 
ton foudroyant. «Que voulaient-ils? Qu'ils parlas- 
sent! Leurs voeux seraient écoutés, dans la mesure 
du possible. Mais que personne ne s'avisât de violer 
le domicile du chef, personne! Le premier qui fran- 
chirait les fils de fer était un homme mort...» Me- 
nace ridicule en pareil moment et qui n'en pro- 
duisit pas moins comme un effet de surprise. Les 
révoltés s'arrêtèrent, abasourdis. Mais déjà Blasco 
Ibânez leur parlait. C'était cela qu'il avait voulu: 
les tenir sous l'emprise de son verbe. Que leur dit-il? 
Il m'a avoué être fort embarrassé aujourd'hui pour 
le répéter avec précision. En tout cas, il ne pro- 
nonça jamais, dans toute sa carrière, de discours 
plus senti, ni plus vibrant. Pectus est quod diser- 
tos facit, selon la définition de Quintilien, et si 
notre Boileau a ajouté que 

Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement 
Et les mots pour le dire arrivent aisément, 

Blasco, qui concevait parfaitement que la trame de 
ses jours se nouait au fil de son verbe, dut, j'ima- 
gine, trouver les mots qui allèrent peu à peu ré- 
veiller, au fond des cœurs pétrifiés de ces parias, 
ces émotions dont la source semblait s'y être tarie 
pour jamais et qui transforment en un moment la 
brute insensible en être humain, attendri et trem- 
blant. «Jamais — m'a-t-il déclaré littéralement — je 
ne prononçai de harangue plus tumultueuse, plus 
pathétique, plus bouillonnante. Ma main droite, 
crispée sur le rifle, m'interdisait toute autre gesti- 
culation que le heurt saccadé d'une culasse d'acier 
sur le sol durci de l'allée. Le poing serré de ma main 
gauche traçait dans les airs des menaces de horions 
meurtriers. Toute ma crainte, c'était qu'en dépit de 

18 



138 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

mon éloquence, une tête brûlée ne donnât, en fran- 
chissant isolément les fils de fer, l'exemple aux 
autres, médusés, auquel cas les moutons de Pa- 
nurge eussent suivi la brebis galeuse et c'en eût 
été fait de moi. Dominant mon émotion, je m'effor- 
çais cependant de suivre sur mon auditoire le pro- 
grès d'un lent travail intérieur de pensée, à mesure 
que je parlais. Mais si les faces de métis se déten- 
daient peu à peu, c'est que ces simples ignoraient 
le foncier nihilisme moral d'Européens blasés sur 
tout, sauf sur l'immédiate jouissance matérielle. Et 
c'étaient ceux-ci, l'âme du complot, qu'il importait 
de toucher. Je me surpassai en éloquence. J'évo- 
quai toutes les choses sacrées dont peut vibrer une 
âme humaine, même la plus rebelle au sentiment. 
Pour la première fois, ces hommes surent qui j'étais. 
Ils ne m'avaient va jusqu'alors qu'à travers le nimbe 
déformateur du maître, dont La Fontaine a dit que 
c'était l'ennemi. Ils me connurent comme leur égal, 
leur frère de souffrances et de luttes. J'en vis qui 
s'attendrissaient. D'autres, comme furieux de ce 
contretemps émotif, abandonnaient, la tète basse 
et l'air pensif, la bande révoltée. Il ne restait que 
quelques irréductibles, au rictus grimaçant, au 
faciès de cannibales. Mais ils étaient désormais 
noyés dans une masse déconcertée. Et les femmes, 
profitant de la trêve, avaient couru jusqu'aux cam- 
pements des pacifiques, en avaient convoqué les 
meilleurs. L'insurrection était vaincue. Mes con- 
tremaîtres ne tardèrent pas, eux aussi, à survenir, 
qui, aussitôt, se chargèrent de faire entendre rai- 
son aux rebelles. Une fois de plus, j'avais, comme 
le vieil Orphée, cet autre Argonaute, dompté les 
bêtes par ma musique...» 

Comme si de telles expériences n'eussent pas 
suffi h refroidir son ardeur colonisatrice, Blasco, 



ET LE ROMAN DE SA VIE 139 

incapable de modérer son élan, ou même de mesu- 
rer ses forces aussi longtemps que le feu de l'ins- 
piration le brûle, s'était engagé dans une seconde 
entreprise et avait fondé, non plus dans l'Argen- 
tine australienne, mais à son extrême Nord, sur les 
frontières de l'Uruguay et du Paraguay, dans la 
province de Corri entes, un nouveau seulement, 
qu'il baptisa, en filial hommage, cette fois, à sa 
cité natale: Nueva Valencia (1). La province ar- 
gentine de Corrientes mesure 84.402 kilomètres 
carrés et est subdivisée en 24 départements. Sa ca- 
pitale, Corrientes, comptait, à cette époque, une 
vingtaine de mille âmes. Située au bord du Paranâ 
— fleuve dont la jonction avec l'Uruguay donne 
naissance à cet immense estuaire dont l'ouverture 
n'a pas moins de 230 kilomètres et que l'on dé- 
nomme Rio de la Piata — , elle vit surtout de l'indus- 
trie des bois et des peaux et l'on sait qu'elle exporte 
aussi annuellement, sur les fabriques de viandes 
de conserve de l'Uruguay, une quantité considé- 
rable de bétail boviux Si Blasco Ibânez vit assez 
pour réaliser son cycle de romans américains, nous 
pouvons compter, quelque jour, sur de merveilleu- 
ses descriptions de ces régions si peu connues du 
public français instruit. Niieva Valencia — d'une 
contenance totale de 5.000 hectares de terres ferti- 
les et généreuses, où l'oranger poussait comme 
dans la Huerta, oii le riz, dans les lagunes et es- 
tuaires d'iberâ et Maloya, eût pu rivaliser avec 
celui de l'Albuféra — était à une distance plus gran- 
de de la Colonia Cervantes que celle qui sépare 
Paris de Pétrograde! La Colonia Cervantes connais- 
sait des températures hivernales de 18° au-dessous 
de zéro. Celle de Nueva Valencia était sise en pleine 

(1) Nouvelle- Valence. 



140 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

zone tropicale. Il fallait quatre jours et quatre nuits 
de railway pour se rendre de l'une à l'autre. Ce 
voyage, combien de fois Blasco l'a-t-il réalisé? Il 
lui serait, sans doute, difficile de l'évaluer avec 
exactitude. Je sais seulement qu'il m'a conté Tavoir 
fait, en une certaine circonstance, dans les condi- 
tions suivantes: arrivé le matin à Cervantes, il en 
repartait l'après-midi pour Valencia, passant ainsi 
8 jours et 8 nuits consécutives en chemin de fer! 
On s'étonne, et il y a lieu de s'en étonner, que sa 
santé ait pu résister à de pareils voyages, non seu- 
lement à cause de la fatigue qu'ils impliquaient, 
mais par le brusque saut qu'ils comportaient dans 
deux températures opposées. Il lui arriva plus d'une 
fois de débarquer à Cervantes, venant de Valencia, 
dans le léger appareil du poncho tropical aux vives 
couleurs, par un vent glacial qui balayait ces soli- 
tudes désertiques, ou, à l'inverse, de descendre en 
Valencia, à la température paradisiaque, en cos- 
tume patagonien, capote de peau de renard et pe- 
sant attirail antarctique. Mais aussi quelle variété 
prodigieuse d'impressions et de sensations ne re- 
cueillait-il pas, au cours de telles randonnées! Sa 
colonie du Nord avait, en face d'elle, le célèbre 
G7'an Cliaco, vaste région comprise entre les Andes 
de Bolivie à l'ouest, le fleuve Paraguay à l'est, le 
plateau du Matto-Grosso au nord et le fleuve Salado 
au sud. Inondée périodiquement par ses cours d'eau 
et des pluies torrentielles, elle est encore habitée 
d'Indiens Lenguas et Todas, à peine touchés par no- 
tre civilisation. Blasco s'y rendit à plusieurs repri- 
ses, en expédition scientifique, pour y étudier sur 
place les mœurs de ces tribus errantes. Tout n'était 
donc pas, dans cette vie de colonisateur, peines et 
tracas. Aussi bien, un artiste comme Blasco Ibânez 
ne sait-il pas toujours prendre ses revanches sur 



ET LE ROMAN DE SA VIE 141 

la réalité, même la plus ardue? Lorsque Tétude de 
ses machines d'irrigation — car, à Nueva Valencia 
comme à Cervantes, tout était à faire — ou la néces- 
sité d'une ouverture de crédits l'appelaient à Bue- 
nos Aires — et j'ai déjà mentionné ses fugues, plus 
ou moins passionnelles, en Europe — , il apprit à 
connaître l'émoi des grands manieurs de capitaux, 
perdant et gagnant de considérables sommes avec 
son éternelle sérénité de surhomme. Un mot de lui 
à ce sujet restera légendaire. Il y a quelques années, 
à un journaliste, qui, au cours d'une interview, lui 
demandait quelle avait été celle de ses œuvres qu'il 
avait signée avec le plus d'émotion, il fit cette lapi- 
daire réponse: «Certain chèqite de 800.000 francs.» 
Quelle vie intense que la sienne, à cette époque! A 
une saison passée au milieu du confort raffiné d'un 
palace de la capitale argentine, succédait un séjour 
dans la case de bois de Rio Negro, pour, lorsqu'il 
n'y tremblait pas de froid, galoper parmi les tour- 
billons de poussière soulevés par l'ouragan pata- 
gonien qui, fréquemment, désarçonne les cavaliers 
les plus adroits. D'autres fois, au contraire, il s'en- 
dormait dans un rancho (1) de Corrientes, où, avant 
de clore les paupières, il voyait scintiller l'embra- 
sement sidéral d'un ciel de tropique à travers les 
troncs d'arbres bruts servant de murs à son abri 
rustique, cependant que, dans ses insomnies, il 
entendait au dehors, à quelques pas seulement, les 
rats hurler d'effroi au cours des chasses sangui- 
naires que leur font les serpents. 

Il faut, puisque de serpents il s'agit, que je conte 
ici une anecdote qui, précisément, a trait à Corrien- 
tes et à la variété la moins sympathique de ces 
ophidiens, les crotales. Blasco, à la fin de sa pé- 

(1) Cabane, en Amérique Latine. 



142 V. BLASCO IBAnEZ. SES ROMANS 

riode de colonisation, s'était fait construire à Nueva 
Valencia une belle maison de briques aux spacieu- 
ses vérandahs. Il arrivait de Buenos Aires pour en 
prendre possession et était occupé a en faire le tour 
du propriétaire, admirant les tapisseries, les ta- 
bleaux, les parquets luisants — extrême luxe dans 
ces contrées—, lorsqu'étant entré dans la salle qu'il 
destinait a sa bibliothèque, Tamour des livres fut 
cause qu'oubliant tout le reste, il se mît à procéder 
à l'ouverture d'une des grandes caisses dont le con- 
tenu devait passer sur les rayons des meubles qui 
garnissaient les murailles. Il avait à peine pris le 
premier de ces volumes — l'un des tomes français 
de V Histoire Générale de Lavisse et Rambaud — , 
quand son attention fut attirée soudain par une 
cravate jaune et noire qui gisait au beau milieu de 
la pièce. Ces couleurs, qui n'étaient pas celles 
qu'affectionne Blasco, comme aussi l'étrange posi- 
tion de l'objet, le décidèrent à interrompre un ins- 
tant la tâche commencée, pour ramasser une cra- 
vate aussi extraordinaire et dont la présence en 
cette bibliothèque ne laissait pas de l'intriguer vi- 
vement. Mais au moment où, sans défiance, il se 
disposait à porter la main sur elle, la cravate, 
comme sous le déclic d'un puissant ressort d'acier, 
s'érigea dans l'espace et dardant sur l'adversaire 
un regard qui n'était pas le regard de sa congé- 
nère Sancha dans Oaûas y Barro, lui eût donné le 
baiser de mort, si V Histoire Générale, projetée à 
temps, n'avait arrêté son bond meurtrier et permis 
à Blasco d'achever ce serpent à sonnette — car c'en 
était un — dont l'appendice caudal bruissait dans 
l'excitation de sa grande colère. Le tome de La- 
visse et Rambaud, avec sa reliure brisée, subsiste, 
muet témoin de cette scène horrifique. Il faut, 
d'ailleurs, toujours avoir grand soin, dans ces pa- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 143 

rages daugereux, de retourner, avant de les mettre, 
chaque matin, ses bottes, de peur qu'elles n'abri- 
tent quelque hôte importun, insecte ou reptile ve- 
nimeux, venu la nuit y chercher un asile. Mais, 
souvent, cette précaution, pour Blasco, était su- 
perflue. Car, au lieu de dormir sur un grabat de van- 
clio, il ne connaissait, en guise de lit, que notre 
mère commune à tous, cette terre nourricière et 
indifférente qui, nous ayant produit sans effort, 
nous reçoit aussi, libéralement, dans son sein. Je 
me souviens d'avoir, à propos de ses multiples ava- 
tars d'alors, entendu Blasco raconter comment, un 
jour où il était allé étudier un territoire de coloni- 
sation lointain, il se vit obligé de peler lui-même 
les pommes de terre, pendant que son compagnon 
s'occupait à allumer le brasier où allait rôtir le 
quartier de viande apporté à l'arçon de la selle. aY 
;?6w,ç^'— concluait-il philosophiquement — qite treinta 
(lias antes, estaha comiendo en el Bosqite de Bolo- 
nia,' /en el restaurant de Ârmenonville/y) (1). C'est 
la vie et d'elle comme de la Nature, l'on peut dire, 
avec les Italiens, qu'elle n'est belle qiie «^er troppo 
variary> (2). 

Brusquement, en 1913, il y eut un nouveau vi- 
rage, celui-ci décisif, sur la piste de cette course à 
l'étoile. Son enthousiasme de colonisateur étant 
mort, Blasco décida de laisser là Cervantes et Va- 
lencia et de revenir à la littérature. Il faut, pour 
bien s'expliquer un tel changement, se rappeler 
que, cette année-là, la Eépublique Argentine avait 
souffert d'une de ces crises financières qui, pério- 
diquement, viennent bouleverser — maladies d'un 
organisme qui se développe trop vite— sa vie éco- 

(1) «Et je pensai qu'un mois avant je déjeunais, au Bois 
de Boulogne, au restaurant d'Armenonville!> 

(2) «Par sa grande variété.» 



U4 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

nomique. Bien que moins grave que de précéden- 
tes, dont on gardera longtemps le souvenir là-bas, 
cette crise de 1913 occasionna maintes faillites et 
bien des banques fermèrent leurs guichets, non 
sans exiger au préalable le remboursement de leurs 
créances, d'où naquit une énorme panique. En toute 
autre circonstance, Blasco iDâiiez eût lutté avec 
une énergie centuplée, excité par l'obstacle, selon 
une loi de son tempérament. Mais, cette fois, il se 
sentait sans volonté pour reprendre la bataille et, 
depuis plusieurs mois déjà, éprouvait une lassitude 
inquiétante et constante. C'est que, depuis près de 
cinq années, il n'avait pas touché à sa plume, si 
ce n'est pour aligner des chiffres, ou rédiger de fas- 
tidieux bilans. Cette trahison à la littérature le 
rendait nerveux et triste, comme ces malades en 
proie à des maux mystérieux que nul homme de 
l'art ne réussit à diagnostiquer. Et voici la confes- 
sion qu'il m'a faite, lorsque, au cours d'une con- 
versation amicale, j'év^oquais cette année climaté- 
rique de son existence: <^Un matin, à l'heure où 
l'on voit les choses sous leur aspect véritable, avec 
tout leur relief, leurs contours et leurs formes, 
j'eus honte de ma situation. Gagner une fortune, 
c'est affaire de toute une vie. De braves gens s'ima- 
ginent que c'est là chose aisée. Erreur profonde! 
Une chance à la loterie, un heureux coup de 
Bourse: on a vu quelques mortels s'enrichir de la 
sorte. Combien sont-ils? Gagner une fortune par 
l'industrie ou dans l'agriculture, en un mot par 
son travail, c'est, je le répète, question d'années et 
d'application tenace. J'étais en train de devenir un 
précurseur, comme il y en a à l'origine de chaque 
lamille de millionnaires, en Amérique. Mon sacri- 
fice valait-il d'être fait? Dussé-je devenir, quelque 
jour, un capitaliste authentique, le jeu n'en méri- 




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ET LE EOM^X DE SA \1E 14') 

tait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que 
des petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des 
noces, ces capitaux réunis par le labeur du grand- 
père? Et, surtout, ce que je ne pouvais admettre, 
c'était le renoncement définitif a la littérature, cet 
enlisement progressif dans la rusticité béotienne 
des colonisateurs... Non, non, il fallait en finir!» 

Blasco vendit donc Cervantes à une société de 
colonisation. Il la vendit a perte, à cause de la crise 
susmentionnée. Ayant payé ses dettes aux ban- 
ques, il lui restait en mains des actions d'autres 
entreprises coloniales, mais il ne retirait de l'opé- 
ration finale aucun argent liquide. «Vous allez voir 
— disait-il à ses intimes — que je partirai sans le sou 
de ce pays où tant d'imbéciles ont gagné des mil- 
lions!» En fait, tout l'argent qu'il avait apporté d'Eu- 
rope s'était volatilisé et il ne conservait, comme 
résultat de son immense effort, que quelques effets 
de crédit, «chiffons de papier» à la plus qu'incer- 
taine valeur, étant données les fluctuations écono- 
miques de l'Argentine. La liquidation de sa colonie 
de Nueva Valencla fut plus laborieuse. Un banquier 
s'en chargea, se réservant la majeure partie de la 
propriété, et Blasco, croyant ses affaires en ordre, 
s'embarqua pour l'Europe et vint s'installer à Paris, 
où il continua la rédaction de son introduction aux 
romans du cycle qu'il avait projeté d'écrire sur 
l'Hispano-Amérique: Los Argonautas. Il était en 
plein labeur de joyeuse création, lorsque lui parvint 
de l'Argentine la nouvelle inopinée que son co-asso- 
cié, le banquier qui gérait Nueva Vo.lencia, venait 
de faire faillite. Il dut repartir précipitamment pour 
Buenos Aires, au commencement de 1914, et y 
passa quelques mois, absorbé par toute sorte d'en- 
nuyeuses démarches, car dans cette faillite som- 
braient aussi des fonds en dépôt a la banque et lui 

19 



146 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

appartenant. Il y acquit la conviction que, pour 
continuer la colonisation de Ni^eva Vaïencia et ré- 
cupérer sa part, il fallait qu'au préalable la pro- 
cédure compliquée de la faillite ait été terminée, ce 
qui demandait de longues années. Et, pour sauver 
quelques miettes de son avoir en Amérique, il se 
voyait obligé à en appeler lui-même à des procès: 
expédient qui répugnait trop fort à son caractère. 
Des ennemis de Blasco Ibânez n'ont pas laissé 
passer l'occasion qui s'offraient à eux pour tirer ar- 
gument des incidents compliqués de cette malheu- 
reuse faillite du banquier espagnol Ruiz Diaz, Di- 
recteur du Banco Popular Espanol à Buenos Aires 
et du Banco de la Provincia de Corrientes. Con- 
fondant le procès intenté a Ruîz Diaz pour la fail- 
lite du Banco Poj^iilar EsjkcûoI avec les litiges 
judiciaires, d'ordre absolument distinct, relatifs à la 
transmission de Nueva Vaïencia, ils en ont fait une 
seule et même monstrueuse affaire, brodant sur 
ce thème, fertile en inventions, les fantaisies les 
plus extraordinaires, depuis les attaques de Heraldo 
deHamlurgo, — feuille de diffamation hebdomadaire 
que dirigeaient, pendant la guerre, à Hambourg, 
avec les fonds de quelques riches marchands et 
exportateurs, de tristes renégats — en Janvier 1916, 
jusqu'aux coqs-à-l'âne fastidieux du Dr. Pedro de 
Mugica, professeur depuis plus de trente anuées à 
Berlin, en ces derniers temps. Mais déjà le Heraldo 
hambourgeois avait eu le courage d'avouer (v. son 
numéro du 5 Janvier 1916) que, s'il s'en prenait à 
Blasco Ibaûez, c'était parce que celui-ci avait «em,- 
pleado ûltimamente su talento en denigrar d Aïe- 
mania» (1). Il en va donc, ici, comme à propos du 

(1) «Employé dernièrement son talent à dénigrer l'Al- 
lemagne.» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 147 

livre sur le Militarisme Mexicain, qui a déchaîné 
la rage d'une telle quantité de plumitifs que, si 
j'avais à analyser sommairement leurs diatribes, je 
serais obligé de doubler le format de ce volume. 
Ces campagnes sont dans l'ordre des choses hu- 
maines et nul n'ignore, au demeurant, que la ca- 
lomnie est la rançon de la gloire. Mais la gloire de 
Blasco Ibânez étincelle trop pure au firmament lit- 
téraire des deux mondes pour que doive la ternir 
l'effort diffamatoire d'envieux folliculaires et autour 
de cet astre peuvent bourdonner des nuées de fre- 
lons. 

Le Dieu, poursuivant sa carrière. 
Versait des torrents de lumière 
Sur ses obscurs blasphémateurs... 

De retour à Paris, en Juillet 1914, Blasco allait 
se hâter de publier Los Argonaiitas. Plusieurs fois, 
au cours de la traversée, il avait envisagé avec 
douleur la perspective d'avoir à retourner en Ar- 
gentine à cause de ces procès interminables qu'il a, 
je le répète, finalement abandonnés. Mais, vers le 
milieu de cet anxieux voyage, en plein Océan, les 
premiers prodromes du mal énorme et monstrueux 
qui travaillait la vieille Europe s'étaient, encore 
obscurément, fait sentir à lui. Ce ne fut, toutefois, 
qu'après son débarquement, à Boulogne, qu'il com- 
prit pleinement que ce mal — qui allait changer la 
face de la terre et bouleverser le cours de sa propre 
existence — , c'était la guerre. 



VII 



La guerre vue de TOcéan. avant sa déclaration.— Foi ex- 
traordinaire de Blasco Ibâûez dans le triomphe final des 
Alliés. — Son antigermanisme systématique. — Son im- 
mense labeur au cours des hostilités.— Les 9 tomes de 
son Historia de la Guerra Europea de 1914.— Ses trois 
romans de «guerre^>.— Manifestations des germanophiles 
de Barcelone contre Blasco.— Les souffraiices de la vie à 
Paris.— Son abnégation héroïque <^por la patria de Victor 
HugoT*. 



Qui n'a Das. devant les veux, l'ineffa fiable fres- 
que si sobrement brossée par Blasco Ibanez au cha- 
pitre P^ des Quatre Cavaliers de V Apocalypse? Voici 
le Kœnig FriedricJi-Avgust et sa population flot- 
tante qui retourne, d'Amérique, en Europe. La 
majorité sont Allemands. Avec quel vivant réalisme 
Blasco a croqué ces types de lourdauds germani- 
ques, plats et cérémonieux aussi longtemps qu'il 
importait a leur système de «pénétration pacifique», 
arrogants et brutaux dès que la méthode de la 
«poudre sèche» et de r«épée aiguisée» s'était avérée 
superflue! Herr Kommerzienrat (1) Erckmann, 
Hochwolilgeloren (2); son entourage de traticants 

(1) Titre que le Gouvernement impérial accordait aux 
commerçants et industriels qui avaient bien mérité du ré- 
gime. 

(2) Qualificatif honorifique en usage avec cette catégorie 
sociale d'Allemands. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 149 

plus OU moins capitaines de réserve, comme lui; sa 
femme, Gaœdige Frau Kouimerzienrat Bertlia Erck- 
manii, qui exerce une sage politique d'accomode- 
ment avec le ciel... de lit conjugal; ces figures se 
meuvent devant nous comme si elles étaient de 
chair et d'os et nous donnent une telle illusion de 
déjà vu, que nous nous expliquons sans effort 
qu'elles soient de simples copies de la réalité, ob- 
servée par Fauteur à son voyage de Buenos Aires à 
Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous 
le dépeint. La Marseillaise en aubade du 14 Juillet, 
succédant au Choral de Luther; Tétonnement ravi 
des Sud-Américains pour cette <ifimiray> si délicate 
de Tours germain ; le discours du commandant 
au Festmahl (1) consécutif et ses objurgations au 
Seigneur — le vieux Dieu légendaire — pour que fût 
maintenue la paix entre la France et l'Allemagne, 
dont il espérait que l'amitié deviendrait de plus en 
plus étroite; les plaisanteries du Kommerziewrat 
sur les Français, «grands enfants, gais, plaisants, 
étourdis, qui feraient merveille s'ils consentaient à 
oublier le passé et marcher la main dans la main 
avec nous»; les toasts avec leurs HocTi en triples 
colonnes d'assaut: tout l'odieux ridicule de ces 
sujets d'un Kaiser médiéval festoyant une Révo- 
lution démocratique, Blasco ne l'a si graphiquement 
rendu que parce qu'il en avait contemplé lui-même 
la farce grotesque. Puis, ce furent, comme le trans- 
atlantique s'approchait d'Europe, les nouvelles, 
transmises par T. S. F., qui changent brusquement 
le paradis menteur de cette Arcadie de commande. 
L'ultimatum autrichien à la Serbie a servi de pré- 
texte à cette transformation à vue d'un décor en 
trompe-l'œil. «C'est la guerre — proclame, hau- 

(1) Banquet. 



150 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

tain, le Conseiller de Commerce Erckmann — , la 
guerre fraîche et joyeuse qu'il nous fallait pour 
rompre le cercle de fer qui nous enserre chaque jour 
davantage et dont nos ennemis s'imaginaient que 
l'étreinte graduelle finirait par nous étouffer.» En 
vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne 
n'en veut à T Allemagne, que ce cercle oppresseur 
est purement imaginaire, que nul ne songe a atta- 
quer la Germanie, que s'il y a quelqu'un d'agressif, 
c'est elle, et elle seule, en Europe... Il s'entend 
brutalement — car la main de fer a ôté, désormais, 
son gant de velours — signifier qu'il ne comprend 
rien à ces arcanes diplomatiques, qu'il n'est qu'un , 
Indio (1), dont le meilleur parti est présentement de j| 
se taire. La présomptueuse sottise de ces traficants 
à mentalité militariste s'accentue à mesure que le 
navire raccourcit les distances. Passé Lisbonne, et 
non loin des falaises de la côte anglaise, les der- 
nières nouvelles seront que «trois cent mille révo- 
lutionnaires assiègent Paris, que les faubourgs exté- 
rieurs commencent à flamber, que se reproduisent 
les atrocités de la Commune». Un peu avant l'entrée 
à Southampton, cependant, l'aspect des dread- 
noughts britanniques de l'escadre de la Manche 
défilant, superbes et orgueilleux de leur force sou- 
veraine, dans la brume matinale, tempère un instant 
le déchaînement insupportable des rodomontades 
teutonnes. Quand le Kœnlg Friedrich- Au gusf a 
complété sa cargaison de Boches mobilisables qui 
abandonnent l'hospitalière Albion pour correspon- 
dre à l'appel du VaterJand (2), il n'est pas jusqu'au 
plus frivole rastaquouère qui ne se proclame con- 
vaincu que «esta re: va la cosa en serio» (3). La 

(1) Indien. 

(2) Patrie. 

(3) «Cette fois., c'est sérieux.^ 



I 



ET LE ROMAX DE SA VIE 151 

scène finale, a Boulogne, n'a pas besoin d'être rap- 
pelée au lecteur, ni comment l'insolente tourbe de 
mercantis disparaît sur les cris de Nacli Paris! et 
parmi les accents «d'une marche guerrière de l'épo- 
que de Frédéric le Grand, une marche de grena- 
diers avec accompagnement de trompettes». Ainsi 
se perdait dans les ombres du Nord, avec la préci- 
pitation d'une fuite et l'insolence d'une vengeance 
prochaine, «le dernier transatlantique allemand 
qui ait touché les côtes françaises». 

Blasco Ibànez, spectateur de ces scènes, était à 
iamais fixé sur les «intentions pacifiques» d'une 
Allemagne «injustement agressée». Le hasard, qui 
lui avait permis de surprendre au dépourvu la 
trompeuse mentalité germanique, l'avait, du même 
coup, vacciné contre la contagion d'une légende 
dont tant de neutres — et en Espagne plus qu'ail- 
leurs — allaient se faire les tenaces propagandistes 
et qu'il n'a jamais cessé de réfuter avec l'indigna- 
tion d'un convaincu. «En ma qualité de témoin 
oculaire — répète-t-il, — j'affirme que j'ai entendu à 
bord d'un navire allemand, deux semaines avant 
la guerre, d'importants personnages de l'Empire 
déclarer qu'ils la désiraient; puis, peu après, qu'ils 
la tenaient pour certaiae, affirmant que tout était 
prêt, chez eux, et depuis longtemps; qu'enfin, lors- 
que l'annonce de cette guerre était devenue pres- 
que officielle, ces mêmes personnages ont mani- 
festé une joie si tapageuse, une insolence si outre- 
cuidante, que le spectacle de leurs débordements 
eût suffi pour enlever le dernier scrupule à qui eût 
encore douté...» Blasco Ibâûez, dans son amour 
pour la France, n'est cependant pas dupe. Son 
amour a toujours été raisonné et Blasco ne permet 
pas que sur ce point subsiste la moindre équivoque. 
La France qu'il aime et ne cesse d'aimer, c'est la 



152 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAÎ^S 

Frauce qui a fait la Révolution et dont l'histoire 
commence avec les revendications des philosophes 
et des économistes du XVIIP^^ siècle, qui ont pré- 
paré le terrain aux Etats-Généraux ouverts ii Ver- 
sailles le 5 Mai 1789. L'autre France, celle qui 
ignora les Droits de V homme et celle qui, lorsque 
ceux-ci eurent été proclamés, rêva et rêve encore 
de les abolir, ne saurait le passionner. Ses vicis- 
situdes, certes, il les suit avec intérêt, mais en 
observateur dont toutes les sympathies vont à la 
tradition humaine incarnée dans les doctrines de 
nos constituants, puis de nos conventionnels. Par- 
lant des rois, il admet que chaque peuple, dans 
son passé, en eut de bons et de mauvais, mais in- 
siste sur ce fait que la monarchie est uue forme 
de gouvernement archaïque et périmée, quelques 
efforts que l'on tente pour l'adapter à l'esprit mo- 
derne. La dette de reconnaissance de Blasco pour 
notre pays commence donc à la Révolution et, les 
principes de celle-ci étant immortels, est ainsi assu- 
rée de ne finir jamais. 

Il a fait mieux, d'ailleurs, que de professer pour 
la France un amour théorique. A peine la guerre 
était-elle déclarée, qu'oubliant ses intérêts, ses pro- 
jets littéraires, tout, absolument, il se plongeait 
dans la désolante réalité. Nul, certes, n'a oublié le 
singulier état d'esprit qui régnait a l'étranger sur 
la France a l'origine des hostilités. Personne pres- 
que n'y croyait à notre victoire. Les meilleurs 
affectaient une humiliante pitié à l'endroit de notre 
sort prochain. Grattez le Russe et vous trouverez 
le Cosaque, dit une phrase à tort attribuée à Napo- 
léon P^ puisqu'elle est du Prince de Ligne. En cet 
été tragique de 1914, l'on eût pu dire avec plus 
d'exactitude: Grattez le neutre et vous trouverez le 
germanojMle. Les raisons de cette obsession ont 



X 



y. 




y. 




ET LE ROMAN DE SA VIE 153 

suffisamment été expliquées pour qu'il soit superflu 
d'y revenir. Je n'en connais, en pays latin, pas de 
témoignage plus typique que celui qu'en a fourni 
un historien portugais tout au long, mais spéciale- 
ment dans les premiers fascicules de sa volumi- 
neuse Historia Illustrada da giterra de 1914. 
Dans ces pages où VHistoria analogue, mais de 
date antérieure, de Blasco Ibânez a été mise à sac, 
M. Bernardo d'Alcobaça, quoique favorable aux 
Alliés, subissait à tel point la haotise de l'Alle- 
magne que, malgré lui, la plume lui a fourché et 
qu'il s'y laise aller à de directs panégyriques de 
l'emprise de l'esprit teuton sur le monde. En vain 
y vante-t-il, dès le fascicule spécimen, l'œuvre de 
\\<eminente escrijptor do visinho reino e um dos 
loiis amigos de Portugal» (1), qu'il qualine de 
«magnifica»; en vain y jette-t-il des fleurs à WùUus- 
tre aicctôr da aCathedral» e de tant os oiitros pri- 
môres litterarios>y (2): il n'est besoiu que de lire 
son chapitre XII: Em volt a do conjlicto (3), pour 
se convaincre de la vérité de ce que j'avance. Si, 
donc, jusqu'aux amis de la France se désolaient de 
ne pouvoir bannir de leur cerveau le spectre de sa 
défaite, combien généreux et clairvoyant apparaît, 
par contraste, le geste de Blasco, incurablement op- 
timiste, dès les premiers jours et aux heures les plus 
sombres du gigantesque conflit! Cette foi ardente 
dans le triomphe de la France, cette foi d'illuminé, 

(1) «L'émlnent écrivain du voisin royaume et l'un des 
bons amis du Portugal. > 

(2) «L'illustre auteur de La Catedral et de tant d'autres 
belles œuvres littéraires.» 

(3) «Autour du conflit. i^ L ouvnige de M. B. d'Aicohaça 
a paru à Lisbonne à partir de Mars 1915, d'abord comme 
feuilleton du journal républicain A Capital, puis en fasci- 
cules successifs chez les éditeurs J. Romano Torres et Cie 
dans la même ville. 

20 



154 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

de croyant aux destinées pro video ti elles, aux justi- 
ces immauentes, provenait, non d'un instinct senti- 
mental irraisonné, mais d'une conviction assise sur 
des bases historiques, posées dans l'esprit de Blasco 
en ces lointaines années oii les Girondins de Lamar- 
tine et les pages de ce visionnaire que fut Michelet 
constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne. 
«La France est une République — disait-il a ces Fran- 
çais pusillanimes qui, courbés sous le poids d'un 
pessimisme à courte vue, lui avouaient leur déses- 
poir. Or, jamais la République, en France, n'a été 
vaincue par des Prussiens. Ils ont battu les deux 
Napoléons, parce que ces deux hommes trahirent la 
cause républicaine. Le cours de l'Histoire ne déviera 
pas aujourd'hui pour faire plaisir à Guillaume Il.>> 
II ne sera que juste d'ajouter que Blasco Ibanez 
est antiallemand de vieille date. Sa passion pour 
Beethoven et" Wagner reste ici hors de cause et si, 
en plein régime de censure militaire, M. Vincent 
d'Indy a pu, dans le Journal des Déhats de 1915, 
défendre le compositeur de Leipzig du reproche de 
chauvinisme, Blasco n'a plus besoin, certes, d'être 
défendu — aujourd'hui où la Walliyrie est, avec 
Faust, l'opéra qui fait le plus de recettes à notre 
Académie Nationale de musique — contre les rado- 
tages séniles de M. Camille Saint-Saëns. Ce qu'il 
n'a jamais admis, c'est que le corps de doctrines 
généralement connu sous la désignation de pan- 
germanisme pût s'imposer à l'Europe latine. Dans 
l'œuvre de diffusion des lumières entreprise par la 
maison éditoriale de Valence dont il est directeur 
littéraire, figurent les traductions de livres al- 
lemands d'importance mondiale: Schopenhauer, 
Nietzsche, Bûchner, Sudermann, Engels, Hœckel, 
Strauss, W. Sombart, etc. Mais la mystique folie 
des prophètes du Grœsseres DeutscJiland et les va- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 1Ô5 

ticiaations délirantes d'un Houston-Stewart Cham- 
berlain en furent exclues impitoyablement. Lorsqu'il 
menait ses campagoes républicaines dans El Pue- 
hïo, Blasco Ibânez fut ti'aduit en justice pour avoir 
comparé le Kaiser à Néron. On a discuté, en France 
et en Angleterre, sur l'origine du qualificatif de 
Riuus appliqué aux Allemands et Ton a fini par 
convenir que le terme se trouvait dès 1800 — soit 
donc bien avant que Kipling s'en resservît, en 
1903, dans une poésie célèbre — sous la plume de 
Thomas Campbell et dans sa poésie sur la bataille 
de Hohenlinden. Il était intéressant de restituer a 
Blasco la priorité d'une comparaison remontant à 
un quart de siècle et si souvent employée durant 
les quatre années de la Grande Guerre. Plus inté- 
ressante encore, sans doute, sera Tobservation qu'à 
une telle époque, l'univers semblait en extase de- 
vant les intempérances de conduite de Guillaume II, 
musicien, poète, imperator, etc., et que Blasco avait 
vu clair dans la psychologie de ce théâtral pantin. 
La prétendue infaillibilité stratégique du Gfrosser 
Qeneralstah le faisait également sourire. Dans la 
bibliothèque de la veuve de l'officier du génie, il 
avait, en effet, appris à connaître l'originale tacti- 
que d'un certain Buonaparte, fils d'avocat sans 
cause et insulaire méditerranéen, tel le conquérant 
de Sagonte, Tunisien né par hasard dans une île de 
la mer latine et qui eut nom Hannibal. Et lorsque 
les admirateurs de la Kidtiir lui vantaient la pé- 
ritie du vieux Moltke, il avait coutume de répli- 
quer: «Citando ïos Âlemanes me présent en un par 
de rnozos como est os dos médit errdneos, erapezaré 
d créer en sic infalibilidad military> (1). 

(1) «Quand les Allemands m'auront présenté deux gail- 
lards de la taille de ces deux méditerranéens,, je commen- 
cerai à croire eu leur infixillibilité militaire.» 



156 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAXS 

La propagande de Blasco en faveur des Alliés 
remonte aux tout premiers jours de la guerre et 
s'étendit à tous les pays de langue espagnole. Com- 
mencée le 4 Août 1914, elle ne s'arrêta qu'en Jan- 
vier 1919. Jusqu'à la bataille de la Marne, les futurs 
francophiles s'étaient prudemment tenus cois. Ils 
ne commencèrent à donner, et timidement, signe 
de vie que lorsque cet arrêt de l'irruption ennemie 
en terre de France eut marqué à leurs pensers hé- 
sitants un commencement d'orientation optimiste. 
Peu à peu, on les vit former ces légions qui ont par- 
tagé, point toujours fraternellement, les dépouilles 
opimes de luttes non sanglantes en faveur de la 
bonne cause. Ce labeur propagandiste de Blasco 
affecta les formes les plus humbles, jusqu'à celle 
d'anonyme traducteur de tracts populaires. L'on 
sait combien on tarda, chez nous, dans le désarroi 
général de tous les services du gouvernement et 
l'absurdité d'une mobilisation qui ne tenait compte 
que de la qualité militaire du mobilisé, a organiser 
systématiquement l'œuvre, cependant si efficace, 
de la diffusion au dehors des points de vue alliés, 
pour les opposer à la thèse germanique, partout 
triomphante. Presque seul au début, Blasco s'était 
vaillamment mis à la beso^-ne. Innombrables sont les 
articles qu'il écrivit pour les feuilles d'Espagne et 
de l'Hispano-Amérique. Personne ne l'aidait et per- 
sonne, alors, n'appréciait ce grand effort, chez nous. 
Les nombreux hommes politiques dont il avait fait 
la connaissance lors de l'affaire Dreyfus, absorbés 
par mille tâches divergentes, ne songeaient pas à 
s'enquérir de cette nouvelle campagne de leur core- 
ligionnaire d'antan. Muet depuis de lougues années, 
celui-ci avait repris sa plume de journaliste et re- 
noué d'anciennes collaborations, presque oubliées. 
Il va de soi que, lorsqu'il réclamait la rétribution 



ET LE ROMAN DE SA VIE 157 

de ces travaux, on feignait, dans les rédactions 
«francophiles», une stupeur profonde. «Comment, 
mais les fonds de la propagande, à quoi servaient- 
ils donc? Certainement, on payait, à Paris, comme 
il convenait tous ces articles!» Et Blasco, que la 
catastrophe économique de l'Argentine avait mis 
à sec, de hausser les épaules... et de continuer sa 
besogne, aussi désintéressée que féconde. Ce ne fut 
qu'au retour de Bordeaux que le gouvernement fran- 
çais commença, dans l'hiver de 1914-1915, a insti- 
tuer des services encore rudimentaires de propa- 
gande étrangère et Blasco y travailla dans le rang, 
en comparse, comme lorsque, à Valence, il aidait à 
ses reporters à rédiger un quelconque fait-divers. 
Le 16 Juin 1915, le Journal des Débats, dans une 
note signée P-P. P., annonçait à ses lecteurs, 
comme nouveauté savoureuse, que le premier qui 
allait signer le manifeste francophile des intellec- 
tuels espagnols après le promoteur, serait Blasco 
Ibânez! Telle était, à cette époque, l'ignorance gé- 
nérale de milieux même professionnels sur l'acti- 
vité déployée par Técrivain en notre faveur. Il fau- 
dra que s'écoulas?ent les années de guerre pour que 
quelqu'un se décidât enfin à en proclamer haute- 
ment le mérite, alors, d'ailleurs, qu'avait paru en 
notre langue le premier des trois romans dont il va 
être question. 

Ce quelqu'un, ce fut le critique qui, en Mai 1905, 
avait présenté aux lecteurs de la Retue Bleue l'œu- 
Tre traduite en français de Blasco, M. J. Ernest- 
Charles, la jugeant alors, un peu trop étourdiment, 
simple décalque de Zola et de Daudet. Dans sa 
conférence prononcée le 26 Janvier 1918 à Y Uni- 
versité des Annales sur Nos Amis en Espagne, il 
n'est question que d'aspects, si l'on peut dire, pari- 
siens de la collaboration alliophile de Blasco et, en 



158 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

particulier, d'une conférence qu'il avait lui-même 
faite naguère dans le grand amphithéâtre de la Sor- 
bonne, et où il avait parlé au nom de l'Espagne, 
non de l'Espagne entière, hélas! mais de celle, nu- 
mériquement inférieure, encore que très supérieure 
intellectuellement, qui tenait pour la France. «11 
disait justement — déclarait donc M. Ernest-Char- 
les, parlant de Blasco — et il avait du mérite à le 
dire à cette époque, que ce qui devait, tôt ou tard 
mais irrésistiblement, pousser l'Espagne vers nous, 
c'est qu'elle avait le sentiment qu'elle était liée à 
nous par le lien profond, par le lien éternel de la 
latinité... Il a affirmé d'autant plus bravement ses 
opinions, que c'est aux heures ingrates de la guerre 
qu'il a publié un nouveau roman, qui est un acte... 
Blasco Ibâîlez, même dans une grande manifesta- 
tion nationale, a la Sorbonne, était donc parfaite- 
ment qualifié pour nous dire ce que l'Espagne de- 
vait éprouver, tôt ou tard, et il le disait en termes 
magnifiques: «Novs tous, Latins, qui considérons 
votre pays comme un autre foyer, qui avons mis 
en lui un peu de notre passé, nous en recevons, cen- 
tuplé et vivijlé comme aux rayons du soleil, le 
produit de nos anciennes offrandes. Si la France 
s'éteignait, nos peuples^ latins demeureraient 
errants à travers le ciel de V histoire comme des 
planètes somlres et froides, attendant l'heure oP 
un nouvel astre, monstrueux et informe, fait de 
matières qui nous seraient étrangères, viendrait 
nous entraîner dans son tourbillon vertigineux 
comme îine poussière soumise, ou inerte. ( Applau- 
di sse ment s). y> Vous voyez que le beau lyrisme de 
Blasco Ibâûez, non seulement est soucieux des 
réalités, mais qu'il s'épanche dans une langue 
française si pure, que l'on souhaiterait la voir 
devenir celle de tous les écrivains français (Ri- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 159 

res))-) (1). Qu'eût dit, cependant, M. Ernest-Chariet:, 
s'il eût su l'œuvre accomplie par Blasco Ibânez avec 
son Histoire de la Gfuerre Européenne? Aujourd'hui, 
où tous les concepts du temps de guerre sont bou- 
leversés, l'auteur n'aime pas qu'on lui rappelle le 
souvenir de cette arme de combat. Ne pouvant con- 
signer tout ce qu'il voulait dans les journaux, tant 
d'Espagne que d'Amérique, il avait entrepris, en 
Octobre 1914, la publication d'un fascicule hebdo- 
madaire — il paraissait régulièrement chaque sa- 
medi — de 32 pages richement illustrées, sur deux 
colonnes. Et cela dura cinq ans! Et trois de ces 
fascicules représentent le texte d'un volume de trois 
cents pages de format ordinaire! Le prospectus dé- 
clarait, avec une franchise cavalière, que l'on trou- 
verait tout dans cette Histoire, sauf l'impartialité, 
laquelle n'est qu'une illusion des historiens et qui, 
même si elle eût existé, en eût été exclue de propos 
délibéré, puisque l'œuvre était francophile. En dépit 
de son caractère de livre de propagande, elle con- 
serve sa valeur documentaire et un intérêt peut- 
être unique, entre toutes les publications similaires. 
Ses seules illustrations — photographies, plans, car- 
tes, portraits, gravures, caricatures et dessins ori- 
ginaux — suffiraient pour la sauver de l'oubli. Le 
texte de plus d'une de ces pages est, d'ailleurs, 
digne de l'auteur et l'on y retrouve la plume épique 
du romancier des Quatre Cavaliers de V Apoca- 
lypse. Dans les premiers tomes — elle se compose 
de 9 énormes tomes in-folio, luxueusement reliés, 
à 20 pesetas l'un — l'incertitude où l'on était sur 
tant de vital issues, comme disent nos amis les 
Anglais, fut cause que le ton en devînt d'une pathé- 



(1) Texte sténographié, paru dans le Journal de V Uni- 
versité des Annales du 15 Mai 1918, p. 516. 



160 V. BLASCO IBÀ5?EZ. SES ROMANS 

tique véhéinence qui fait d'autant plus regretter 
que l'œuvre soit restée inconnue en France, d'autant 
plus que la foi au triomphe final n'abandonne ja- 
mais, comme je Taidéja marqué plus haut, la plume 
de l'auteur. Livre a la fois et panorama, cette œuvre 
gigantesque produit sur le lecteur une impression 
puissante de vie. Seul un coloriste doué d'un talent 
d'évocation aussi vif pouvait décrire de la sorte 
les premiers enthousiasmes de Paris, l'impatience 
grouillante des campements, la douleur tragique des 
ambulances, les affres d'une lutte sans merci sur 
terre, en mer et dans les airs, l'horreur des grands 
massacres, Théroïsme de l'immortel poilu. Seul un 
romancier réaliste, ou, mieux, de la réalité pouvait 
tracer ces portraits littéraires des principaux prota- 
gonistes de la prodigieuse tragédie qui, pendant 
plus de quatre années, tint le monde en suspens. 
Mais l'effort mental qu'exigeait cette effroyable et 
régulière production, abattit tellement Blasco, que 
les médecins lui ordonnèrent, s'il voulait sauver sa 
santé compromise, d'aller chercher sur la Côte 
d'Azur, dans une absence totale de travail, un repos 
à ses nerfs exténués. Nous verrons que, ce repos, 
il le prit en composant, à Monte-Carlo, Los Enemi- 
gos de la Mujer. Mais il faut qu'avant de parler de 
son troisième roman de «guerre», je dise comment 
furent composés les deux autres, qui le précédèrent 
et qui forment la trilogie épique de Blasco. 

M. Poincaré, notre Président de la République, 
avait, en sa qualité d'admirateur des livres de Blas- 
co Ibânez, mis à sa disposition des moyens qui lui 
permirent de visiter le front de combat occidental 
dès l'été de 1914, a une époque où quelques rares 
civils le connaissaient, les célèbres excursions de 
touristes aux tranchées stabilisées n'étant devenues 
que beaucoup plus tard une institution permanente 



ET LE ROMAN DE SA VIE 161 

à Fusage de héros de l'arrière, prophètes inspirés 
de la résistance quand-même. Ainsi put-il contem- 
pler, sur les lieux qui en avaient été le théâtre, les 
destructions et les hécatombes de la première ba- 
taille de la Marne, alors que l'armée citoyenne de 
la France portait encore le vieille défroque tradi- 
tionnelle: pantalon rouge, capote bleue et képi car- 
navalesque, et il se documenta donc directement, 
au lieu de reconstituer, comme d'autres romanciers 
ultérieurs, sur des pièces d'archives ou des docu- 
ments imprimés leurs descriptions des combats. 
Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouve- 
ment, témoignait, par un caractère manifeste d'im- 
provisation hâtive, du guet-apens tendu à notre 
pays, endormi dans son grand rêve humanitaire, par 
les puissances de proie de l'Europe Centrale. Blasco 
visita fréquemment, plus tard, les lignes de défense 
organisées en conformité avec les exigences de la 
guerre de siège, dotées de tout le matériel perfec- 
tionné qu'elle implique, et supérieures, de l'avis de 
juges compétents, aux organisations ennemies d'en 
face. Mais ce dont il se souvient avec le plus d'émo- 
tion, c'est de l'héroïque désordre consécutif à la vic- 
toire de la Marne, et de la tenace volonté par quoi 
tous, hommes et chefs, suppléaient à l'impréparation 
générale. H avait été recommandé à Franchet d'Es- 
perey, aujourd'hui Maréchal, véritable homme de 
guerre, dont les succès aux Balkans devaient cau- 
ser, au dire de M. Jean de Pierrefeu, plus tard 
au G. Q, Q. un «étonnement profond», une «piqûre 
d'amour-propre» (1). A cette époque, cet officier su- 
périeur ne commandait encore que la V^°^® Armée 
et avait installé son Quartier Général dans un petit 
village des environs de Reims, oii il habitait un 

(1) G. Q. G. Secteur I {V-àTis, 1920), tome I, p. 192. 

81 



1C2 V. BLASCO IBÂNEZ. SES EOMANS 

castel repris aux Allemands, et je crois bieu que 
r/est là que Blasco posa, en 1914, les jalons des 
Quatre Cavaliers de VA])ocalyj)se, écrits de Novem- 
bre 1915 à Février 1916. D'autres visites au front 
déchaînaient, chez Blasco, les souvenirs endormis 
de sa jeunesse de lutteur. Un jour qu'en 1917 il se 
trouvait à 8 kilomètres de la ligne de feu, le bruit 
du canon qui martelait l'espace, à intervalles régu- 
liers, dans la glaciale désolation d'une nuit lumi- 
neuse, lui rappela le mouvement régulier d'une 
machine qui, longtemps, avait hanté ses veilles 
laborieuses: la vieille presse qui tirait El PiieNo. 
«Dans la pénombre du sommeil qui naît et croît, 
abolissant les idées et les choses, je franchis le 
temps, je retourne au passé, je supprime vingt 
années de ma vie et je crois être à Valence. J'ai 
vécu toute une période de mon existence au-dessus 
d'une imprimerie. Je me couchais à l'aube, après 
avoir terminé la préparation d'un journal. Et, quand 
je commençais à m'endormir, la presse, une vieille 
et lente presse, commençait son travail pour lan- 
cer le numéro: boum..., boum..., boum..., tel le ca- 
non qui tonne dans le silence nocturne de la Cham- 
pagne. Qnand la machine s'interrompait, à la suite 
d'un accident quelconque, je me réveillais avec une 
certaine angoisse, comme si l'air subitement m'eût 
manqué. J'avais besoin, pour dormir, de la trépida- 
tion du lit, qu'ébranlait l'invisible travail: boum... 
boum... boum... Ici, le bruit est le même. Je tombe 
et retombe dans un précipice ténébreux, aux ac- 
cents d'un tonnerre qui se répercute en cadence. 
S'il cessait, je m'éveillerais aussitôt, épouvanté, 
comme si ce silence cachait quelque danger... Et 
je m'endors imaginant, dans la fantastique incohé- 
rence d'une pensée a demi-paralysée, que chacun 
de ces coups lance dans la nuit un journal d'acier 



I 

I 



ET LE ROMAN DE SA VIE 163 

aux caractères de cendre qu'écrirait la Mort...» Ce 
bel article: Hacia el f rente (1), avait été composé, 
je l'ai dit, pour la Revue de M. J. Rivière: Soi-même, 
où il a été inséré dans le n° 10 de la P""^ Année, 
correspondant au 15 Novembre 1917. 

L'un des épisodes les plus mouvementés de la 
propagande alliophile de Blasco Ibânez fut son voy- 
age en Espagne en 1915. Il y aurait matière à un 
livre rien qu'à traduire les articles qui virent le jour 
à ce sujet dans la presse transpyrénaïque, mais ce 
genre de polémiques est aujourd'hui si loin de nos 
préoccupations d'Européens, qu'on me pardonnera 
si je passe outre. Je l'ai dit déjà dans bien des arti- 
cles: l'histoire de l'Espagne pendant la guerre reste 
à écrire et, pour l'écrire, il faudrait que s'ouvrissent 
à l'historien des dépôts de pièces manuscrites qui 
seront trop longtemps fermés pour qu'il songe à 
entreprendre sérieusement un tel travail. Pour ce 
qui est du voyage de Biasco en son pays, il était 
naturel que les nombreuses feuilles que l'Alle- 
magne avait à sa solde le représentassent comme 
une tentative d'entraîner l'Espagne à combattre 
aux côtés des Alliés. Ce mot d'ordre, repris à sa- 
tiété dans une foule de diatribes, produisit son effet 
naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des âmes 
simples et la presque totalité des femmes, opposées 
d'instinct à la guerre et qui voyaient, dans leur 
imagination ardente, se renouveler pour leurs fa- 
milles les angoisses de la campagne de Cuba, se 
mirent à pousser les hauts cris. Le gouvernement, 
anxieux d'éviter des désordres certains, interdit à 
Blasco toute communication directe avec le public, 
sous quelque forme d'assemblée que ce fiit. Ayant 
dû abandonner Madrid pour ces raisons, Blasco 

(Ij «Eu me rendant au front.» 



104 V. BLASCO IBA-^EZ. SES ROMANS 

s'était rendu à Valence, où l'immense majorité des 
habitants favorisait la cause alliée. Mais le grand 
meeting organisé par les amis du romancier fut 
impitoyablement prohibé par les autorités et tant 
d'embarras, de toute nature, créés à Blasco, qu'il 
dut également quitter sa ville natale. A Barcelone, 
ce fut pire encore. Pendant toute la guerre, la ca- 
pitale de la Catalogne fut le quartier général de 
l'espionnage tudesque dans la péninsule ibérique 
et les quelques pages de Mare Nostrum où il est 
fait allusion aux menées des sujets de Guillaume II 
en ce lieu, ont été puisées à bonne source. C'est la 
que le chef des services militaires, le pseudo «ba- 
ron Rolland» opérait, que Herr August H. Hofer 
éditait la DeutscJie Warte et une multitude de 
tracts, que s'imprimait La Vérité et que l'attaché 
naval à Madrid, Hans von Krohn, avec ses séides 
locaux Ostmann von der Leye et Fridel von Car- 
lowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpilla- 
ges, que Luis Almerich faisait gémir les presses de 
la Ti^ografla Germania au profit d'une cause in- 
défendable, que les rédacteurs carlistes du Correo 
Catalan rivalisaient avec leurs collègues madrilè- 
nes du Correo Es^aTiol, où Yanssouf-Fchmi — qui y 
signait Psit — se surpassait en insultes contre la 
France: en un mot, c'était à Barcelone que se trou- 
vait le centre de résistance de ce «gigantic Xo 
Man's Land.... — comme s'exprimait un journaliste 
anglais (1) — wJiere tJie Allies vcere ail tlie time 
figJiting tJie Huns» (2). Barcelone, qui ne comptait 
alors pas moins de 20.000 Allemands, reçut Blasco 

(1) The .Voniinç, périodique alors publié en langue an- 
glaise par Le Matin, n° du Mercredi 29 Mai 1918. 

(2) «Gigantesque «no man's land» (espace compris entre 
les deux tranchées ennemies), où les Alliés combattaient 
sans trêve les Huns,» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 165 

Ibânez comme seulement il pouvait être reçu dans 
un pays où les pouvoirs gouvernementaux se mon- 
traient d'une si étrange faiblesse, lorsqu'il s'agis- 
sait de réprimer les criminels agissements germa- 
niques, mais, en revanche, affectaient une rigueur 
impitoyable en face de telles prétendues transgres- 
sions de représentants des Puissances Alliées, in- 
sistant pour que le neutralité de l'Espagne fiit autre 
chose encore qu'une neutralité de façade. 

Le romancier s'était rendu à Barcelone par mer 
et y arriva dans les premières heures de la matinée. 
Les francophiles barcelonais, amis éprouvés et dé- 
cidés, avaient résolu de réaliser le soir même de 
ce jour une grandiose démonstration en faveur de 
Blasco dans leur ville. Aussi n'y avait-ii que quel- 
ques intimes de ce derDier sur le môle, la réception 
véritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes 
et autres partisans du système gouvernemental al- 
lemand n'ignoraient pas ce détail et étaient venus, 
en une foule compacte, donner leur bienvenue spé- 
ciale au messager de l'idée française républicaine. 
Les quais retentissaient de sifflets et de cris de 
mort et les cailloux pleuvaient dans la direction 
du navire. Le chef de la police barcelonaise monta 
à bord et pria Blasco d'y rester, jusqu'à ce qu'eût 
été dissoute la manifestation hostile. C'était mal 
connaître le caractère d'un tel homme, qui, résolu- 
ment, en compagnie du petit groupe de ses fidèles, 
dont sa propre sœur, habitant Barcelone, descendit 
à terre. Cette crâne attitude eût pu lui être fatale, 
mais le gouverneur civil avait aussitôt envoyé sur 
les lieux un détachement de gendarmerie montée, 
qui l'escorta jusqu'à sa demeure. Son entrée dans 
la ville n'en provoqua pas moins une série de ren- 
contres violentes et d'incidents animés. De sa voi- 
ture, il défiait, le revolver sur le genou pour être 



166 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAXS 

prêt à la riposte en cas d'attaque, cette tourbe de 
forcenés, qu'il fallut que les gardes l\ cheyal char- 
geassent pour qu'on pût avancer. D'autre part, les 
socialistes et les républicains accourus n'avaient 
pas tardé à entrer en collision avec les germano- 
philes et ce fut parmi des huées, des coups de re- 
volver, auxquels la g(^ndarmerie répondait par des 
estafilades, ainsi qu'une grêle de pierres, que Blasco 
pénétra dans la maison de sa sœur, aussi ferme et 
intrépide que son frère, dont elle n'avait pas quitté 
un instant les côtés. De Madrid, on avait, de nou- 
veau, interdit toute conférence, tout meeting en 
faveur des Alliés. Blasco ne pouvait faire deux pas 
sans que des policiers ne s'attachassent à son 
ombre. Décidément, la propagande était chose plus 
aisée a Paris que dans sa propre patrie. Du moins, 
en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que, pour 
la première fois, il y avait eu les gendarmes de son 
côté, ne les ayant connus, jusqu'alors, que comme 
de constants adversaires. C'était bien là quelque 
résultat et ressemblant vaguement a un succès 
d'estime. Et telle fut ce que YEeraldo de Hanihur- 
go, rédigé par un prêtre défroqué de Nicaragua, 
consul général de son pays, avant de passer aux 
mains de deux Espagnols — les correspondants en 
Allemagne de La Vangvardia de Barcelone et de 
VA B C de Madrid, MM. DomiDguez Rodiiio et 
Bueno (qui signait du pseudonyme: Antonio Az- 
peitua) — a appelé <ssu fv.(ja de BarceJona, donde 
no pudo pernuniecer un solo dia...» (1) 

A Paris, Blasco Ibânez participait a la misère 
générale des temps et souffrit de ces privations 
communes a tous, alors: manque de charbon, man- 

(1) *Sa fuite de Barcelone, où il ue put rester un seui 
jour...» (Ariicîe cité j)age 146.) 



\ 

I 



ET LE ROMAN DE SA VIE 167 

que de denrées alimentaires, et, last not least, 
manque d'argent. Même les quelques industriels 
— marchands de livres ou de journaux — qui rétri- 
buaient encore la pensée imprimée, ne la rétri- 
buaient plus que misérablement. Blasco dut quitter 
son hôtel particulier de la rue Davioud, près de la 
Muette, à Passy, avec son jardin coquet et son mo- 
bilier luxueux, datant de la période argentine, pour 
venir habiter dans un quartier moins lointain du 
centre, moins dénué de moyens de communica- 
tion. Il le fit en 1916 et s'installa avec ses livres 
à un étage bourgeois de la rue Rennequin, dans 
le XVIi^™® Arrondissement, à proximité de l'Ave- 
nue de Wagram. où il réside toujours. Il y travail- 
lait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi 
les bruits composites de ces casernes de la classe 
moyenne, oi^i le piano est encore le pire ennemi du 
recueillement intellectuel, où la rue retentit tout le 
jour des cris variés de Paris. C'est là qu'il écrivit 
ses (Quatre Cavaliers de VAiwcaly'pse et Mare Nos- 
trum. Comment ce dernier livre, tout imprégné 
de radieux azur, tout baigné de lumineux soleil, le 
plus beau poème qui existe sur la Méditerranée, 
a-t-il pu naître dans le milieu vulgaire, tapageur 
et inconfortable, de cette demeure étroite, d'où Ton 
ne voit ni la verdure d'un arbre, ni un coin du ciel, 
c'est ce que l'on serait en droit de demander à 
Blasco, si l'on ne se souvenait d'une tradition qui 
veut que le Bon Quichotte, cette vivante satire de 
l'humaine folie, ait été commencé et, peut-être, ima- 
giné dans une prison, soit à Séville, soit en «cer- 
tain village de la Manche, dont je n'ai aucun désir 
de me rappeler le nom», mais qu'indiquent les vers 
burlesques à la fin de la première partie du roman 
et qu'évoquait déjà la première ligne de son pre- 
mier chapitre. Blasco, lui, s'il n'était pas en prison 



168 V. BLASCO ibA\ez. ses romans 

comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d'une 
description de ces paysages méridionaux tout de 
calme et de grâce, interrompu brusquement par le 
rauque hurlement des sirènes, annonçant l'appro- 
che des pirates de l'air qui venaient jeter la ruine 
et la désolation sur Paris tremblant, sans feu, dans 
l'ombre de ses nuits sans éclairage. Ou bien, s'il 
jouissait d'une journée de calme relatif, c'était, en 
pleine période d'enthousiasme, quand son imagina- 
tion l'entraînait à travers les campagnes radieuses 
peuplées d'orangers, de lauriers, d'oliviers, de ci-' 
tronniers, l'aspect désolant d'un poêle oii manquait 
le combustible, avec, comme conséquence, la né- 
cessité d'interrompre. le travail de pensée pour, pro- 
saïquement, se réchauffer, de son soufiie, les doigts 
glacés qui refusaient de tenir la plume. 

Ce fut au milieu de ces détresses, physiques et 
morales, que Blasco reçut de Miss Charlotte Brews- 
ter Jordan une missive lui offrant la somme de 
300 — trois cents — dollars pour lancer à New York 
la version anglaise des Quatre Cavaliers de VApoea-. 
lypse. Je crois bien que, même si la traductrice 
américaine eût proposé cinq dollars, ou n'eût pro- 
posé aucune rétribution du tout à l'auteur, celui-ci 
n'en eût pas moins accepté avec enthousiasme cette 
offre si totalement désintéressée. Car il voyait en 
cet acte, avant tout, sa signification de propagande 
en faveur des Alliés, dans une Amérique hésitante 
et si longtemps retenue, sur la pente de l'inter- 
vention, par les intrigues allemandes. L'idée d'exer- 
cer sur l'esprit du peuple américain une influence, 
quelle qu'elle fût, dont bénéficierait la France, 
réjouissait tellement Blasco, qu'il donna aussitôt 
son assentiment 6t signa un papier où il cédait à la 
traductrice, en échange de ses trois cents dollars, 
tous droits d'auteur sur le roman pour tous pays de 



ET LE ROMAN DE SA VIE 169 

langue anglaise, sans pouvoir jamais alléguer le 
moindre prétexte à percevoir autre chose, quel que 
fût le succès du livre outre-mer. «Business is hits- 
sines» {!), d'abord. Et, aussi bien, l'œuvre pouvait 
s'avérer, là-bas, un four noir, auquel cas Miss 
Brewster Jordan, ou qui que ce fût à sa place, 
perdait les trois cents dollars. De plus, que signi- 
fiait alors l'argent, en ces jours de dépression mo- 
rale universelle, où l'existence, même de ceux qui 
vivaient à l'arrière, avait perdu le taux de son cours 
normal, où d'un de ces vilains pigeons porteurs de 
croix, planant à l'improviste dans le firmament de 
Lutèce, tombait soudain l'œuf fatal dont l'éclosion 
formidable produisait, non la vie de nouvelles créa- 
tions, mais le décès rapide de tant d'êtres innocents, 
brutalement pris au dépourvu? Qui garantissait à 
Blasco que l'immeuble de la rue Rennequin ne 
serait pas touché, une nuit, par cette ponte léthi- 
fère? Alors, de l'écrivain prolongeant jusqu'à l'aube 
ses veilles fécondes, il ne resterait pas même le 
cadavre, réduit qu'il serait à une sanglante bouillie 
dont l'éclaboussement se confondrait avec celui des 
autres morts, parmi le monceau des décombres de 
la maison écroulée! Ainsi s'explique cette autorisa- 
tion, un peu inconsidérée, donnée à la traductrice 
américaine d'un ouvrage qui — au dire d'organes 
de langue anglaise, et, tout récemment, The IlUis- 
trated Londoii News le répétaient encore — «is said 
to hâve heen more widely read tho/a ony printed 
worJi, tcith the exception of the Bihley> (2). Mais, 
pour achever d'illustrer l'état d'esprit de Blasco 



(1) «Les affaires sont les affaires. > 

(2) The lllustrated London News, 12 Février 1921, p. 209. 
«Ouvrage qui, dit-on, a été le plus lu de tous les livres im- 
primés, à l'exception de la Bible.* 

23 



no V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

Ibâûez à cette époque de sa vie, je relaterai une 
anecdote que je tiens de lui-même et qu'il m'a contée 
sans autre fin que celle d'agrémenter d'une histo- 
riette piquante, à son sens, certaine conversation à 
bâtons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quo- 
tidienne de travail fut de près de 16 heures. Il se 
mettait à écrire à huit heures du matin et cessait a 
une heure de l'après-midi, après quoi il déjeunait et 
s'accordait une courte promenade dans les rues voi- 
sines de la sienne. A trois heures, il était de nou- 
veau assis à son secrétaire, jusqu'à huit. Il soupait 
à huit heures, faisait, après dîner, une promenade 
analogue à celle du déjeuner et revenait écrire jus- 
que vers deux ou trois heures du matin. Une telle 
vie, prolongée des mois et des mois, si elle explique 
l'immense masse d'articles dispersés à travers la 
presse de THispano-Amérique et de l'Espagne, ainsi 
que cette absorbante Historia de la Gruerra, sans 
parler du triptyque admirable que forment les Qua- 
tre Cavaliers de V Apocalypse, Mare Nostritm et 
Les Ennemis de la Femme, une telle vie, dis-je, 
n'était guère apte à fortifier une santé compromise 
par des nourritures mauvaises et le constant désé- 
quilibre nerveux de l'état de guerre. Mangeant 
mal, dormant peu, ne prenant presque plus d'exer- 
cice physique, Blasco s'acheminait, d'an pas lent 
et sûr, à la fatale névrose. Mais, raidissant ses éner- 
gies, il ne voulait pas s'avouer vaincu. Une nuit où, 
vers trois heures, il sentait la plume lui tomber des 
mains et son cerveau lui refuser le fonctionnement, 
songeant que les pages qu'il écrivait devaient abso- 
lument paraître le matin même, il redressa, d'un 
brusque coup de cravache, sa bête fléchissante, et, 
raffermissant sur le siège un corps que l'épuise- 
ment en avait fait choir, il prononça, les yeux 
agrandis en une extase mystique, toutes les fibres 



ET LE ROMAN DE SA VIE 1^1 



vibrantes d'un effort suprême, ces mots magiques: 
«jEs j^ara Francia, es para la patria de Victor 
Èitgo!y> (1) et il se remit intrépidement à écrire, 
jusqu'à l'aurore. 



(1) «C'est pour la France, c'est pour la patrie de Victor 
Hugo!» 



VIII 



L'immense succès, aux Etats-Unis, des Quatre Cavaliers de 
l'Apocalypse.— Comnieni Pauteur en eut connaissance.— 
Le roman vendu 300 dollars produit une fortune à la tra- 
ductrice.— Un éditeur «r«ra arû».— Voyage de Blasco 
Ibâîiez en Amérique du Nord.— Triomphes et honneurs.— 
Le Militarisme Mexicain.-— Lq Dr. Blasco Ibâûez revient 
en Europe pour y écrire, à Nice, El Aguila y la Serpiente. 
roman mexicain. 



Se trouvant à Monte-Carlo dans les derniers mois 
de la guerre — on a exposé plus haut commeut ce sé- 
jour lui avait été impusé par les médecins— Blasco v 
reçut une grande surprise. Il avait, pour ainsi dire, 
oublié Miss Brewster Jordan et la version ançrlaise 
des Qicatre Cavaliers, ne pensant qu'à son nouveau 
roman: Les Ennemis de la Femme, écrit à Monte- 
Carlo de Janvier à Juin 1919. Or, un matin, le fac- 
teur lui remettait un volumineux monceau de cor- 
respondances: lettres, cartes et journaux, portant 
tous le cachet postal et le timbre des Etats-Unis. 
Une de ces lettres, ouverte à tout hasard par son 
destinataire stupéfait, émanait d'un pasteur protes- 
tant, Révérend d'une des nombreuses sectes évan- 
géliques américaines, qui s'adressait a lui, comme 
à un exégète de marque, et recourait à son érudition 
biblique au sujet de doutes anciens qu'il nourris- 
sait touchant divers passages de l'Apocalypse. La 



ET LE ROMAN DE SA VIE ITfS 

première impression de Blasco fut qu'il était mys- 
tifié, que quelque ami inconnu de là-bas entendait 
lui jouer un tour de sa façon, en se payant, comme 
on dit, sa tête. Cependant Blasco continuait à dé- 
pouiller le volumineux courrier. Sou examen le 
convainquit bien vite que nul n'avait eu l'idée de 
se jouer de sa personne. Ces lettres, ces cartes, ces 
journaux révélaient un sérieux profond. Les fem- 
mes, en particulier, n'entendaient pas plaisanterie 
et c'étaient elles qui constituaient le gros de ses 
correspondantes. Beaucoup no réclamaient que la 
signature de mister Ihancz, un quelconque auto- 
graphe, une phrase qu'elles pussent ensuite exhiber 
triomphalement, dans leur chil) de New York, de 
Chicago, de Boston, de Philadelphie, comme aussi 
d'autres coins inconnus de l'immense République 
Fédérale. Car l'auteur de The Four Hovsemen of 
the Apocalypse était devenu, à une telle date, cé- 
lébrité des Etats-Unis sans qu'il en eût en la moin- 
dre idée. Il s'en était aperçu à la lecture des jour- 
naux adjoints à cet envoi inattendu. L'on n'y tar- 
rissait pas sur l'éloge du romancier. L'on avait 
recherché partout son portrait et fini par découvrir, 
au musée de The HisjKtnic Society of America, 
551 W, 175th. Street, à New York City, la toile 
peinte par Sorolla en 1906 et acquise par le fonda- 
teur millionnaire de cette grande institution, le 
poète hispanophile et érudit antiquaire Archer Mil- 
ton HuntiDgton. Cette œuvre, qui possède une va- 
leur pictoriale cousidérable, n'offre malheureuse- 
ment qu'une ressemblance assez lointaine avec son 
modèle, du moins sous sa figure présente, et mieux 
eût valu, comme on l'a fait depuis, un peu partout, 
reproduire l'effigie insérée en 1917 dans le livret 
explicatif du roman cinématographique Arènes San- 
glantes, œuvre rédigée en français et richement 



174 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

illustrée, gue publia la firme Prometeo et oii Blasco 
apparaît dans la vérité de son aspect physique 
actuel. 

Ces lectures et celles de correspondances et 
monceaux d'imprimés consécutifs, si elles achevè- 
rent de persuader Blasco Ibânez qu'il jouissait, 
outre-mer, d'une popularité immense et que la for- 
tune de son roman y était égale, sinon supérieure, 
à celle qu'avait connue, h plus de deux tiers de 
siècle en arrière, mistress Harriet Beecher Stowe, 
dont la Case de VOnde Tom avait dépassé le tirage 
d'un million d'exemplaires, ne laissaient pas, en 
revanche, de lui causer quelque mélancolie, voire 
de le déconcerter. Les gros tirages de livres sensa- 
tionnels, dans un pays de plus de 100.000.000 d'ha- 
bitants, sont, en somme, chose naturelle et nul 
n'ignore que nos critères européens ne régissent 
pas les choses américaines. Mais quand, dans les 
extraits de presse qu'il recevait, Blasco lut que peu 
de jours après la publication des Four Horsemeii, 
il s'en était vendu 100.000 copies; que cinq semaines 
plus tard, ce chiffre était doublé; qu'après six mois, 
il montait à trois cent mille; qu'un peu plus tard, il 
se haussait au demi million; quand il apprit que, 
d'un bout à l'autre de l'Union, le volume édité par 
la maison Dutton and Company, de New- York, ap- 
paraissait dans toutes les mains; qu'il n'était pas 
rare que, dans les cirques, les clowns et, dans les re- 
vues populaires, les étoiles réglassent X^Mv^^^uns (1) 
sur la vertigineuse marche des Quatre Cavaliers; 
quand, enfin, il sut que d'habiles fabricants de pro- 
duits industriels: cigares, toiles, gants, etc., choi- 
sissaient le patronage de ces mêmes FourHorsemen 
parce qu'ils pensaient que ce pavillon prestigieux 

(1) Calembours. 



I 



ET LE ROMAN DE SA VIE Hô 

pouvait couvrir les plus hétéroclites marchandises: 
alors, le «grand Espagnol», Tauteur du «merveil- 
leux roman de guerre», se mit à songer et considéra 
que cette «record saley> (1), si elle lui faisait le plus 
légitime honneur, n'apportait pas un rouge liard a 
sa bourse. Et, quelque artiste que Ton soit, quelque 
Don Quichotte que l'on s'avère, il est difficile de ne 
pas ressentir un certain dépit à l'idée que, du fruit 
de son propre travail, ce sont les autres qui s'enri- 
chissent, en ne vous laissant pour tout potage que 
les vaines fumées de la gloire. Aussi Blasco riait-il 
jaune, lorsque des officiers de l'A. E. F. venaient, 
en toute bonne foi, enthousiastes, le féliciter de ces 
fabuleux lots of money (2) qu'indubitablement lui 
procuraient le débit formidable, l'intarrissable vente 
des Four Hovsemen of the Apocaïy])se. Mais com- 
ment leur avouer, à ces braves Yankees, qu'il n'avait 
touché, en tout et pour tout, que 300 misérables 
dollars? Il fût tombé immédiatement au-dessous de 
rien dans l'estime de ces joyeux garçons qui, en 
citoyens de leur pays, n'appréciaient les hommes 
que d'après leur valeur commerciale. D'ailleurs, j'ai 
dit que la traductrice américaine était couverte par 
un marché en bonne et due forme. Légalement, 
Blasco n'était pas l'auteur du livre mis en costume 
anglais. L'auteur, c'était Miss Charlotte Brewster 
Jordan. A elle, et à elle seule revenaient les droits 
de la vente. Le Pactole, qui avait si généreusement 
inondé son escarcelle, l'inonderait jusqu'à la fin des 

(1) «Vente modèle.»— Les tirages de la maison E.-P. Dut- 
ton and C° sont ordinairement de 10.000 exemplaires. La 
première édition des Four Hoursemen date de Juillet 1918. 
Au commencement de Janvier 1920, l'œuvre atteignait sa 
150ème édition, ce qui représentait déjà environ 5 millions 
de lecteurs. 

(2) «Monceaux d'or.» 



176 r. BLASCO IBÂNEZ. SES B0MAN8 

temps sans que Blasco pût formuler devant Thémis 
la moindre réclamation. 

Ici, cependant, intervient un deus e^ machino 
spécifiquement américain. Si, dansTaotiquité, la ca- 
tastrophe finale s'obtenait assez souvent par l'appa- 
rition d'un Dieu qui descendait de i'empyrée sur le 
scène grâce à un ingénieux mécanisme, en l'espèce 
Blasco vit non moins merveilleusement intervenir 
un personnage dont l'apparition, pour les auteurs 
du vieux monde, n'est que fort rarement synonyme 
d'offre spontanée d'espèces sonnantes et trébuchan- 
tes: j'ai nommé l'éditeur. Mister Macrae, vice-prési- 
dent de la firme susmentionnée, établie a New York 
sur la Cinquième Avenue, ne put donc tolérer plus 
longtemps une situation qu'il jugeait scandaleuse 
et qui consistait eu ce que la maison Dutton and 
Company, simple intermédiaire matériel, réalisât 
des oaius formidables sur la vente d'un ouvrage 
dont le producteur effectif avait perçu la misérable 
aumône de 300 dollars une fois pour toutes. Comme 
quoi la morale n'existerait point seulement à la fin 
des fables pour la jeunesse, en Amérique du moins. 
Et, qui sait? Peut-être mister Macrae avait-il appris 
à connaître ailleurs que dans la Bible cette vérité, 
hélas! si fort controversée dans la pratique de la 
vie commune et que notre immortel fabuliste a re- 
vêtue de la défroque de quelques vers bonhommes: 

Il est bon d'être charitable; 
Mais envers qui? C'est là le point. 
Quand aux ingrats, il n'en est point 
Qui ne meure enfin misérable. u> 

Toujours est-il qu'an câblogramme imprévu apprit 



(1) La Fontaine, Fables, Livre VI, 13: «Le Villageois et 
le Serpent.» 



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ET LE ROMAN DE SA VIE 111 

UQ beau jour a Blasco que les éditeurs new yorkais 
des Quatre Cavaliers le priaient de consentir a 
accepter d'eux, à titre de compensation et sans que, 
par ailleurs, il s'engageât en quoi que ce fût à leur 
endroit, une certaine somme de dollars bien supé- 
rieure à celle payée naguère par Miss Charlotte 
Brewiiter Jordan et que ce don généreux a été ré- 
pété, à plusieurs reprises, depuis. Un tel exemple 
risque-t-il d'être contagieux, à Paris, ou ailleurs? 
Souhaitons-le, sans trop l'espérer. 

Naturellement, le succès du premier roman de 
«guerre» de Biasco Ibànez avait eu pour conséquence 
un regain de popularité de ses romans déjà traduits 
en anglais, et la version en cette langue d'autres 
de ses romans qui n'étaient pas encore accessibles 
au public anglo-saxon. Mare Nostrum, qui n'atten- 
dra plus guère sa traduction en notre langue, mis en 
anglais par miss Brewster Jordan sous le titre de 
Dur Sea, avait suivi immédiatement les Four Hor- 
semen par le chiffre de ses tirages. Une telle popu- 
larité, le désir aussi de connaître ces Etats du Nord 
de l'Amérique, dont la comparaison avec ceux de 
l'Hispano-Amérique s'imposait a son esprit, décidè- 
rent Blasco Ibâiiez à entreprendre un voyage au 
pays de l'Oncle Sam. La Société Hispanique, que 
préside M. Huntington, et dont il a été question plus 
haut, l'ayant convié à venir se faire entendre à la 
Cohomhia University, à New York, Blasco accepta 
l'offre, qui se trouvait être concomitante avec celle 
d'un entrepreneur de tournées de conférences d'hom- 
mes illustres à travers les Etats-Unis. Parti en Oc- 
tobre 1919 avec l'intention de n'y pas prolonger son 
séjour au-delà d'un trimestre, il est resté outre-mer 
jusqu'en Juillet 1920. Ces dix mois d'existence fié- 
vreuse lui permirent d'enrichir considérablement le 
trésor déjà si copieux de ses expériences humaines, 

23 



118 V. BLASCO IBÀNEZ. SES BOMANS 

et, aussi, de refaire complètement ses fiDances. Pour 
si cosmopolite que soit TEuropéeu qui débarque pour 
la première fois sur la terre américaine, celui-ci ne 
laisse pas d'y éprouver aussitôt cette sensation uni- 
que: que, la-bas, il lui faudra se défaire des concep- 
tions étroites propres a son petit continent, morcelé 
par la nature et par l'histoire . Les territoires de 
l'Amérique du Nord anglaise et des Etats-Unis sont, 
chacun pris ?i part, a peu près aussi grands que 
l'Europe entière. 15 pays comme le noire trouve- 
raient place dans les frontières de l'Union Yankee. 
Cette immensité de l'espace entraîne avec soi d'au- 
tres possibilités qu'en Europe, dont la première est, 
sans doute, que les populations peuvent s'y déve- 
lopper en paix et y exploiter a l'aise les trésors d'un 
sol d'une grandeur continentale. Telle est la cause 
principale, non seulement du rapide développe- 
ment des richesses, mais encore de l'esprit d'initia- 
tive, hardi et plein de confiance, de l'Américain, 
qui stupéfia, durant les deux dernières années de 
la Grande Guerre, la routine de notre France, hélas! 
sans effet de contagion immédiate pour l'avenir. 
L'ampleur des conceptions, le regard tourné, de 
tous côtés, vers des horizons lointains, confèrent, 
d'autre part, aux projets et aux actes politiques 
américains une vigueur, un essor qui apparaissent 
aux antipodes de la pusillanimité avec laquelle on 
tente, chez nous, de rétablir l'équilibre européen 
sur la base de concepts périmés et de calculs ar- 
chaïques. Au point de vue économique, cet im- 
mense espace engage à l'exploitation rapide de 
vastes surfaces, laissant aux générations futures 
le soin de diviser le travail, pour ne produire, avec 
une uniformité grandiose, que ce qui peut être 
obtenu avec le moins de peine sur la plus vaste 
échelle. Blasco ne se sera pas plongé en vain dans 



ET LE ROMAN DE SA VIE l'79 

cette fontaine de Jouvence qu'est, pour l'Européen, 
la vie américaine. La longue série de ses conféren- 
ces le conduisit aux quatre coins de l'Union, où il 
parla dans les lieux les plus hétéroclites: Univer- 
sités, temples évangéliques, synag*ogues, temples 
maçonniques, gigantesques salles de théâtre et de 
concerts, parfois installées au troisième étage d'un 
gratte- ciel, cirques et cinématographes. Les prin- 
cipaux établissements d'enseignement, y compris 
les deux plus fameuses Universités féminines, l'en- 
tendirent. L'Ecole Militaire de West Point, à 52 mil- 
les de New York, académie technique oii sont for- 
més les officiers de carrière de l'armée américaine, 
lui fit également l'honneur de lui demander d'y 
prononcer un «address» (1). Détail intéressant et qui 
surprendra le lecteur français: tout au long de ces 
tournées, Blasco parla toujours en espagnol. S'il 
n'est que juste d'ajouter qu'il fallut, le plus souvent, 
que, sa conférence prononcée, un interprète la ré- 
pétât en anglais, il ne le sera pas moins d'observer 
qu'en Californie et dans les Etats du Sud — en par- 
ticulier le Texas, New Mexico et le territoire d'Ari- 
zona — l'espagnol était parfaitement compris et ac- 
cueilli avec enthousiasme par d'immenses auditoi- 
res, auxquels cet idiome est resté familier. Mais, 
même dans les Etats du plus extrême Nord, la 
langue castillane était écoutée avec une grande 
sympathie. Ecrivant, il y a quinze ans, une étude 
sur cette question si importante (2), je remarquais 
que «la guerre de Cuba aura du moins eu cela de 
bon, du seul point de vue littéraire, qu'elle aura 
contribué à populariser au pays de Roosevelt l'étude 
officielle et scientifique de l'idiome espagnol» et 

(1) Discours. 

(2) L'espagnol aux Etals Unis, feuilleton du journal Z^ 
Siècle, 26 Janvier 1905. 



180 V. BLASCO IBÀ^EZ. SES ROMANS 

j'analysais le détail des principales publications de 
librairie ayant trait a l'enseignement américain de 
cette langue, en citant aussi les firmes les plus 
connues s'adonnant h cette diffusion. Je terminais 
sur ces paroles: «J'aurais fort envie de conclure 
cette communication par une mélancolique compa- 
raison entre l'état de l'enseignement de l'espagnol 
en France, où cependant tant de bons résultats ont 
été atteints durant ces dernières années, mais où 
tant reste à obtenir...! Je préfère laisser les faits 
parler leur langage éloquent, et, je l'espère, per- 
suasif...» Aujourd'hui, les choses ont considérable- 
ment progressé... aux Etats-Unis et, dans un récent 
écrit (1), M. F. de Onis, professeur à cette même 
Oohmihia Univevsity, nous apprend qu'on 1919 <?il 
y avait dans les seules écoles de New York, plus 
de 25.000 étudiants d'espagnol et, dans tout le pays, 
on en comptait plus de 200.000; des Collèges et des 
Universités où, jusqu'alors, on n'enseignait pas 
l'espagnol, comptent présentement des milliers 
d'étudiants et les centres d'instruction où cette 
langue était déjà enseignée, ont vu se multiplier 
élèves et professeurs; l'espagnol jouit maintenant, 
officiellement, de la même estime que les autres 
langues modernes...» J'ajouterai que, parmi les 
livres d'enseignement et de lecture les plus popu- 
laires dans ces classes de langue castillane, celui 
qui porte le titre: Vistas Sudamericcums. et qui a 
paru en 1920 chez Ginn and Company, édité par 
miss Mareial Dorado, combine des extraits des Ar- 
gonmitns et des Cuatvo Jinetes del Apocaïipsis 
avec des morceaux spécialement écrits pour le vo- 
lume par Blasco Ibafiez. 

A la fin de ces courses errantes dans le terri- 

(1) El espariol en los Estados Unidos, Salamanca. 1920. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 181 

toire de FUnion, Blasco re^ut à Washington l'hon- 
neur le plus haut que la démocratie américaine 
confère, de temps à autre, aux hôtes illustres qui 
la visitent. L'Université George Washington lui 
concéda, en séance solennelle à laquelle prirent 
part plus de 6.000 personnes, le titre de Docteur es 
lettres honoris causa. Quelques mois auparavant, 
elle avait conféré ce même titre, mais avec la men- 
tion: Droit y au Roi des Belges et au Cardinal Mer- 
cier, à l'occasion d'une semblable visite. Blasco 
reçut le sien en même temps que le Général Persh- 
ing, commandant en chef des Corps Expédition- 
naires américains sur le front d'Europe. Le recteur 
de l'Université George Washington, M. W. Miller 
Collier, est un ancien ambassadeur des Etats-Unis k 
Madrid. Dans le discours qu'il lut, en anglais et en 
espagnol, il se livra k une étude fouillée de la per- 
sonne et de l'œuvre du récipiendaire, que le vieux 
William Dean Howells, ce romancier social du 
<iCommon people» et du «self-wade man», mort alors 
que Blasco prononçait ses conférences américaines 
dans l'hiver de 1920, avait déclaré le successeur 
immédiat de Tolstoï, selon le témoignage qu'en a 
consigné, en 1917, M. Romera Navarro (1). Quant 
\\ Blasco, il disserta, en guise de thèse doctorale, 
brillamment sur Le plus grand roman du monde. 
On devine que c'est du Don Quichotte qu'il s'agis- 
sait. Ce séjour k Washington fut d'ailleurs marqué 
par d'autres solennités encore. L'Ambassadeur de 
France, fin lettré lui-même, M. Jusserand, offrit un 

(1) Dans son livre de 1918: El Hispanismo en Norte-Amé- 
rica (Madrid, 433 pp. in-S"). Le détail de la réception docto- 
rale de Blasco, le 23 Février 1920, et le texte des discours 
prononcés à cette occasion se trouvent p. 1-54 du George 
Washington Unnersity Bulletin de Février 1920 (vol. XVIII, 
numéro 7). 



182 V. BLA8C0 IBÂNEZ. SES ROMANS 

banquet en l'honneuv de celui dont les Four Hov- 
semen avaient ag-i si efficacement sur l'opinion amé- 
ricaine. L'Ambassadeur d'Espagne, D. Juan Eiano y 
Gayaugos, donna, de son côté, un autre banquet et 
une réception élégante dont Blasco fat F hôte. La vi- 
site que celui-ci avait rendue aux représentants de la 
Nation dans leur HoM du Capitole fut cause, d'autre 
part, d'un curieux incident, que jo m'en voudrais 
de ne pas relater, d'autant pins qu'il est déjà passé 
a l'Histoire, consigné que je le trouve au vol. 52, 
n° 63, mardi 24 Février 1920, du Congressional Re- 
cord, p. 3.600. Blasco assistait, d'une tribune des 
Galeries qui entourent le Hall immense, long de 
42 mètres, large de 28 et haut de 11, à la séance du 
Congrès, dont les délibérations ressemblent assez à 
celles des Chambres françaises, avec cette diffé- 
rence, peut-être, que le bruit et le désordre y sont 
encore plus grands et que le Président ne parvient 
pas toujours facilement a attirer sur lui l'attention 
de la salle, dont les républicains occupent l'un des 
côtés, et les démocrates l'autre. Un député célèbre, 
l'ancien juge Towner, Président de la Commission 
des Affaires Etrangères, ayant demandé à l'Assem- 
blée de faire «^ short statevient» (1) et ayant reçu 
V«unanimous consent» (2) de rigueur, s'était ex- 
primé en ces termes: «Mr. Spealier, it is with great 
pleasiire that I announce to tJie House we hâve vi- 
siting us to-day Blasco IddTiez, ichom ijon ail Jinow 
is the foremost writer of Sj)anish in the world, the 
author of the «Four Horsemen ofthe A])ocaly;ps?» 
a)id other works with which we are ail faniiUar. 
It wlll yerhajps le of uiterest to Meinhers to knoïc 
that Blasco Ihdnez has also leen for seten years 

(1) Un court exposé. 

(2) Consentement unanime. 



ET LE ROMAX DE SA VIE 163 

a meniher of the Spanish Cortes, or ParUament; 
that lie lias always deen a repnl)lican...y> (1). Mais 
à peine le mot fatal de «Réinihlicainy> était-il pro- 
féré, que les députés de ce parti applaudissaient à 
tout rompre. M. Towner comprit aussitôt sa bévue 
et se hâta de préciser: il n'entendait pas exalter en 
Blasco le républicain en tant que membre d'an parti 
opposé au parti démocratique, <(but a repiiblican as 
against a monarchical System», soit donc le simple 
ennemi du système mouarchiste. Cette équivoque 
dissipée, parmi ce que le Congressional Record qua- 
lifie de «rires et applaudissements», l'honorable re- 
présentant de l'Etat d'iowa put continuer son ex- 
posé, qu'il termina sur l'annocce que Blasco serait 
«m the s;pealier^s room after a Utile and he toill le 
'oery gla indeed to meet ail Memlers of Congress 
personnally, and I am sure it ivill le a great plea- 
sure for us to rneet so distinguislied a représenta- 
tive oftliat wliich is lest in European and Spanish 
lit er apure, as well as one wliom ive ouglit to ad- 
mire and hnoiu letter lecausc of liis repullican and 
démocratie principles» (2). Cette conclusion, qui 

(1) «M. le Président, c'est avec un grand, plaisir que j'an- 
nonce à la Chambre que nous avons aujourd'hui la visite de 
Blasco Ibâûez qui, comme chacun sait, est le premier écri- 
vain espagnol du monde, l'auteur des Qîiat'i'e Cavaliers de 
r Apocalypse et d'autres ouvrages qui nous sont familiers à 
tous. Il sera peut-être intéressant pour les membres de cette 
maison de savoir que Blasco Ibâûez a été aussi pendant sept 
ans membre des «Certes*, ou Parlement espagnol; qu'il a 
toujours été un républicain...» 

(2) «dans le cabinet du Président sous peu et serait heu- 
reux d'y faire la connaissance personnelle des membres du 
Congrès et je suis sûr que ce sera un grand plaisir pour 
nous de faire la connaissance d'un représentant si distingué 
du meilleur de la littérature européenne et espagnole, d'un 
homme, aussi, que nous devons mieux admirer et connaître 
à cause de ses principes républicains et démocratiques.> 



184 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

conciliait finement république et démocratie, dé- 
chaîna d'unanimes appiaudisements des deux côtés 
du Hall. Le président du Sénat avait, d'ailleurs, 
convié également Blasco dans ses salons et nul 
n'ignore que le Vice-Président des Etats-Unis est 
aussi président d'office du Sénat. Ce dignitaire ré- 
publicain présenta le romancier à un grand nombre 
de sénateurs distingués, heureux qu'ils étaient tous 
de serrer la main d'un écrivain espagnol pensant à 
la moderne et, pour avoir pensé de' la sorte, si 
longtemps en proie aux persécutions du conserva- 
tisme obscurantiste de son pays. Si le Président 
Wilson n'en eût alors été empêché par son état de 
santé précaire, il est certain que Blasco eût eu aussi 
l'honneur d'être reçu par ce grand homme. Du 
moins, lui manda-t-il l'un de ses secrétaires, qui 
l'assura que M. Wilson, l'un des premiers lecteurs 
et admirateurs des Four Horsemen, aurait une joie 
véritable à le voir, si, plus tard, k l'occasion d'un 
autre séjour à Washington, sa présence coïncidait 
avec le retour à la santé de l'illustre père de la 
Société des Nations, ce rêve d'un cœur généreux et 
d'un puissant cerveau. Blasco eut, du moins, le 
plaisir de connaître diverses personnes de la famille 
du Président, en particulier une de ses filles. Les 
dame;s de Washington l'avaient prié de les entre- 
tenir au Clul) jtarlementaire fémini'iiy où elles lui 
offrirent un thé de gala. C'est là qu'en présence de 
la fine fieur de l'intelligence féminine américaine 
— femmes et filles de ministres, de sénateurs et de 
députés — Blasco Ibanez laissa couler les flots d'une 
éloquence entraînante, en un discours aussitôt tra- 
duit par l'épouse de l'un des députés des îles Phi- 
lippines. A Philadelphie, il éprouva un autre genre 
de satisfaction, presque aussi flatteuse. Les libraires 
et éditeurs américains, qui y étaient réunis en con- 



I 




BLASCO DANS SA MAISON DR LA <<COLONIA CER- 
VANTES», PARLANT A SON INTENDANT 

Sur sa tête, une peau de puma tué dans les terres 
de la colonie 



A 



— y. 







ET LE ROMAN DE 8A VIE 185 

grès, l'invitèrent au banquet de 2.000 couverts qui 
couronna cette manifestation professionnelle et ce 
fut à la droite de leur Président qu'ils le contraigni- 
rent de s'asseoir, de même qu'ils le forcèrent aussi 
de leur adresser la parole. Violence, au demeurant, 
assez douce, car Blasco put leur dire des choses 
flatteuses, qu'il eût été difficile d'adresser, sans 
encourir le reproche de vile adulation, à certains 
éditeurs d'Europe. 

En Espagne, s'il est un thème usé et rebattu, 
c'est, entre gens de lettres, celui du peu qu'y rend 
la carrière d'écrivain de profession. Qu'une telle 
assertion soit vraie ou non, l'on a prétendu que le 
délicieux roman de Juan Valera, cette Pépita Jimé- 
liez qui n'a été traduite en notre langue qu'en 1906, 
par M. C.-A. Avrolle, et qui fat tant de fois réim- 
primée depuis"^ 1874 — et elle l'était en espagnol 
par la Maison Appleton, à New York, dès 1887— ne 
rapporta à son auieur que tout juste de quoi offrir à 
sa femme un costume de bal. Pérez Galdôs, le seul 
littérateur de cette èpoque-là qui ait, à proprement 
parler, vécu de sa plume, serait presque mort — au 
dire de certains — dans la misère, en Janvier 1920, à 
Madrid, et, au cours d'un article que je lui ai dédié 
dans la revue Le Monde Nouveau, en Avril 1920, 
j'ai pu déplorer sincèrement que ses œuvres ne lui 
eussent pas donné «ce qu'elles eussent donné, en 
France, à un écrivain de sa valeur» (1). Le Temps 
du lundi 26 Août 1907 contenait, sur toute cette 
matière, des réflexions d'autant plus dignes d'être 
signalées, qu'elles émanaient d'un écrivain espagnol 
et qu'elles se rapportaient à des auteurs aujourd'hui 
en pleine possession de la renommée. Et, déjà, de 
Valera, l'on nous v rapportait que cet Anatole France 

(1) «Sur Pérez Galdés», p. 1.369. 

Si 



186 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

— première manière — de son pays <j(n'a jamais eu 
le bonheur d'atteindre à la circulation que sa re- 
nommée lui permettait d'espérer». De Pérez Gal- 
dôs, l'on y consignait que c'était à peine s'il tirait 
à plus de 16.000 exemplaires, et, comme complé- 
ment de ces curieuses indiscrétions, il y était dit 
— mais n'est-ce point aussi ]e cas de la France? — 
«qu'uQ jeune romancier qui vend une édition de 
2.000 exemplaires, peut se vanter d'avoir accom- 
pli un exploit extraordinaire». Il y avait lieu, ce- 
pendant, de n'accepter ces chiffres que sous béné- 
fice d'inventaire. Pour ce qui est de Pérez Galdôs 
en particulier, plusieurs de ses tirages ont atteint 
les 60^^^^ et même les 70^™®^ milles— sans parler 
de ce que lui rapporta son théâtre, spécialement 
Electra et l'on sait si le théâtre rapporte en Es- 
pagne — et la légende de sa «pauvreté», d'ailleurs 
très relative, s'explique quand on connaît les des- 
sous de sa vie. Enfin, il faut tenir compte, en l'es- 
pèce, de ce fait: que, chez les hommes de lettres, 
l'argent semble posséder cette vertu spéciale que 
la légende antique attribuait à l'anneau de Gygès 
et je ne m'éttonnerais point trop qu'un jour loin- 
tain l'on nous dise que Blasco, lui aussi, est «mort 
dans la misère!» Mais il est, tout de même, bien 
certain que, pour la grosse moyenne, le métier 
d'écrivain rapporte moins en Espagne qu'en France. 
Je me souviens de ma surprise, lorsque, pour rétri- 
buer le premier et long article que j'avais écrit dans 
sa revue, La Fspana Moderna (1), le richissime di- 
lettante D. José Lazaro m'envoya, au Lycée d'Auril- 
lac, une lettre recommandée contenant un billet de 
50 pesetas, «maximum — spécifiait-il — de paiement 
en Espagne pour un article de revue, quel qu'en soit 

(1) IS' de Juillet 1903, p. 105-128. 



ET LE ROMAN DE SA VIE ISl 

le volume». oQ pesetas pour un travail de 23 pages, 
cela faisait \l pesetas et 17 céntimos la page. Mais ce 
taux était bien, comme je l'ai vu depuis, celui d'or- 
ganes analogues: Nuestro Tiempo, de D. Salvador 
Canals, et aussi la grave revue de feu Meoéûdez y 
Pelayo, cette Revista de Ârchivos, Bihliotecas y 
Museos qui, des divers articles d'érudition hispani- 
que que j'y ai publiés, ne m'en a jamais rétribué que 
le premier, inséré dans son numéro de Septembre- 
Octobre 1908, p. 252-261. Quant aux feuilles quoti- 
diennes, lorsqu'elles ont donné, pour un article de 
première page, 25 pesetas à l'auteur, leurs Direc- 
teurs sont persuadés qu'une telle rétribution est 
merveilleuse et beaucoup de célèbres journalistes 
espagnols doivent se contenter de moins encore. 
Blasco Ibâfiez. qui a reçu, aux Etats-Unis, 2.000 dol- 
lars pour un seul conte et dont les articles ordi- 
naires de presse y sont payés de 700 à 900 dollars, 
a pu apprécier in anima tili que le célèbre mot de 
Pascal: Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà^ 
était vrai aussi pour ce qui, d'après le Montecuc- 
culi qu'il connaît si bien, constituerait le «nerf de 
la guerre»: cet argent sans lequel la pensée la plus 
noble, la plus géniale, se voit réduite à l'esclavage 
des basses et avilissantes besognes. Peu avant de 
s'embarquer pour l'Europe, The World, de New 
York, l'envoya assister aux séances de la Conven- 
tion Républicaine, réunie à Chicago pour l'élec- 
tion du Nouveau Président des Etats-Unis et qui a 
nommé, comme successeur de M. Wilson, M. Har- 
ding. Dans cette mission, non seulement Blasco eut 
les frais de voyage et d'hôtel remboursés pour lui et 
son secrétaire, mais encore lui payait-on 1.000 dol- 
lars chacun de ses articles. Et ces articles ne dépas- 
saient pas 2.000 mots et se bornaient à exposer les 
vues et impressions personnelles du signataire sur 



188 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

l'aspect et la physionomie extérieurs du Congrès, 
vues et impressions consignées dans la plus ab- 
solue indépendance d'esprit. Ecrits à trois heures de 
l'après-midi, au sortir de la séance de la Conven- 
tion, ils étaient traduits, phrase par phrase, en an- 
glais et aussitôt télégraphiés à New York, oii l'édi- 
tion du soir du World en offrait le texte a ses lec- 
teurs, cependant que ce même texte avait déjà été 
transmis par fil spécial aux feuilles associées, a 
travers tout le territoire de rUnion. 

Ce fut durant ce séjour en Amérique que Blasco 
Ibânez fit, en Mars et Avril 1920, son excursion 
au Mexique, invité par celui qui en était alors le 
Président, Don Venustiano Carranza. Quant le maî- 
tre arriva en Nouvelle- Espagne pour y passer ces 
deux mois, tout y semblait tranquille. Son but n'était 
autre que d'étudier à fond le Mexique pour, ensuite, 
écrire, sur cette République Fédérale de langue es- 
pagnole, son roman El Aguila y la Serpiente. De- 
puis l'ouverture des chemins de fer, l'excursion au 
Mexique se fait facilement, du Sud des Etats-Unis. 
Le touriste européen ne sait qu'y admirer davan- 
tage, ou ses merveilleuses beautés naturelles, ou 
cette civilisation spéciale, dont le charme essentiel 
consiste, pour lui, en la nouveauté. Trois semaines 
suffisent, à la rigueur, pour le voyage à Mexico et 
retour, avec séjour aux points les plus intéres- 
sants et excursion de Mexico à Orizaba, ou même à 
Vera-Cruz. Le «tour» ne présente aucune difficulté 
et je connais des dames qui l'ont entrepris et s'en 
réjouissent. Mais la visite des intéressantes ruines 
de Yucatan, de Chiapas et d'Oaxaca demande plus 
de temps. Blasco s'était fié aux assurances des 
gouvernants mexicains et croyait fermement que 
l'anarchie était désormais bannie de ce malheureux 
pays. Le patron des révolutionnaires triomphants, 



ET LE ROMAN DE SA VIE 180 

Carranza, semblait devoir y rester ce Primer 
Jefe (1) qu'affectaient de l'appeler les prolétaires 
conscients que sont les citoyeris-généraux de là-bas 
et dont Blasco vient de nous donner un si délicieux 
croquis dans la courte nouvelle: El automôvAl del 
General, qu'a publiée El Libéral de Madrid. Or, à 
quelques semaines de la, l'Etat de Sonora se soule- 
vait contre le vieux tyran, et l'ex-traficant en pois 
chiches, ex-vainqueur de Pancho Villa, le général 
Alvaro Obregon, actuel Président de la République 
Mexicaine, se déclarait à son tour en rébellion. Tout 
le Mexique retombait, de nouveau, en proie à cette 
affreuse guerre civile, qui semblait y être devenue 
mal endémique. On sait ce qui arriva et comment 
l'assassinat mystérieux de Carranza, loin d'éteindre 
la flamme de la discorde, no fit que l'attiser. Dans un 
article que j'ai publié dans le fascicule de Mars 1921 
de la Renaissance d'Occident (2), j'ai rendu compte 
en ces termes de la genèse et du contenu du livre 
de Blasco Ibénez sur El Militarisrao Mejicano, paru 
à Valence dans l'été de 1920. « ..De retour aux Etats- 
Unis, Blasco Ibânez, sollicité par des journalistes de 
New York et en présence de l'incertitude générale 
où Ton se trouvait — en Amérique et ailleurs — sur 
la situation véritable du Mexique, considéra de son 
devoir, pour couper court à une multitude d'inter- 
views plus ou moins fantaisistes, de donner aux 
New York Times et à la Chicago Trihune — d'oii ils 
passèrent dans la plupart des feuilles de l'Union — 
des articles dont le présent livre offre la seule ver- 
sion espagnole authentique, après que le texte an- 
glais en a paru en volume a New York. On se sou- 
viendra que Blasco Ibânez, en même temps que le 

(1) Premier chef. 

(2) «Lettres espagnoles», p. 422 et suivant^e. 



190 V. BLASCO IBÂNEZ. SES E0MAX8 

plus grand romancier de l'Espagne, en est aussi l'un 
des meilleurs journulistes. Aussi sera-t-on heureux 
de retrouver, dans ce livre sur le Mexique de la 
Révolution, la plume nerveuse et merveilleusement 
évocatrice qui — même dans des pages comme cel- 
les-ci, 011 Tordre rigoureux d'une composition mé- 
thodique fait fatalement défaut— reste toujours égale 
à elle-même... Combien, a la place de Blasco, n'eus- 
sent pas dit sur le Mexique ce qu'il importait de 
dire! C'est, précisément, en ceci que gît toute l'im- 
mense signification de ces pages: en ce que, dans 
leurs dix chapitres, il y exprime sans far-J. avec la 
robuste franchise d'un bon Latin gémissant de voir 
un grand pays en proie a l'anarchie — parce qu'un 
militarisme de rustres sans culture l'asservit, grâce 
à l'état d'ignorance d'une plèbe de demi-castes — , ce 
que tant de plumes intéressées à taire la vérité n'eus- 
sent jamais dit... Le Mexique, avec ses quinze mil- 
lions d'habitants, est, du moins numériquement, le 
plus important des pays latins d'outre-mer, et. pour 
beaucoup de Yankees, l'Amérique latine se résume 
dans le Mexique. Ils ne songent pas que, sur ces 
quinze millions d'habitants, deux millions a peine 
sont des blancs et que le reste n'est qu'une horde 
illettrée de métis et d'Indiens. Que l'on juge donc 
de l'effet produit sur les Américains du Nord par 
cet état navrant de désordre, où Blasco vit l'infor- 
tuné Mexique se débattre. L'incohérence de leurs 
jugements semble avoir contaminé jusqu'à M. Wil- 
son, dont l'auteur du MUitarisme Mexicain qualifie 
la politique mexicaine de cette epithète même: m- 
cohcrence, qui caractérise parfaitement toute l'atti- 
tude des masses américaines à l'endroit de voisins 
dont elles ignorent jusqu'à la situation géographi- 
que exacte... Tant que le Mexique n'aura pas à sa 
tête des gouvernants civils formés par un stage au 



ET LE ROMAX DE SA VIE 191 

dehors, il restera donc ce qu'il est présentement: 
la honte de l'Amérique latine. Remercions Blasco 
Ibânez de bien l'avoir montré et souhaitons à son 
volume une prompte diffusion en notre langue (1). 
Elle s'impose, en dépit des innombrables défenseurs 
de Factuel Président du Mexique et de leurs proses, 
allant de l'exposé apologétique d'un Don Luis 
F. Seoane aux grotesques diatribes d'un D. Z. Cue- 
llar Chaves, ou aux insinuations jésuitiques du 
quotidien conservateur new yorkais de langue es- 
pagnole: La Trihima.y> 



(1) Voir à la fin du chapitre XII lindication relative aux 
extraits traduits par M. Hérelle. 



IX 



Classification des romans de Blasco Ibànez: Romans Talen- 
ciens. Romans espagnols, Cycle américain. Triptyque de 
«guerre».— Blasco Ibâûez est-il le <.vZola espagnol»?— Com- 
ment Blasco a écrit ses romans.— Quelques réflexions sur 
le style du romoncier. 



L'œuvre de Blasco Ibaûez actuellement réunie 
en volumes et, par suite, accessible au public let- 
tré se compose de contes, de romans, de récits de 
voyages et du recueil d'articles sur la situation du 
Mexique. 

Les contes sont actuellement au "nombre de 
trente-six: treize dans le recueil intitulé: Cnentos 
Valencianos, dix-sept dans celui qui porte le ti- 
tre: La Condenada et six entre la nouvelle: Lrnia 
Benamor et les cinq Ehauches et Esquisses qui ter- 
minent le volume dont la dite nouvelle occupe les 
cent neuf premières pages. 

Les romans peuvent être subdivisés en romans 
«valenciens», romans «espagnols», romans «amé- 
ricains» et romans de «guerre». 

Des récits de voyages, il a été suffisamment 
parlé plus haut, ainsi que du livre sur le Milita- 
risme au Jfexiçue, pour qu'il soit permis de passer 
outre. 

Les romans «valenciens» comprennent six velu- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 193 

mes, composés de 1894 a 1902 et qui sont: Arroz y 
Tartana, Flor de Mayo, La Barraca, Entre JVa- 
ranjos, Sônnica la Cortesana, Canas y Barro. Les 
romans «espagnols» en comprennent huit, compo- 
sés de 1903 à 1908 et qui sont: La Catcdral, El In- 
tmso, La Bodcga, La Horda, La Maja Besmida, 
Sangre y Arcna, Los Muertos mandan et Luna 
Bcnamor. Le seul roman «américain» jusqu'ici 
publié sont Los Argonautes, dont il a été dit que 
la composition en remonte à 1913-1914. Les romans 
de «guerre» ont vu le jour de 1916 à 1919 et ce sont, 
comme on sait: Los Cuatro Jinetes dcl Apocalipsis, 
Mare Nostrum et Los Enemigos de la Mnjer. 

Il est facile de faire accorder cette classification 
avec le cours de rexistencc même de Blasco, dont 
Tœuvre apparaît ainsi en fonctions de la vie et se 
révèle fort indépendante des tyrannies, plus ou 
moins capricieuses, de telles ou telles modes litté- 
raires, le seul facteur véritablement efficace d'in- 
fluence dont elle puisse se réclamer étant le fac- 
teur de l'ambiance. Lorsque Blasco Ibanez vécut 
à Valence, il y composa ses romans valenciens, 
œuvres montées en couleurs, de la même nuance 
que celle des peintres du lieu, manifestant, en leur 
auteur, une âme violente et simple, semblable à 
celle de ses protagonistes, une mentalité quelque 
peu provinciale, et «provinciale valencienne». Plus 
tard, lorsque commencèrent ses séjours à Madrid 
et qu'il eut pris l'habitude de courir le monde, une 
transformation radicale s'opéra en Blasco loâiiez, 
transformation dont ses romans contiennent la 
trace manifeste. Il s'aperçut que ]'art pour l'art im- 
pliquait un procédé d'écriture stérile et il conver- 
tit sa narration désintéressée, simplement satirique 
ou humoristique, d'antan, en une ^rme de propa- 
gande pour les idées politiques et sociales qu'il 

90 



194 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

patronuait, s'offorçant de faire passer dans Tesprit 
du lecteur la même Tolooté de réforme, la même 
ardente prétention d'améliorer le sort des plèbes 
misérables d'Espagne. Puis, a la suite du premier 
voyage en Amérique, son esprit subit une modifi- 
cation nouvelle. Ses conceptions s'étant amplifiées, 
ses horizons s'étant dilatés, d'écrivain espagnol il 
passa à la catégorie d'auteur mondial, de «vove- 
ïista proinnciano» au rang de {oiovelista humano». 
La Grande Guerre le surprit à ce stade décisif de 
son évolution. Quels thèmes merveilleux n'offrait- 
elle pas à sa vision artistique rénovée, a sa puis- 
sance créatrice, rajeunie et comme refondue par 
cette rude épreuve! Il n'a pas failli, ici non plus, à 
sa tâche et le prodigieux succès qui a accueilli le 
triptyque de ses romans de «guerre» est là qui 
atteste l'exactitude de cette affirmation. 

A l'origine de la carrière littéraire de Blasco, 
l'on trouve une erreur d'appréciation qui, formulée 
maladroitement dans une intention d'apologie, s'est 
muée, par la paresse intellectuelle des critiques, en 
une sorte de lieu commun de la WeJtïiterafur (1), 
dont l'inopportune popularité n'a servi qu'a boule- 
verser les critères et à brouiller fâcheusement les 
idées de qui prétendrait fixer la filiation littéraire 
de notre romancier. Lorsque celui-ci publia Arroz 
y Tartana, en 1894, Emile Zola jouissait de la plé- 
nitude de sa célébrité et était universellement re- 
connu comme le père du roman naturaliste. En 
Espagne, à la bonne époque de 1880 où Madame 
Pardo Bazân, Pérez Galdôs et Palacio Valdés 
avaient donné à un public lettré malheureusement 
très clairsemé ses premières émotions réalistes, 
avait succédé une ère de discussions et de polémi- 

(1) Littérature iiiiiverselle. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 195 

ques sur la théorie du naturalisme. Cette longue 
et curieuse querelle où, après beaucoup de papier 
noirci, les adversaires restèrent sur leurs posi- 
tions, avait laissé Pérez Galdôs continuant à écrire 
sans nerf, Pereda s'obstinant dans son rance clas- 
sicisme, Palacio Valdés pratiquant, en dépit du pro- 
logue do 1889 a La Hcrmana de San Sitlpicio, ses 
coutumières négligences, D. Juan Valera cultivant 
sa vieille manière académique et Madame Pardo 
Bazàn n'adoptant du naturalisme que ce qu'elle es- 
timait devoir s'adapter îi la morale catholique, ou, 
si l'on préfère, ne point blesser trop grièvement les 
sentiments traditionalistes d'une clientèle choisie. 
En face de ces maîtres, dont la formule était défi- 
nitivement fixée, Biasco, énergique et personnel, 
ignorant l'artifice des demi-teintes, doué de «fibre», 
violent même, fut tout de suite classé comme 
vivant contraste et il était naturel que pour la cri- 
tique de son pays, alors surtout exercée par des 
plumes bourgeoises, le jeune romancier de Valence 
payât de la louange de «futur» Zola espagnol le 
mérite, ou le crime, d'être, en même temps qu'un 
écrivain sincère, un homme politique partisan du 
plus foncier radicalisme. A la rigueur, l'on pouvait, 
a pareille date, rapprocher, sans ti'op d'accrocs à la 
vérité historique, le nom du maître de Médan du 
nom de Biasco Ibâûez. Celui-ci, grand admirateur 
de Zola, dont il a donné, chez son éditeur de Va- 
lence, en collaboration avec Paul Alexis et feu 
Luis Bonafoux, une étude: Emilio Zola, Su Vida y 
Sus Ooras (1), ne songeait pas à nier une familia- 
rité ancienne avec la doctrine naturaliste. Qu'en 
outre il ait été l'ami personnel de Zola, c'est ce que 
les épisodes de la campagne de presse en faveur de 

(1) Emile Zola, sa me et ses œuvres. 



196 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

Dreyfus permirent de constater, quand, a l'appel 
du Directeur de El Pitehlo, les colonnes de ce jour- 
nal s'emplirent de signatures des admirateurs es- 
pagnols de l'auteur de f accuse et qu'enfin, cette 
amitié ait survécu à la mort du romancier fran- 
çais, c'est ce dont fait foi le souci qu'a Blasco Ibâ- 
nez de toujours placer sur sa table de travail, en 
quelque résidence qu'il la fixe, certaine photogra- 
phie avec dédicace autographe que, peu de mois 
avant sa fin tragique, Zola l'avait, en signe de 
bonne confraternité littéraire, prié de bien vouloir 
accepter. Mais l'influence exercée sur Blasco Ibâ- 
nez par l'œuvre d'Emile Zola constitue un problème 
que ne résolvent pas de simples affirmations. Pour 
ce qui est &'Arroz y Tartana, le lecteur le moins 
prévenu y notera sans peine plus d'un ressouvenir 
soit du Bonheur des Dames — par la façon dont est 
décrit le magasin symbolique des Trois Roses — , 
soit du Ventre de Paris — dans la gargantuesque 
vision du Mercado de Navidad (1) valencien — soit, 
de façon plus générale, de la manière zolesque, 
par la prépondérance accordée a la description du 
milieu, que l'art classique se faisait un scrupule 
d'à peine ébaucher, ainsi que par les procédés d'un 
style aux touches lentes, lourdes, vigoureuses, 
usant de répétitions fréquentes, qui constituent 
comme le leit-motiv de cette grande symphonie sur 
la vie du peuple et de la bourgeoisie à Valence. 
Toutefois, dès le roman suivant, Fïor de Mayo, 
cette influence de Zola a, à peu près, disparu — tant 
de la conception de l'œuvre que du style, qui s'avè- 
rent, l'un et l'autre, à tel point propriété person- 
nelle de l'auteur que M. William Ritter, qui a fine- 
ment analysé ce volume dans son livre de 1906, 

(1) Marché des Fêtes de Noël, 



ET LE ROMAN DE SA VIE 197 

concluera à sa totale originalité, eu ces termes: «Ce 
livre est décidément un coup de maître et l'homme 
de ce livre peut-être le premier, je ne dis pas pen- 
seur ni poète, mais peintre réaliste de la littérature 
d'aujourd'hui» (1). La Barraca, troisième roman 
de Blasco, ne souffre plus la moindre comparaison 
avec Zola, et le suivant, Entre Naranjos, s'il évo- 
que le faire de quelque devancier, ce serait plutôt, 
par le procédé de composition égotiste et l'exalta- 
tion exclusive que l'on y trouve d'un seul person- 
nage, au D'Anuunzio de // Fuoco que je songerais 
et j'y constate aussi, au chapitre V, le ressouvenir 
de certain rossignol qui — ^^je l'ai démontré en 1920 
dans une note de la R évite des Langues Roma- 
nes (2) — s'est envolé d'un récit de Maupassant inti- 
tulé: Une partie de campagne^ pour venir se poser 
sur une page de L Innocente — traduit en 1893 par 
M. Hérelle sous le titre: L Intrus — d'où l'écho de 
ses trilles et roulades est allé émouvoir la solitude 
nocturne de l'île du Jucar où se pâment les deux 
amants de Blasco, dont il n'est pas jusqu'au style 
qui ne se nuance, à plus d'une reprise, de ces tein- 
tes morbides que l'on trouve dans les artificielles 
narrations du décadent italien. Mais l'étiquette zo- 
lesque, appendue aux romans de Blasco Ibâfiez, 
correspondait trop bien aux préjugés que la petite 
élite intellectuelle bourgeoise espagnole nourris- 
sait à l'endroit de l'écrivain non conformiste de 
Valence, pour que, du «futur» Zola espagnol, l'on 
ne se hâtât, dans la mesure où son succès allait 
grandissant, de faire le «Zola» pur et simple du 
roman transpyrénaïque. Et c'est bien ainsi que le 



(1) Eludes d'Art étrartger, p. 345. 

(2) F/« Série, T. X, p. 311: Le Rossignol de M. Qalriele 
D'AnnunziOy 



198 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMASS 

défi ai l'a V Enciclovedia Espasa: «Las huellas de 
Zola, que se descîciren en rmwhas de sus novclas, le 
han valida el tltitlo de «el Zola espoyûol>)...y) (1). De 
ce que je viens de dire, il ne s'en suit pas que le 
prêtre D. Julio Cejador n'ait pas eu raison, dans un 
certain sens, d'associer le nom de Zola à ceux de 
Maupassant, d'Ibsen et de Maeterlinck, lorsqu'il 
qualifie la manière de Blasco dans les romans de sa 
seconde époque, sociologique et doctrinaire, qui va 
de La Catedral à La Horda. Mais ce qui importait, 
c'était de ne pas laisser passer sans la réfuter une 
imputation aussi généralisée que dénuée de fon- 
dements, et, puisque Blasco Ibâfiez a bien voulu 
s'en défendre lui-même, je traduirai le passage de 
sa lettre insérée, comme il a été dit, au t. IX de 
YHistona de M. Cejador, passage où il repousse 
cette filiation zolesque, globale et sans distiugao: 
«Dans mes premiers romans, j'ai subi de façon 
considérable l'iofluence de Zola et de l'école natu- 
raliste, alors en plein triomphe. Mais seulement 
dans mes "premiers romans. Ensuite, ma personna- 
lité s'est peu à peu formée, telle quelle; et moi- 
même, dans ces vingt ans écoulés, je constate et 
compare la différence d'hier a aujourd'hui. Il ne 
faudrait pas croire que je me repente de cette in- 
fluence, ou que je la renie. Tous, même les plus 
grands, ont connu, dans leur jeunesse, des maîtres, 
de l'exemple desquels ils se sont inspirés. C'a été 
le cas de Balzac, celui de Victor Hugo et de tant 
d'autres. Forcément, il fallait que je commençasse 
par imiter quelqu'un, comme tout le monde, et il 
me plaît que mon modèle ait été Zola, plutôt que 



(1) «Les traces de Zola, que Tou découvre dans beau- 
coup de ses romans, lui ont valu le titre de «Zola es- 
pagnol»..,» 



ET LE BOMAN DE SA VIE 199 

tout autre modèle anodin. Zola, ponr avoir voulu 
être chef d'école, a exagéré, cherchant souvent, de 
parti pris, à irriter le public par des caresses à re- 
brousse-poil. De pins, tous les chefs d'école se trom- 
pent et leurs erreurs subsistent comme d'impor- 
tants témoins a charge. Mais, abstraction faite de 
ces tares, quel prodigieux peintre, non pas de ta- 
bleaux, mais de fresques immenses! Quel construc- 
teur, non pas de temples, mais de pyramides! Qui 
sut, comme lui, faire mouvoir et vivre les multitu- 
des, dans les pages d'un livre?... Chez nous, au pays 
de la paresse intellectuelle, le pire qui puisse arri- 
ver a un artiste, c'est de se voir enrégimenter, 
affubler d'un numéro matricule, même glorieux, à 
l'origine de sa carrière. Quand j'ai publié mes pre- 
miers romans, on les trouva semblables à ceux de 
Zola et on me classifia, en conséquence, une fois 
pour toutes. C'est Fa procédé commode, qui dis- 
pense, pour l'avenir, de la nécessité de rechercher, 
de s'enquérir. Pour beaucoup de gens, quoi que 
j'écrive, quelques radicales transformations que 
puisse connaître ma carrière littéraire, je suis et je 
resterai «le Zola espagnoly>. Ceux qui le disent et 
le répètent par paresseux automatisme intellectuel, 
font preuve qu'ils ignorent et Zola et moi-même, 
ou, du moins, que. s'ils connaissent les œuvres de 
l'un et de l'autre, ils ne les connaissent que super- 
ficiellement, sans les avoir jamais approfondies. 
J'admire Zola, j'envie beaucoup de ses pages, je 
voudrais posséder en toute propriété les merveil- 
leuses oasis qui s'ouvrent dans le monotone et in- 
terminable décor d'une grande partie de sa produc- 
tion. Je m'enorgueillirais, par exemple, de me sen- 
tir père des foules de Germinal, de me savoir pein- 
tre des jardins du Paradou. Mais cette admiration 
n'empêche pas qu'aujourd'hui, en pleine maturité, 



2'">0 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAXS 

dans rentière possession de ma personnalité artisti- 
que, je ne constate qu'il n'est que très peu de points 
de contact entre ma formule et celle de mon an- 
cienne idole. Zola a exagéré en appuyant toute son 
œuvre sur une théorie «scientifique», celle de l'hé- 
rédité physiologique, théorie dont l'écroulement 
partiel a détruit les affirmations les plus graves de 
sa vie intellectuelle, toute l'armature intérieure de 
ses romans. Actuellement, j'ai beau chercher, je ne 
me trouve que fort peu de rapports avec celui que 
Ton a voulu considérer comme mon répondant litté- 
raire. Nous n'avons pas la moindre similitude, ni 
dans notre méthode de travail, ni dans notre écri- 
ture. Zola a été littérairement un réfl.échi, je suis 
un impulsif. Il arrivait lentement au résultat final, 
en suivant un système de perforation. Je procède 
violemment et bruyamment, par voie d'explosion. 
Il composait un volume par an, dans son labeur de 
termite, patient, lent, égal. Je porte en moi mon 
roman fort longtemps, parfois deux ou trois années, 
et, le moment de la parturition venu, c'est comme 
une fièvre puerpérale qui m'assaille. Je rédige mon 
livre sans m'en rendre compte, dans le temps qu'il 
faudrait a un secrétaire pour en recopier au net le 
brouillon. Bref, quand j'ai commencé d'écrire, je 
voyais la vie à travers les livres dautrui, comme 
tous les jeunes. Aujourd'hui, je la vois de mes pro- 
pres yeux et j'ai, même, l'occasion de voir mieux 
que beaucoup d'autres, puisque vivant une exis- 
tence pleine et agitée, et que changeant fréquem- 
ment de milieu...» 

M. Eduardo Zamacois avait déjà recueilli, des 
lèvres de Blasco, d'analogues considérations, con- 
signées au chapitre V de son livret de 1909. on il 
ajoutait cette autre différence, que Zola «fut un 
chaste, un mystique, triste et solitaire, un homme 




HLASCO A HORD DTN TKANSATLANTK^IK DANS IN 
DE SE.S VOYAGES DAK(fENTlNE EN EUROPE 



X 



r. 



'y, 




ET LE ROMAN DE SA VIE 201 

de vie intérieure, accablé sous la hantise d'accu- 
muler les volumes>>, tandis que Blasco est une vi- 
talité prolifique, débordante, dont les œuvres res- 
pirent la joie de vivre, profonde, sincère, immar- 
cescible. Cependant, un jeune critique qui s'est 
fait depuis un nom honorable dans les lettres es- 
pagnoles, M. Andrés Gonzâlez-Blanco — dont le cha- 
pitre VIII de la volumineuse Historia de la IÇo- 
vela en Espana desde el roinanticismo d nuestros 
dlas, paru a Madrid en 1909, mais achevé de rédi- 
ger dès 1906 (1), consacre à Blasco Ibânez des ré- 
flexions et des digressions souvent prolixes, mais 
généralement justes — remarquait, dès la première 
page, que, «si un romancier naturaliste a été, en 
Espagne, le représentant exclusif du produit fran- 
çais, c'est Vicente Blasco Ibânez» et que «si Blasco 
ressemble à quelqu'un, c'est à Zola dans ses romans, 
et à Maupassant dans ses contes», ajoutant que 
«sous sa plume, le naturalisme espagnol est par- 
venu à terme». Pour M. Andrés Gonzâlez-Blanco, 
«l'influence de Zola sur Blasco dans sa façon d'écrire 
ses romans est indéniable». 11 voit, chez l'un et 
chez l'autre, «une commune mesure dans le dosage 
des éléments dramatiques et l'emploi du dialogue, 
un même souci de créer des personnages épisodi- 
ques, un même mode d'expression, où la langue 
arrive souvent a acquérir une artistique magnifi- 
cence, un même amour pour les thèmes romanes- 
ques à base populaire, et, surtout, pour les façons 
de dire du peuple, fraîches et rapides». Que si 
M. Andrés Gonzâlez-Blanco a cru devoir aller jus- 
qu'à affirmer encore que Blasco et Zola manifestent, 

(1) Une allusion, p. 647, à La Maja Desnuda, ^le nouveau 
roman de Blasco iMne:», date ce ch. VIII. L'œuvre fut cou- 
ronnée, à l'unanimité, du prix Charro-Hidalgo, que VAteneo 
de Madrid distribue tous les deux ans. 

86 



202 V. BLASCO IBÂ^EZ. SES ROMANS 

«après ua certain temps de pratique littéraire, une 
même confusion relativement au roman social», 
c'est qu'au moment où il rédigeait la centaine de 
pages qu'il a dédiées à Blasco dans son imposant 
volume, il se trouvait sous l'impression directe de 
ces romans de la seconde époque, dont j'ai relevé 
plus haut le jugement d'influences que portait sur 
eux le prêtre D. Julio Cejador et dont le scandale 
était alors très vif en Espagne. Mais, déjà, M. An- 
drés Gonzâlez-Blanco ne se dissimulait pas qu'entre 
Zola et Blasco Ibânez, il existait de considérables 
différences, et de tempérament et d'origine. Blasco, 
notait-il, «est plus méridional et, par suite, plus 
emphatique, souvent; il possède aussi plus d'ima- 
gination; il ne se croit point obligé de recourir si 
fréquemment au «document humain» et à l'expéri- 
mentation; il est plus véhément; il ne travaille pas 
à froid; il raisonne moins son art et jamais il ne 
s'est adonné à la critique systématique...» Et tout 
ceci, certes, était parfaitement exact. 

Après de tels témoignages espagnols, il ne sera 
pas superflu de produire deux attestations françaises 
contemporaines sur cet épineux débat-des rapports 
de Blasco avec Zola. L'une émane de feu Laurent 
Tailhade et a été publiée en 1918, au premier fasci- 
cule de la première année d'JUspania. L'autre pro- 
vient de M. Edmond Jaloux et se trouve dans l'ar- 
ticle que celui-ci écrivit pour la Revxie de Paris 
du 1®^' Août 1919 sous le simple titre: Lectures 
Etrangères, Laurent Tailhade, aont la longue con- 
férence sur Blasco à VOdéon est restée dans la 
mémoire des quelques lettrés que la guerre n'avait 
pas dispersés loin de Paris, s'exprime en ces termes 
à la paçe 16 de cet article, composé, disait-il. dans 
l'intention de présenter l'auteur espagnol «non pas 
au public français qui le chérit et Tadore, mais à la 



ET LE ROMAN DE SA VIE 203 

jeune clientèle d'une Remie où la France et l'Es- 
pagne, grâce à un contact plus fréquent, appren- 
dront à se mieux connaître, partant à s'aimer da- 
vantage», — Revue qui, jusqu'ici, a bien tenu sa 
promesse. «On a comparé souvent Blasco Ibànez 
à Zola. Rien de plus faux. Certes, Blasco Ibânez, 
comme Zola, se plaît à l'étude sincère du peuple, 
des milieux primitifs oii le vice, la pauvreté, l'igno- 
rance jettent leurs racines vénéneuses et font épa- 
nouir d'inquiétantes fleurs. L'assommoir, le bouge, 
la rue inquiète et le faubourg souffrant, les repaires 
du crime et les refuges de la misère, le geste du 
chiffonnier, du vagabond, de l'ivrogne et de l'as- 
sassin émeuvent profondément leur curiosité d'ar- 
tiste. Mais là s'arrête la ressemblance. Car Zola, 
préoccupé d'un socialisme enfantin et d'un parti-pris 
scientifique dont les prémisses manquent un peu 
de clarté, ne laisse pas d'être gêné par quelques-uns 
de ces parti-pris. En effet, il se prétend observateur 
exact, mais ne regarde les objets qu'avec un verre 
grossissant. Il voit démesuré. C'est un poète, non 
un peintre minutieux de l'existence quotidienne. 
L'homme d'esprit qui a dit de Pot- Bouille: «C'est 
de l'Henri Monnier à la manière noire», s'est borné, 
en ceci, à faire un bon mot. Car Zola n'a rien de la 
touche minutieuse qui caractérise l'inventeur de 
Joseph Priidhomme. Ses personnages ont des mus- 
cles d'acier, des appétits géants. Même, après Nana, 
ils deviennent, ou peu s'en faut, des entités philo- 
sophiques, les porte-paroles de l'auteur, dans une 
action qui perd, à chaque livre nouveau, de l'im- 
portance, pour aboutir à l'immobilité des Quatre 
Evangiles, Ici, le poète abdique et le romancier, 
dorénavant, se fait législateur. Dans ce déborde- 
ment de poésie allégorique, où chercher le «natu- 
ralisme», l'étude «scientifique», la vérité? Blasco 



204 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

Ibanez nous apparaît à la fois moins dogmatique et 
plus sincère... Un parallèle serait aisé entre La 
Terre — enterrement du père Fouan, avec l'épisode 
final de Jésus-Christ — et La Barraca — funérailles 
du petit enfant, paré comme pour une fête. Ainsi, 
Ton pourrait opposer les deux maîtres, dans leur 
stylo comme dans l'invention et l'ordonnance de 
leurs ouvrages principaux. Blasco Ibanez n'a pas la 
touche grasse, la manière abondante, le faire large 
et sanguin de Zola. Mais il évite les répétitions, les 
longueurs, les retours sans fin des leit-motive, les 
redites, que la verve seule de Zola rend supportables, 
mais qui, toutefois, alourdissent les meilleurs de 
ses romans. Blasco Ibanez est plus discret, plus 
nerveux. Il ne se prodigue pas. Il sait choisir, se 
borner. Comparés aux formidables élucubrations de 
Zola, Boue et Roseaux, A renés Sanglantes, Sons 
les Orangers, semblent à peine de fortes nouvelles. 
Le don supérieur de Zola, c'est de créer, de mettre 
en mouvement la Foule. Walter Scott, dans les Pu- 
ritains, les Chroniques de la Canongate, Anne de 
Cfeirstein et Quentin Durward, est peut-être l'uni- 
que romancier que l'on puisse égaler, sur ce point, 
à l'auteur de Germinal et de Lourdes. En revan- 
che, l'Espagnol est plus varié et plus nuancé. Il 
se guindé plus facilement a la compréhension des 
idées générales, des milieux raffinés. Zola n'a pas 
une «grande dame» comparable en dévergondage, 
en cynisme patricien, en impudente luxure, à la 
Doua Sol &' Arènes Sanglantes...» 

A son tour, M. Edmond Jaloux, qui semble avoir 
ignoré ce curieux témoignage du pauvre Tailhade, 
et, naturellement, aussi, le vieil article de M. J. Er- 
nest-Charles dans la Bévue Bleue, — des «clichés» 
duquel j'ai déjà eu l'occasion de parler: c^Nous asso- 
cions sans effort le nom de Blasco Ibanez au nom 



ET LE ROMAN DE SA VIE 205 

d'Emile Zola... Ses livres, où tout prend, comme 
dans ceux de Zola, un caractère épique, sont dé- 
primants comme les siens. Si Blasco Ibànez a la 
même poésie, il a aussi la même aptitude aux pein- 
tures naturalistes, etc., etc.», — à son tour, disais-je, 
M. Edmond Jaloux, romancier de talent, constate, 
entre Fœuvre de Zola et celle de Blasco, des analo- 
gies, mais aussi de profondes divergences. «Tous 
deux traitent le roman comme une vaste sympho- 
nie — Blasco Ibânez raffole de la musique et en parle 
avec ravissement et lucidité, dans bien des pages 
de son œuvre — , avec des thèmes principaux qui se 
poursuivent, reviennent, donnent l'atmosphère du 
livre, sa couleur. Tous deux, nés réalistes, ont évo- 
lué vers ces grands symboles simples qui font d'un 
être rencontré au hasard une sorte de figure mytho- 
logique, d'un groupement quelconque — élémentaire 
ou humain — une puissance mystérieuse et géante. 
Tous deux répugnent aux personnages trop raffinés 
de mœurs ou d'esprit et adorent, au contraire, les 
êtres simples, rudes, violents. J'ajoute que Blasco 
Ibânez, né sur une terre heureuse, a une connais- 
sance de rinstinct supérieure à celle de Zola. Et 
d'abord, parce qu'il montre une gamme d'instincts 
plus riche, plus variée que Tauteur de Nana, aux 
yeux de qui il n'en existait guère que deux ou trois. 
Et ensuite, parce que ceux qu'il met en lumière sont 
libres et pleins et donnent du prix à la vie. Zola, 
naturellement pessimiste, a essayé d'être optimiste. 
Blasco Ibânez a peut-être essayé d'être pessimiste, 
et ses romans finissent généralement mal. Mais 
toute son œuvre contient une joie tranquille, un 
bonheur profond d'exister, une force puissante qui 
font qu'on oublie la malchance des héros, les in- 
justices de la vie et les lamentations de beaucoup 
d'entre eux, pour se repaître l'esprit de ces fresques 



20G V. BLASCO IBAS'EZ. SES EOMÀNS 

brutales et sensuelles, où rhomme travaille, peine 
et lutte, mais où on le sent pleinement satisfait 
d'atteindre son but et d'obtenir — volupté, argent, 
terre ou renom — ce qu'il demande à ce monde. Les 
héros de Biasco Ibânez, quels que soient leurs tour- 
ments, sont tous un peu pareils à cet Ulysse Ferra- 
gut de Mo.re Nostrum, audacieux aventurier, mais 
qui oublie tout dès qu'il est heureux... La qualité 
maîtresse de Biasco Ibânez, c'est son œil. Il a un 
œil qui voit tout, qui distingue chaque chose, l'isole 
d'abord, pais la replace dans son ensemble. Aussi 
n'y a-t-il pas un être dont il ne fixe aussitôt l'image 
unique. Il sait en quoi un matelot, un prêtre, un 
pêcheur diffèrent des autres matelots, des autres 
prêtres, ou pêcheurs. Et il semble, vraiment, que 
ses livres, à l'origine, au lieu d'être de lentes ger- 
minations de son cerveau, soient des grappes de 
visions agglutinées les unes aux autres autour de 
visions centrales originelles...» 

Pour résumer en une phrase toute la portée de 
cette querelle touchant l'influenciation de Biasco 
par Zola, je risquerai Thypothèse que le réalisme 
étant une qualité essentielle de la littérature es- 
pagnole, il n'était pas besoin de Zola pour en appren- 
dre, rebaptisée «naturalisme», la pratique a l'Es- 
pagne; j'ajouterai que, d'autre part, la matière po- 
pulaire en tant que que thème de roman est à la 
base de la Novela picaresca, si spécifiquement 
espagnole, et j'insinuerai qu'enfin, à l'époque où 
Biasco commença d'écrire, l'influence naturaliste 
flottait, comme on dit, dans Tair, un peu partout, 
en Europe. Laissons donc une dispute oiseuse pour 
relater quelques anecdotes qui illustrent la façon 
dont Biasco composa ses livres et dont certaines 
sont, aussi bien, déjà connues. Nul n'ignore en Es- 
pagne que, pour la préparation de Flor de Mayo, 



ET LE ROMAN DE SA VIE 207 

il s'embarqua à plusieurs reprises sur les bateaux 
de la pêche dite del Mii (1), participant à la rude 
existence des gens de mer méditerranéens et qu'il 
entreprit même, sur une barque de contrebandiers, 
un voyage en Algérie pour juger de visu de la façon 
dont on pouvait, en réalisant de gros bénéfices, 
approvisionner de tabac l'Espagne en dépit, ou avec 
l'assentiment, pavé, des employés de douane. Pour 
La Barraca, nous savons grâce à une interview de 
Blasco prise par un rédacteur de La Esfera, lors 
du courageux voyage de propagande en Espagne 
durant la guerre, et insérée par ce journaliste 
— D. José Maria Carretero, alias: El Calallero Au- 
daz — au t. II de son recueil: «Lo quesé por m(y> (2), 
comment l'idée en vint à Blasco: «Mon roman La 
Barraca a son histoire. Quand j'étais caché dans 
Tarrière-boutique d'un débitant de vins du port, 
attendant l'occasion de fair en Italie et avec la 
perspective d'être fusillé, je m'amusai à écrire sur 
quelques feuillets un conte que j'intitulai: Ven- 
ganza Morisca (3). Je pus m'enfuir en Italie et 
c'est au retour de ce voyage que je fus condamné 
au bagne. Plusieurs années s'écoulèrent et voici 
qu'un beau jour le coreligionnaire qui était patron 
du débit, m'apporte les papiers que j'avais oubliés 
chez lui. Ce fat en les relisant que je compris que 
je pourrais en tirer un roman. En peu de temps, 
j'eus monté La Barraca, premier livre qui me 



(1) La pêche du hou est celle où les deux barques cou- 
plées traînent un long filet en naviguant toujours de con- 
serve; c'est notre pêche au boulier. 

(2) Confesiones del Siglo, 2^ Série, Madrid, sans date, 
Calleja, p. 161-174: «Blasco Ibâfiez». Cette interview n'a pas 
été reproduite exactement et plusieurs passages en sont 
erronés. 

(3) <tVengeance mauresque.» 



208 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

rendit célèbre, en Espagne et à l'étranger...» Oui, 
mais ce que M. Carretero a oublié de dire, c'est 
que, pour «monter La Barracay>j Blasco, député 
aux aortes, connut, dans la Huerta valencienne, 
l'existence de ses électeurs ruraux en la vivant 
lui-même et que la peinture de cette farouche 
vengeance populaire, qui maintient incultes les 
champs du tio Barret, comme si une malédiction 
s'était appesantie sur eux, n'est qu'un ressouvenir 
d'un acte de vendetta analogue, auquel il avait 
assisté naguère, dans sa prime jeunesse. Quant 
à Canas y Barro, l'auteur, avant de l'écrire, réa- 
lisa en compagnie d'un connaisseur de la grande 
lagune valencienne, à travers l'Albuféra, cette suc- 
cession aventureuse de pêches, de chasses et d'er- 
rances qu'il a si bien décrite et oii les représentants 
de l'autorité royale tentèrent, plus d'une fois, de 
mettre terme par la violence à ses exploits de héros 
à la Fenimore Cooper, de Dernier des Mohicans 
opérant à quelques kilomètres de cette cité de luxe 
et de plaisirs qu'est Valence. Ainsi en ira-t-il pour 
tous les romans successifs de Blasco jusqu'à cette 
fforda, où, afin de mieux décrire les mœurs des 
braconniers ravageant les chasses de El Pardo, 
propriété réservée de la Couronne, il n'hésita pas 
à entreprendre en leur compagnie une expédition 
nocturne avec ces chiens spéciaux que la présence 
du gibier laisse silencieux, pour ne pas attirer sur 
leurs maîtres l'attention des gardes de Sa Majesté. 
Cette excursion eût pu mal tourner. Blasco avait 
sauté les murs d'enceinte de ce parc à la forêt 
dyeuses caractéristique et vaqué en conscience à 
sa tâche de «chasseur furtif». Peu de temps après 
son aventure, un de ses compagnons fut abattu à 
coups de fusil et un autre fut blessé grièvement. 
Le hasard seul voulut que les braconniers ne fus- 




DANS LES iFOURRÉS DK LA COLONIE «NUE VA 
VALE^X'IA» 




LKS (iKANTS DK LA FOHKT A M KVA VAI.KNClA- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 209 

sent pas surpris la nuit où le député républicain 
de Valence s'était adjoint à eux. D'autre part, je 
tiens d'un ami de Luis Morote que, pour cette même 
Horda, Blasco se familiarisa avec la vie des gita- 
nes madrilènes, toujours aussi curieuse qu'à l'épo- 
que où Cervantes écrivait sa G-itanilla de Madrid, 
dont Alexandre Hardy tira, en 1615, sa Belle Egyp- 
tienne et Hugo son Esmeralda. La composition de 
Sangre y A^^ena le mêla un moment à la vie des 
toreros, dont il n'est cependant que médiocre admi- 
rateur. Il accompagna souvent un matador célèbre, 
assista à maintes corridas de rmterte en spectateur 
privilégié, et, des coulisses de l'arène — ^j'entends 
de ces lieux où le commun du public n'a pas accès, 
spécialement les corrales de la plaza — put étudier 
à l'aise la menue cuisine de la «fête nationale» es- 
pagnole. Un jour où sa curiosité l'avait fait s'appro- 
cher de trop près de l'une des rosses que la corne 
acérée d'un Miura venait de transpercer, les ruades 
furieuses de cette triste victime à l'agonie lui cau- 
sèrent une blessure qui faillit devenir mortelle. La 
composition de Los Muertos Mandan fut cause, 
d'autre part, qu'il cinglât, en un frêle esquif à voile, 
aux rivages d'Ibiza, la plus grande des Pityuses 
— nom antique actuellement nors d'usage en Es- 
pagne — et, une tempête comme celle qu'il a dé- 
crite dans Flor de Mayo au retour de Texpédition 
d'Alger l'ayant surpris, qu'il se vît contraint à 
chercher un refuge désespéré dans un îlot désert, 
où il demeura un jour entier à l'abandon, trempé 
jusqu'aux os et privé de toute nourriture. Mais 
cette soigneuse préparation matérielle se combine 
chez Blasco Ibânez avec un procédé d'écriture im- 
pressionniste ou, mieux, «intuitiviste». J'ai déjà 
dit qu'il portait dans sa tête, durant des années, 
un livre, mais que, lorsqu'il s'était, sous la près- 

1 27 



210 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

sion tyrannique de l'idée enfin mûre, décidé à 
récrire, rien, absolument rien, ne pouvait l'arrêter 
dans cette besogne. Si le début, les premiers cha- 
pitres, lui coûtent encore des hésitations, des hal- 
tes, des repos, à peine a-t-il atteint le milieu de 
l'œuvre, que le dénouement paraît exercer sur sa 
vision mentale une fascination mystérieuse et 
qu'absorbé par son sujet, il semble vivre dans un 
état de somnambulisme, se refusant à quitter sa 
demeure et s'étant à peine levé de sa table de tra- 
vail, qu'une force irrésistible l'y rive de nouveau. 
Il est resté ainsi cloué à la tâche jusqu'à seize heu- 
res consécutives, sans autre trêve que celle requise 
pour une alimentation sommaire, qui consiste prin- 
cipalement dans l'absorption de café brûlant. Pour 
achever Canas y Barro, il m'a avoué avoir écrit 
34 heures avec les seules interruptions que je viens 
d'indiquer, puis être tombé malade, sa pnrase finale 
à peine tracée. Certains de ses romans ont été ré- 
digés en si peu de temps, que le lecteur se demande 
si l'indication des mois employés à ce travail, dont 
ils sont munis à la dernière page, n'est pas erronée. 
Je sais qu'au contraire elle pèche par excès, Blasco 
ayant coutume, souvent, d'allonger ces mentions 
de temps à seule fin de ne pas encourir le reproche 
— que des critiques trop strictement grammairiens 
lui ont parfois adressé — d'une écriture un peu hâ- 
tive. Cependant, il n'est que trop certain que Blasco 
Ibânez, en violentant une loi de sa nature, n'écri- 
rait pas mieux et que si, au lieu de cette rédaction 
de premier jet, il balançait ses périodes conformé- 
ment aux principes des auteurs de traités de style 
— principes qui, d'ailleurs, n'apprennent guère 
qu'une chose: à savoir que ce n'est pas aux grands 
écrivains que l'on doit aller demander des leçons 
d'écrire—, le lecteur n'aurait qu'à y perdre. Quand 



ET LE ROMAN DE SA VIE 211 

Blasco affirme: «Zo que no veo en el frimer mo- 
ment o, y a no lo veo despicés» (1), cette maxime pour- 
rait tout aussi exactement être transposée en cette 
autre: «Lo qite no escriho en el "primer moment o, 
y a no lo escrilo despiiyés>y (2). Toutefois, entre la 
rapidité d'écriture primesautière d'antan et la mé- 
thode mûrie et réfléchie d'aujourd'hui, s'est inter- 
posé, en Blasco Ibânez, le résultat d'une évolution 
où la pratique du métier s'allie aux expériences 
de la vie. S'il écrivit, lors de sa première époque, 
le plus grand nombre de ses œuvres en deux mois; 
si, même, certaines ne lui ont demandé que 45 jours 
de rédaction; si, dominé par cette impatience ner- 
veuse propre à tous les artistes, il lui est arrivé 
d'envoyer des manuscrits à l'imprimerie sans même 
les avoir relus, corrigeant sur épreuves les plus 
gros de ces lapsus qui échappent fatalement à toute 
première rédaction, il importe de ne jamais oublier 
un point capital, déjà indiqué lorsqu'il fut ques- 
tion &' Oriente, et qui est qu'une telle méthode ex- 
plique les nombreuses incorrections de l'œuvre 
imprimée de Blasco, lesquelles, simples errata 
typographiques, eussent disparu dès la mise en 
page, si l'auteur ne continuait à ne lire que la pre- 
mière épreuve de ses livres, laissant aux protes de 
Valence le soin d'en surveiller les réimpressions. 
Je l'ai entendu souvent répéter qu'il faudrait, quel- 
que jour, qu'il se décidât à procéder enfin à une 
édition complète — qui, jusqu'ici n'existe qu'en lan- 
gue russe (3) et qui serait aussi l'édition «défini- 

(1) «Ce que je ne vois pas du premier coup, je ne le 
verrai pas ensuite.» 

(2) «Ce que je n'écris pas du premier jet, je ne l'écrirai 
pas à la réflexion. > 

(3) Cette édition est en 16 volumes, mais il en existe 
ime infinité d'autres, de tous formats et de tous prix. 



212 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

tive» de ses Œuvres — pour laquelle, naturellement, 
il aurait a revoir, du point de vue de ces correc- 
tions de style, plus spécialement les romans de sa 
jeunesse. Ce vœu est jusqu'ici resté platonique, par 
suite, sans doute, de Tagitation d'une vie sans 
cesse en mouvement. Maintenant que Blasco Ibâ- 
nez semble avoir enfin trouvé le calme des te^mpla 
serena, osera-t on espérer que cette nécesi?aire en- 
treprise ne tardera plus à êcre réalisée et que nous 
pourrons saluer, prochainement, en un beau monu- 
ment typographique, Fensemble de la production 
du Maître? 

Il faut, avant de clore ce chapitre, consigner 
encore quelques légères observations sur la ma- 
nière actuelle de composer observée par Blasco Iba- 
nez. J'ai suffisamment marqué son grand souci de 
la documentation directe. Toutefois, il est curieux 
de constater qu'il ne prend jamais aucunes notes, 
d'aucune sorte. Son système consiste à tout confier 
à sa mémoire, ou, si l'on préfère, à tout oublier, de 
ce qu'il a vu. Son tempérament tumultueux et ar- 
dent s'oppose à la méticulosité mécanique d'une 
préparation d'écrivain de cabinet. Sûr de ses facul- 
tés, il s'est à peine assis à son secrétaire, que le 
voile qui semolait couvrir le passé se lève, qu'un 
monde enseveli renaît à la vie, comme si ce som- 
meil apparent n'eût servi qu'à en rajeunir la vision. 
D'abord, il ne conçoit son roman, ainsi qu'il aime 
à s'exprimer, C[iCe)i Moc, c'est-à dire qu'il n'en saisit 
avec netteté que le nœud de l'action et le jeu de ses 

Quelques roraaus ont môme été traduits par cinq traduc- 
teurs différents et publiés par cinq éditeurs distincts. De- 
puis la révolution russe, Blasco est naturellement dans 
la plus complète ignorance de tout ce qui a trait à ses 
œuvres en Russie, où elles jouissaient d'une popularité 
incroyable. 



ET LE EOMAN DE SA VIE 213 

principaux protagonistes. Les épisodes, les mille 
péripéties secondaires qui confèrent à la fable les 
reliefs et le contour du réel, ne surgissent dans son 
esprit qu'à mesure que sa plume fiévreuse court 
sur le papier et que son âme enthousiaste s'aban- 
donne à cette ivresse étrange que je ne saurais 
comparer qu'à celle des grands mystiques, dans 
leurs visions ultraterrestres. Même la division par 
chapitres — ce que l'on pourrait qualifier d'archi- 
tecture de l'œuvre — , il l'abandonne à l'inspiration 
du moment, à cet instinct de génie qui, chez lui, 
se substitue, si avantageusement, à la méthode à 
froid d'autres collègues, moins doués. Il compose 
avec une rapidité surprenante, jetant sa pensée 
telle qu'elle lui vient, sans préoccupation de style, 
sans souci académique des proportions. Le livre 
ainsi construit équivaut à une masse inorganique, 
ressemble à un monceau de protoplasma, a l'aspect 
d'une forêt touffue. Impitoyablement, Blasco y taille 
et y tranche, supprimant, raccourcissant, soudant, 
condensant, un peu partout. Et l'œuvre qui en eût 
eu 800, se trouve réduite à 350 pages, où rien ne 
dénote au lecteur conquis l'effort du métier, où tout 
lui semble couler de source, sans recherche appa- 
rente ni de pensées ni de phrases. 

Blasco Ibàûez, romancier avant tout, professe 
sur le style des idées originales et, en tout cas, 
bien personnelles. «L'on confond trop souvent, 
m'a-t-il déclaré, l'écrivain et le romancier. Il est de 
grands écrivains qui, selon que je Texpliquai au 
R. P. Cejador, auraient beau s'obstiner à vouloir 
composer un roman viable. Il est, par contre, 
d'excellents romanciers, dont l'écriture s'avère pour 
le moins médiocre et laissera toujours à désirer. 
Pourquoi? C'est que le roman requiert un style 
adéquat et qu'on n'écrit pas un roman comme on 



214 V. BLASCO EBAnEZ. SES R0MAK8 

compose une chronique de journal, ou un récit de 
voyage. Dans quantité de productions littéraires, 
l'attrait du style constitue le premier des dons. 
Pour le roman, la seule qualité qui importe, c'est 
celle en vertu de laquelle le lecteur oublie qu'il a 
devant les yeux une histoire inventée par un mon- 
sieur et croit véritablement, pendant quelques 
heures, assister au spectacle d'une action qui se 
déroule sous ses yeux, dont il voit s'agiter les figu- 
rants de façon que, sa lecture achevée, il lui sem- 
blera s'éveiller d'un rêve, ou revenir de quelque 
autre monde. Que si vous interrompez ce charme 
par le simple accident d'un vocable rare, d'un sa- 
vant artifice de style, c'en est fait du miracle et il 
ne se renouvellera désormais que difficilement. 
C'est une erreur de penser que le plus bel éloge que 
puissent adresser à un romancier ses lecteurs, con- 
siste à s'écrier, au beau milieu de leur lecture: 
€Mon Dieu, que cet auteur écrit donc dien!y> Je ne 
veux pas dire par là qu'il faille que ces mêmes lec- 
teurs s'arrêtent pour constater des incorrections de 
style de leur romancier. Dans l'un et l'autre cas, la 
magie du récit est également interrompue. Mon 
unique secret consiste à me faire oublier, en tant 
qu'intermédiaire entre mes lecteurs et la fable de 
mon livre. Mais le style, pour opérer un tel pro- 
dige, doit varier en proportion même où varie 
l'action du roman. Il est clair, d'ailleurs, que ce 
n'est là qu'un facteur secondaire, subordonné à 
d'autres qualités, infiniment supérieures, et dont la 
possession assure au romancier le succès. J'appré- 
cie donc fort le style, que je relègue, sur Téchelle 
des valeurs professionnelles, au troisième ou au 
quatrième rang. En somme, voulez-vous mon der- 
nier mot sur la question? Le romancier doit songer 
avant tout à la simplicité et à la clarté. Ces dons 



ET LE ROMAN DE SA VIE 215 

lui sont indispensables, s'il veut ag'ir sur le public 
moyen, qui constitue la meilleure clientèle et 
assure le véritable triomphe d'un roman. Or, la 
simplicité et la clarté s'accommodent parfaitement 
d'un style correct et même de ce qu'on est convenu 
d'appeler un «beau style. . .» — Au fond, Blasco Ibânez 
étant lu comme personne n'a, de toute la généra- 
tion de romanciers qu'a connue le XIX^™® siècle es- 
pagnol, été lu, les jugements contradictoires de 
certains critiques sur son style, il est en droit de 
n'y attacher qu'une importance secondaire. Son 
style, ce n'est, à mon avis, ni celui du naturalisme 
— consignant, avec une stérile application, des 
gestes insignifiants — , ni celui du psychologisme, 
ce naturalisme appliqué à l'âme et qui enregistre 
patiemment les faits les plus menus de la vie men- 
tale. Blasco s'est gardé de tomber dans le piège que 
tendaient à son essor novateur ces deux systèmes, 
confondant l'art, qui est une synthèse, avec la 
science, qui procède par analyse, et ses romans ne 
furent jamais des monographies écrites en style 
d'inventaire. Il a su éviter aussi le défaut des sym- 
bolistes, dont l'imagination se diluait en songes 
brumeux et qui, dénués du sentiment des contours 
précis, n'ont pas réussi à posséder de style. Son 
style, à lui, qui consiste essentiellement dans 
l'idéalisation harmonieuse de la réalité, s'il lui 
arrive de s'orner d'un réel déploiement d'éloquence, 
c'est lorsqu'il atteint aux sommets du grand art, et 
je crois qu'aucun de ses lecteurs ne me contredira, 
si je remarque que c'est, chez lui, accident fré- 
quent. 

A nul grand écrivain moderne mieux qu'à Blas- 
co Ibânez ne s'applique donc, en Espagne, la défi- 
nition d'un érudit universitaire bordelais, feu Paul 
Stapfer, dans son curieux livre: Des Réj^ut citions 



216 V. BLASCO IBÂNEZ. SES F.OMANS 

Littéraires (1): «Qu'est-ce que le style? Je le dé- 
finis: Texpression naturelle d'une personnalité forte 
dans une écriture originale, quelquefois travaillée, 
mais le plus souvent libre du besoin anxieux de la 
perfection exemplaire.» 



(1) Ilème Série, Paris, 1901, ch. XXVII: «Du style comme 
condition de la vie>, p. 330. 



Etat de la littérature à Valence avant Blasco Ibâîlez.— Im- 
portance des Contes de ce dernier pour l'appréciation de 
ses romans valenciens: Arroz y Tartana, Flor de Mayo, 
La Barraca, Entre Naranjos, Sônnica la Cortesana, Caîîas 
y Barro. 



Quel était l'état de la littérature à Valence, lors- 
que Blasco Ibânez commença d'écrire ses romans 
valenciens? A la différence de la Catalogne, dont 
l'idiome ne diffère pas essentiellement de celui qui 
se parle dans la cité du Turia et qui est devenu 
langue littéraire, Valence n'avait connu, aux pre- 
miers temps du romantisme, qu'une renaissance en 
castillan. Sa vieille langue, qu'Ausias March et 
Jaume Roig avaient si bien maniée, dont Cervantes 
admirait la molle suavité, à laquelle s'attache en- 
core quelque chose des couleurs et des parfums de 
la Huerta, sa vieille langue y était tombée à l'in- 
dignité d'une sorte d'argot et les efforts de V. Boix, 
de T. Villarroya, de Pascual Pérez pour la revivifier 
étaient demeurés sans résultats sensibles, lorsque, 
en 1878, le relieur Llombart fonda la société littéraire 
d'amis de Valence qu'il baptisa du nom, pittoresque 
et local, de Eat-Penat. Mais les collaborateurs de 
son Almanac furent surtout des Catalans ou des 
Majorquins et cette institution resta sans influence 

28 



Î^18 V. BLASCO rBÂ5cEZ. SES KOMAKS 

sur le peuple. Le valencianisme ne repose pas, en 
effet, comme le catalanisme, sur Téuergique affir- 
mation d'une personnalité ethnique et morale et 
l'idiome valencien, par suite, ne saurait, comme le 
catalan, assumer la dignité de langue nationale, 
imposée par une élite d'écrivains a tous les usages 
de la vie civique. Des deux plus grands poètes qu'a 
comptés Valence dans la seconde moitié du siècle 
dernier: Vicente Weuceslao Querol (1837-1889) et 
Teodoro Llorente (1836-1911). le premier est surtout 
connu comme auteur de Bimas (1877) en castillan 
et agencées sur le patron classique, tandis que le 
second, sorte de sous-Mistral dont l'érudition ce 
s'est jamais mise à cet exact niveau où l'artiste 
communie avec l'àme populaire, a partagé le meil- 
leur de sa carrière d'écrivain entre le culte de la 
muse castillane et la poétisation, en vers valea- 
ciens: LlUrei de versos (1884-85) etiVow Uihret de 
versos (1902), de motifs de vie locale interprétés 
selon les normes bourgeoises. Et quand, en 1907, 
un autre écrivain bilingue, Eduardo L. Chavarri, 
publiera ses Cuenios lirics, — 2*2 contes en valen- 
cien. avec une fantaisie sur le wagnériste et autant 
d'illustrations â la plume — , En Santiago Rusinol 
aura soin d'observer, au proJogv.e, qu'à Valence 
<\ahon no mes s'ha escrit oi vers, à en hroraa, o p'el 
teatre, posarse a escrhire en prosa séria es vna gran 
reheliô,.,» (1). Et D. Teodoro Llorente lui-même 
déclarera, dans le n'* de Novembre 1907 de CuUvra 
Espa'tola, p. 1.011, à propos de ce livre: <^Hélas! le 
valencien que l'on parle aujourd'hui, surtout dans 
la capitale, est le détritus (sic) d'une langue qui a 



(1) aOù l'on u'a écrit qu'en vers, soit daus le genre badin, 
soit pour le théâtre, se mettre à écrire en prose sérieuse est 
une grande révolution... > 



ET LE ROMAN DE SA VIE 219 

cessé d'être cultivée, impropre à la production lit- 
téraire, même dans les genres les plus simples et 
les plus familiers...!» Blasco n'avait donc pas à hé- 
siter, quoi qu'en ait prétendu M. Jean Amade en 1907 
dans ses Etudes de Littérature Méridionale (1), sur 
le choix de la langue de ses premiers essais: le cas- 
tillan seul était pour lui de mise, s'il voulait con- 
naître autre chose que la petite gloire d'un petit 
cercle d'amateurs. Quant aux thèmes mêmes de ses 
narrations, en les choisissant dans sa province, il 
ne risquait pas de s'entendre objecter par la critique 
de son pays l'étroitesse de ce cadre local, puisque, 
depuis sa renaissance avec Fernan Caballero et 
Trueba, la novela de costuntbres lyrovinciales était 
demeurée l'une des formes les plus cultivées du ro- 
man espagnol, où les noms de P. -A. de Alarcôn, de 
Juan Valera, de M""« Pardo Bazàn, de Pereda, de Pa- 
lacio Valdés, de Salvador Rueda, de Picôn, de Leo- 
poldo Alas, d'Arturo Reyes, de Pieavea, de Polo y 
Peirolôn, sans parler des Catalans, rappellent à 
l'hispanologiie le souvenir d'œuvres d'intérêt local, 
toutes, sons des aspects divers, fort curieuses. Mais 
aucun des écrivains précités n'avait abordé le do- 
maine valencien et si les auteurs de Sainetes et 
autres compositions du théâtre populaire en valen- 
cien, — tel, par exemple, Eduardo Escalante, mort 
en 1895 et qui semble avoir été le descendant levan- 
tin du madrilène Ramôn de la Cruz, — avaient déjà 
esquissé quelques-uns des types qui passeront dans 



(1) L'Evolution d'un romancier valencien, p. 58.— C'est, 
d'ailleurs, en castillan aussi qu'écrivit un autre romancier 
valencien, dont Cultura Espanola prétendit que les œuvres 
avaient été traduites en français, M. B. Morales San Martin, 
afin d'obtenir un succès qui' ne vint pas (voir l'article de 
D. Ramôn D. Perés dans le n" de CulUira Espanola de No- 
vembre 1909, p. 903.) 



220 V. BLASCO IBÂÀEZ. SES ROMANS 

les romans de Blasco, Ton peut bien dire qu'en 
somme, avant lui, le domaine à exploiter était resté 
à peu près vierge et qu'il y avait à entreprendre, pour 
cette admirable région méditerranéenne, l'étude 
pittoresque et pénétrante des lieux et des êtres, la 
peinture des choses en même temps que la psycho- 
logie du peuple que, pour d'autres régions de l'Es- 
pagne, d'autres avaient déjà entreprise. 

L'on ne saurait, d'autre part, aborder Texamen 
des romans valenciens de Blasco sans jeter un coup 
d'oeil rapide sur ses contes, croquis d'après nature, 
esquisses de détail, dont la date exacte est assez 
difficile à fixer, mais dont plusieurs ont, de toute 
évidence, été repris dans la suite pour les ouvrages 
de longue haleine qui vont être analysés. M. Ernest 
Mérimée remarquait un pou cavalièrement, lors de 
son article de 1903 dans le Bulletin Hispanique, 
que «le diilzai)iero Dimoni, qui promène infatiga- 
blement sa clarinette et son ivresse de Cullera à 
Murviedro, a fourni la matière de l'un des meilleurs 
contes. Nous le retrouverons dans Caïïas y Barro, 
et peut-être encore a-t-il servi à poser la bizarre 
figure de l'ivrogne mystique Sangonera, dans le 
même roman. Nous reverrons de même Nelet, le 
petit ramasseur de fumier, \Qfemateret, dans Arroz 
y Tartana. Il y a bien d'autres croquis do j^aye- 
ses (1), degîiapos (2), de churros (3), ou de pêcheurs 
du Cabanal, que l'auteur n'a eu qu'à sortir de ses 
cartons (sic) pour les mettre a la place qui les atten- 
dait. Comme il sied a un artiste conscient des tâ- 
ches futures, il n'a rien dédaigné, il n'a rien laissé 
perdre. Une légende, une tradition populaire, une 



(1) Paysans. 

(2) Souteneur?. 

(3) Aragonais venus chercher fortune à Valence. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 221 

farce de rapiu, une plaisanterie de village, un conte 
de pêcheur traînant dans le sable de Nazarot (sic)j 
tout lui est bon, et il en tirera d'aimables petits 
tableaux de genre...» Cela est d'une psychologie 
trop rudimentaire, en vérité. 

Si l'on en croyait une indication qui figure à la 
page de garde de tous les romans de Blasco, ces 
contes auraient été traduits en français: Contes 
Espagnols, 'par G. MenetTier, Paris. C'est là une 
erreur, du moins jusqu'à ce jour. Le traducteur 
— qui a, malheureusement, fort abrégé cette œu- 
vre — de Entre Naranjos, M. F. Ménétrier, profes- 
seur au lycée de Nantes, a, à ma connaissance, pu- 
blié les traductions françaises de 17 contes: 5 dans 
le Gaulois du Diwxmclie de Juillet 1906 à Abril 1907, 
1 dans le Journal des Délais en Janvier 1907, 
4 dans Le Matin en 1906 et 1908, 1 dans la Revue 
Hebdomadaire en Juillet 1907, 1 dans le Journal 
en Avril 1909, 1 dans le Supplément Littéraire du 
Figaro en Octobre 1907, 1 dans les Mille Nouvelles 
Nouvelles de Mars 1910 et 3, enfin, dans la Semaine 
Littéraire de Genève. Un autre professeur, alors au 
lycée Ampère à Lyon, M. F. Vézinet, a, de son côté, 
publié en 1906 dans une Revue qui paraissait alors 
en cette ville, la Revue du Sud-Est, la version élé- 
gante et nerveuse de trois autres contes de Blasco, 
dont l'un: La Tomle d'Ali-Bellus, inséré dans le 
n*" du 1^>* Mai 1906, a été redonné dans le Supplé- 
ment Littéraire du Figaro du samedi 23 Juin 1906, 
comme traduction originale de M. Marcel Abel-Her- 
mant. Quand le public français aura sous les yeux 
la traduction complète des Contes de Blasco Ibinez, 
— que le maître va enrichir très prochainement d'un 
troisième recueil, intitulé: El préstamo de la difun- 
ta — il jugera en connaissance de cause de leur origi- 
nale et peut-être unique valeur et se convaincra que 



222 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

leur auteur ne pourrait être comparé — car en Es- 
pagne, M™® Pardo Bazàn, si bonne conteuse soit-elle, 
est infiniment moins naturelle que Blasco et sa lan- 
gue reste trop artificielle pour pouvoir rivaliser avec 
celle, merveilleusement simple et plastique, du ro- 
mancier valencien — qu'au seul Maupassant, mais 
à un Maupassant qui serait allé à l'école de Gorki 
et d'Andréjew. Il j a la toute une galerie de per- 
sonnages saisis sur le vif, inoubliables, de types de 
paysans de la Huerta attachés à leur glèbe: le père 
Tofol qui tue au travail sa misérable fille adoptive, 
la Borda, et Sènto, le pacifique, qui fait coup dou- 
ble sur i'Alcalde et son alguazil, et les bandits 
comme Quico Bolsôn ael rodery> et les «matoncs», 
les terribles bravaches, tels Visentico et le Menut, 
et les marins: le vieux loup de mer, Llovet qui, 
tout usé qu'il est, se porte au secours d'une barque 
en détresse, et Juanillo, et Antonico, et les pauvres 
diables: Dimoni et sa compagne l'ivrognesse, et 
cette autre figure inoubliable: le parasite du train, 
et tous et chacun de ces héros de narrations savam- 
ment composées, sans longueurs, descriptives juste 
ce qu'il faut pour fixer le milieu, d'un style net, 
expressif, d'un style de voyant. Blasco, en vérité, 
était né conteur. Il l'était si. essentiellement que 
quelques-uns de ses romans pourraient être rame- 
nés à des contes ou à des nouvelles, allongés à l'aide 
d'autres contes qui y sont rattachés. Ce genre de 
roman a tiroir est surtout manifeste dans Los Muer- 
fos Mandan, d'oii, parmi l'amoncellement des des- 
criptions, des digressions historiques et géographi- 
ques, Ton pourrait extraire une admirable nouvelle: 
Ihiza et Jefesteig, chef-d'œuvre d'une centaine de 
pages, cependant qu'en vertu du même procédé, il 
serait loisible d'extraire de Sangre y Àrcaa l'épi- 
sode du bandit PJumitas, novela picaresca de la 



ET LE ROMAX DÉ SA VIE 223 

meilleure tradition cervantine, et ainsi pour d'au- 
tres romans. D'ailleurs, il ne sera pas, sans doute, 
inutile d'observer que M^^ Carmen de Burgos — bien 
connue en Espagne sous le pseudonyme de Colom- 
hine — a opéré, pour deux des romans de Blasco, 
cette sommaire réduction, qu'elle a publiée dans la 
collection madrilène de La No vêla Corta (n°^ 130 
et 139, 29 Juin et 30 Août 1918), nous donnant ainsi 
Arroz y Tartana et La LLorda en un curieux rac- 
courci. 

Dans les oeuvres de jeunesse de Blasco, il est 
aisé de relever des incorrections de style et une 
verve exubérante et indisciplinée. Mais quels char- 
mes, en revanche, ont et auront toujours les pages 
où, artiste fascinateur, il a su évoquer la grâce 
souriante de cette Huerta extraordinairement fé- 
conde, la pureté classique de ses lignes, la finesse 
de sa race naturellement élégante, les chantantes 
inflexions de sa langue mes dolsa que la mel (1), 
la mollesse ionienne de son paysage unique, dont 
la courbe harmonieuse s'étend du cap San Antonio 
au rocher de Sagonte, et les drames que déroulent 
à travers cette verdoyante émeraude, enchâssée 
entre la mer bleue et les sierras brunes, les pas- 
sions d'un sang aux hérédités orientales, toujours 
prêtes à revivre dans l'amour ou dans la haine! 
Zamacois a bien rendu, en quelques lignes, cette 
étonnante faculté que possède Blasco de reconsti- 
tuer les réalités avec la puissance et la précision 
de la vie. «Sa complexion, écrit-il, le porte à res- 
sentir avec une intensité extraordinaire l'amour de 
la Nature. Quoique écrivant en prose, c'est un vrai 
et très haut poète de ce qui vit, un amoureux fer- 
vent de la terre, tel ces prêtres des vieux cultes qui 

(1) Plus douce que le miel. 



224 



V. BLASCO IBAnEZ. SES ROilANS 



saluaient à genoux, par des hurlements, le lever du 
soleil. Maître d'une palette opulente, il se sert a 
son gré des couleurs... Sous son incantation, les 
moindres recoins de la plaine de Valence s'ani- 
ment, s'éveillent, étincellent de tout l'embrase- 
ment lumineux du midi... La poésie, énergiques 
la fois et paresseuse, de cette terre-sultane nous 
pénètre et linit par dominer notre esprit...» 

Dans Arroz y Tartana. la première de cette série 
et qui est restée jusqu'ici sans traducteur en notre 
langue, l'influence de Zola est contrebalancée par 
celle de Balzac et l'œuvre ne saurait, aussi bien, 
être appréciée à sa valeur exacte que par qui con- 
naît Valence et ses mœurs, celles, surtout, de sa 
bourgeoisie. Le titre, a lui seul, est déjà bien va- 
lencien, évoquant cette vieille copia que chantait 
Manuel Fora, l'ex-fabricaut de soie, père de l'hé- 
roïne du livre et qui est citée à la page 103: 

Arrôs y tartana, 
casaca à la moda, 
y /rode la bol a 
à latalensiana! (d 

Elle signifie ce qu'en français nous entendons ex- 
primer lorsque nous parlons de <sj€ter de la poudre 
aux yeux des gen^», soit donc de les éblouir par 
des discours, des manières, un luxe non basés sur 
la réalité. La tartane est, d'autre part, un véhicule 
à deux roues d'usage ancien à Valence et dont la 
désignation, empruntée aux barques méditerra- 
néennes à voiles tria^ngulaires dites: voiles latines, 
indique assez le peu de confortable de ce mode de 



(1) «Riz et tartane, casaque à la mode, et roule la boule 
à la Valeucienne.» L'expresiou ;rode la bolaf est lég"eudaire 
poiu: indiquer Tinsouciauce devant l'avenir. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 225 

transport. Mais posséder une tartane pour ne point 
aller à pied, n'en était pas moins suprême luxe, 
dût-on, pour en jouir, se contenter de manger du 
riz dans le secret de la maison... L'intrigue à'Arroz 
y Tartana est des plus simples. Doîia Manuela, 
tille du Manuel Fora que j'ai dit et mariée à un ex- 
cellent homme d'Aragonais qui, à force de labeur, 
s'est mis ii la tête d'un magasin de draps à l'en- 
seigne des Trois Roses, cède, devenue riche, sa 
boutique à son premier commis, Antonio Cuadros, 
et réalise son rêve ancien de vie bourgeoisie, oii 
elle dilapide l'héritage paternel et fait mourir son 
mari de désespoir. Puis elle se remarie avec un ami 
d'enfance, le médecin Rafaël Pajares, viveur qui 
lui donne trois enfants et achève, avant de crever 
de débauches, de l'appauvrir. Sa vie, désormais, ne 
sera qu'une suite d'expédients, jusqu'à ce qu'elle 
tombe entre les bras d'Antonio Cuadros, qui, enri- 
chi à la Bourse, en fera sa maîtresse. Mais un crac 
survient. L'ami généreux d'antan s'enfuit. Dona 
Manuela, abandonnée de tous, ayant causé, par sa 
mauvaise conduite, la mort du hls qu'elle avait eu 
du premier lit, le brave Juan Pena, peut enfin 
apprécier dans toute la plénitude de sa significa- 
tion, matérielle et morale, le vocable: «ruine», avec 
lequel elle a joué si longtemps. Le livre se clôt sur 
le dramatique suicide, plus que mort naturelle, du 
fondateur des Trois Roses, le vieil Aragonais D. Eu- 
genio Garcia, que ses parents avaient nagère aban- 
donné sur la place du marché, devant Téglise des 
Santos Juanes et qui, ruiné lui aussi, s'y effondre 
de désespoir: «d'abord ses genoux ployèrent et il 
apparut agenouillé en ce lieu où, soixante-dix ans 
plus tôt, son père l'avait laissé; puis il tomba fou- 
droyé sur le trottoir». Cette «histoire naturelle et 
sociales d'un groupe de la bourgeoisie valencienne 

29 



226 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

est l'une des études les plus solides et les plus cons- 
ciencieusement travaillées de Blasco Ibanez. L'œu- 
vre en est au 40^™® mille. Elle montera rapidement, 
lorsque l'on se sera convaincu que ces pages cu- 
rieuses, éclatantes et très loyalement documen- 
tées, constituent un témoignage précieux en même 
temps qu'un tableau unique dans toute la littéra- 
ture régionaliste espagnole, où l'évolution écono- 
mique et morale de la classe moyenne à Valence 
peu avant cette rénovation fondamentale que mar- 
que, pour l'Espagne, la date fatidique de 1898, 
apparaît admirablement fixée. Combien plus méri- 
toire est le livre, de ce point de vue, que telles 
œuvres à prétentions analogues de Pérez Galdôs: 
par exemple, pour Madrid, Fortuna y Jacinta, et 
pour Tolède, Angel Guerra! 

Flor de Mayo est du Sorolla transposé en carac- 
tères d'imprimerie. C'est le plus beau roman qui, 
avant Mare Nostricm, ait été écrit sur la Méditer- 
ranée. Que l'on y réfléchisse un instant. Notre lit- 
térature était riche en merveilleuses descriptions 
de l'Océan, depuis les Travailleurs de la Mer 
jusqu'à Pêcheur d'Islande. Mais qu'avion s-nous sur 
la Méditerranée? Qu'est-ce que Jean d'Agrcve — qui 
est de 1897 — , à côté de ces marines bariolées comme 
un mât de cocagne, salées comme les embruns, so- 
bres et hautes en couleurs, peintes comme on pein- 
turlure le bois sculpté; à l'emporte-pièce, des proues 
de navire? Mais si le cadre est du Sorolla, les ac- 
teurs de ce drame en pleine mer latine ne sem- 
blent-ils pas échappés à la palette de Zuloaga, du 
Zuloaga de La Famille du Torero, peintre grandiose 
auquel l'art espagnol aura été redevable d'un regain 
de belles réussites dans lesquelles Velasquez se com- 
bine avec Goya? Oui, les touches de Blasco, dans 
ces 239 pages de 1895 que M. G. Hérelle n'a adap- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 227 

tées qu'en 1905 — sans même une note sur le sens du 
titre espagnol (1), ou la date originale de publication 
de Tœuvre — valent, comme l'écrira M. Ritter, «une 
de ces larges et sommaires coulées du pinceau syn- 
thétique qui a campé sur de si fières toiles les dan- 
seuses et les gitanes de son pays». Dans ce drame, 
où le resouvenir du Ventre de Paris apparaît, fu- 
gitif, à la description de la Halle aux jpoissons de 
Valence, le lecteur français attendait le dénoue- 
m.ent de Prosper Mérimée dans Carmen. Blasco eut 
le bon goût de nous éviter une réédition du coup 
de poignard de D. José. Si son tableau de la tem- 
pête, avec la rentrée éperdue des barques, a pu rap- 
peler celui de la galerna qui constitue le morceau 
de bravoure du roman de Pereda: Sotileza, combien 
fade apparaît, par contre, le douceâtre spiritualisme 
du romancier santandérin en présence de ce pessi- 
misme vigoureux et bien observé, dont la saveur 
laisse dans l'âme une impression physique aussi 
amère et excitante que celle d'un Virginia sur le 
cerveau d'un fumeur! C'est un roman de pêcheurs 
du Cabanal. Tona s'était mariée a Pascualo, tombé 
à la mer par une nuit de bourrasque. D'abord men- 
diante pour élever ses deux fils, Pascual et Tonet, 
elle n'a pas tardé à se tirer de misère en transfor- 
mant en bar la vieille barque de son mari naufragé. 
C'est là que poussent Pascual, un gros garçon do- 
cile et travailleur que l'on surnommera, à cause 
de son air «de séminariste bien nourri», le Retor 
— le Recteur — et son frère Tonet, vagabond et cou- 
Ci) Flor de Mayo est le nom donné à la barque de pêche 
luxueuse que le héros du roman, le Retor, fait construire 
avec les profits de son expédition de contrebande à Alg-er 
et qui a été baptisée ainsi par la suggestion d'une estampe 
ornant les livres de tabac May-Flower (fleur d'aubépine, 
librement rendu par Flor de Mayo), importé de Gibraltar. 



228 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

reur de jupes. Mariés, Tun avec Dolores, l'autre 
avec Rosario, deux types adverses de vendeuses 
de poissons valeuciennes, Tonet s'acoquine avec 
sa belle-sœur, naguère sa fiancée, et le brave Retor^ 
qui va méthodiquement à une belle aisance par 
tous les moyens honnêtes, y compris celui de la 
contrebande, ne s'aperçoit de son infortune conju- 
gale que tout juste a temps pour jeter a la mer le 
frère perfide et périr lui-même dans la tempête où 
disparaît également celui qu'il cro^^ait son fils, 
Pascualet, et qui lui était finalement apparu comme 
le fruit des amours de sa femm.e avec Tonet. On 
trouve, dans ce court roman, des esquisses inou- 
bliables de commères et de compères levantins: la 
lia Picores, sorte de lionne de la halle aux pois- 
sons; le tio Paella, père de Dolores; le slfior Mar- 
tines, douanier andalous qui s'.'^.ntend a tromper 
les femmes tout en vivant à leurs dépens; la petite 
Roseta, blasée avant l'âge, en gamine errante des 
bords de l'eau. Et quelle eau-forte que celle de ce 
café de Caralina, où Ton décide, sur les conseils 
de Mariano el Callao, l'expédition de contrebande 
à Alger! «Dans le récit de cette expédition, dit jus- 
tement Zamacois, Blasco Ibânez se surpasse et se 
bonifie, en quelque sorte, lui-même. La blancheur 
de la plage sablonneuse qui réverbère les rayons 
solaires, la quiétude des barques étendues le long 
du rivage dans un laisser-aller presque intelligent, 
comme si elles eussent eu conscience de leur repos, 
la verte sérénité de la mer, ^géQ dans l'ardeur de 
midi, le silence, l'énorme silence qui remplit l'es- 
pace azuré, et, parfois, dans les fonds d'horizon 
lumineux, l'éclair blanc de quelque voile, semblable 
à la poitrine d'une mouette: tableau étonnant qui 
pourrait être signé Sorolla.» 

Entre Flor de Mayo et La Barraca il y a: E)i 



ET LE ROMAN DE SA VIE 229 

el Pais dcl Ârte et il y a aussi l'intermède du 
bagne de San Gregorio, où Blasco, — (icciballero 
preso por escrihir cosas en los papelesy> (1), comme 
dira le Magdalena du conte: Un Hallo.zgo (2), — con- 
nut l'aristocratie des galériens: les presos de san- 
gre (3) y dédaignant les simples ladrones (4) et put 
étudier à l'aise «cette masse de chair d'hommes en 
perpétuelle ébullition de haine». Blasco, cependant, 
demeurait — écrivain rebelle, mi-artiste, mi-agita- 
teur politique — comme perdu dans sa capitale de 
province et le public des autres provinces espagno- 
les ignorait presque son nom. Quant à la critique, 
toujours identique à elle-même, si elle s'épuisait au 
service des «réputations consacrées», elle persis- 
tait à maintenir la conspiration du silence sur ce 
«nouveau», qui était venu bouleverser tous les cri- 
tères reçus dans les bureaux de rédactions bien pen- 
santes de la capitale de la meseta central. L'un de 
ces critiques madrilènes, M. E. Gômez de Baquero, 
écrivant dans Cultura Espanola de Novembre 1908 
une étude d'ensemble: Las novelas de Blasco Ihd- 
fiez (5), avait encore soin d'observer que ce n'avait 

(1) «Monsieur enfermé pour avoir écrit dans les jour- 
naux.» 

(2) Inséré dans Luna Benamor en 1909, p. 113. 

(3) Assassins. 

(4) Voleurs. 

(5) N" XIT, p. 939. M. Gomez de Baquero, fonctionnaire 
monarchiste, avait préalablement consacré à divers romans 
de Blasco Ibénez plusieurs articles, dont doux sur Saiigre y 
Arena dans El Imparcial, où ce roman avait paru en feuil- 
leton, et un troisième sur le même livre dans La Espana 
Moderna de D. .logé Lâzaro. Sous la signature Andrenio, il 
écrivit aussi dans le journal conservateur La Epoca, ainsi, 
dViilleurs. que dans la revue hebdomadaire populaire Nneto. 
Mundo, diverses notules sur le romancier, qu'il n'a, toute- 
fois, pas incluses dans son recueil de 1918: t^otelas y Note- 
listas, paru chez Téditeur Calleja à Madrid. 



230 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAKS 

été que peu à peu, a^oco d pocoy>, que son renom 
littéraire s'était superposé à celui «de l'agitateur 
politique et du publiciste rérolvtionnaire» (sic) et 
que «Fauréole de Técrivaiu» avait «éclipsé» celle, 
«plus inférieure, du tribun populaire ou démagogi- 
que» (sic!) Et celui qui était alors Chef de Publicité 
à Ylnstituto Nacional de Prévision, de s'étendre 
complaisamment sur ce qu'il qualifiait d'humani- 
tarisme démocratique, qui considère avec indul- 
gence les faiblesses et les vices des humbles et ré- 
serve aux classes supérieures, aux puissants et 
aux heureux, les sévérités de la critique..., ajou- 
tant que les idées de Blasco Ibaîiez, comme celles 
de «ceux que Ton a coutume d'appeler vulgaire- 
ment ^^;/.6' d'idées avancées», étaient définies «prin- 
cipalement par leur aspect négatif». Cette conspi- 
ration du silence, La Barraca l'avait brisée, lors 
de sa publication au rez-de-chaussée de cette re- 
tentissante tribune qu'était alors El Libéral de 
Madrid, puis en volume chez Fernando Fe en cette 
ville, en 1899. Ecrite d'Octobre à Décembre 1898 
dans le hall tapageur du PueMo, au milieu des trou- 
bles — manifestations contre la guerre de Cuba — de 
Valence, cette œuvre, comme l'a déjà remarqué Rit- 
ter, restera donc assez peu considérée par «les Es- 
pagnols lettrés et mondains», jusqu'à ce que la con- 
sécration mondiale due à la version d'Hérelle les 
eut forcés, en 1901, de s'avouer vaincus. Elle con- 
tinuait dignement l'entreprise commencée avec les 
deux précédentes: de peindre sous ses divers as- 
pects — citadin, maritime, champêtre de la Hverta 
et champêtre de YÂÏhufera — la vie de la région de 
Valence. Son action est d'une simplicité épique, 
puisqu'elle se borne aux péripéties d'un cas de 
boycottage populaire. Par un accord tacite des ha- 
bitants de la Huerta, personne ne veut cultiver les 



ET LE ROMAN DE SA VIE 231 

champs où l'avarice d'un propriétaire cruel, l'usu- 
rier Don Salvador, a laissé une suite de misères et 
contraint son fermier, le t'io Barret, à l'assassiner. 
S'il arrive qu'un intrus, soit ignorance, soit misère, 
entreprenne de labourer ces «terres maudites», on 
l'avertit et, au besoin, on le contraint de les aban- 
donner. Mais voici venir Batiste, homme résolu, 
tenace, infatigable, qui osera faire front à la sourde 
conspiration de ses voisins. Victime d'injustices, il 
tient tête aux provocateurs et, finit par s'imposer 
aux faux braves qui le menacent. Il allait recueillir 
le fruit de son travail, lorsqu'un redoublement de 
haines a raison de ses efforts. Son fils, que les 
gamins ont plongé dans une naville, meurt des 
fièvres contractées à la suite de ce bain forcé. Son 
cheval, qui est son meilleur ami, est frappé traî- 
treusement. Sa larraca — cette chaumière valen- 
cienne chantée en vers aimables par Llorente et 
dont l'effigie caractéristique, par Povo, orne la cou- 
verture du roman — est incendiée. Sur les ruines de 
son effort détruit stupidement, s'érige, tragique, la 
figure du lutteur, qui a tenté de défier cette chose 
implacable que d'aucuns dénomment destin et qui, 
de son vrai nom, s'appelle la méchanceté des hom- 
mes. «La Barraca, disait M. Gômez de Baquero, 
passe avec justice pour l'un des meilleurs romans 
de Blasco Ibânez. Elle est courte. Son action est 
fort simple et se déroule avec une clarté, une logi- 
que qui ne laissent rien a désirer. Les personnages 
ont le relief des êtres vivants et le drame est si na- 
turel, il est présenté de façon si objective et impar- 
tiale et avec tant d'artistique vigueur, qu'il nous 
émeut profondément.» J'ajouterai que ce livre, par 
sa position catégorique des problèmes sociaux, jus- 
qu'alors évitée avec une ténacité touchante par 
les grandes vedettes du roman espagnol, fait date 



232 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

doublement. «Livre admirable, dira Zamacois, son 
auteur Ta vu comme il fallait, d'un coup d'oeil, et 
l'a écrit avec une véhémence, une limpidité de 
style inimitables. Toute l'âme arabe, sauvage et 
patiente, des gens de la Huerta, palpite ici... Dans 
rhistoire du roman espagnol contemporain, ce livre 
restera comme un modèle définitif de notre littéra- 
ture régionale.» Et un critique aussi méticuleux et 
difficile que l'ex-profe.sseur d'espagnol a Paris, 
M. Peseux-Eichard, se voyait contraint de confes- 
ser, dans la Revue His])aniq%œ de 1902 (1), à propos 
de ce roman auquel il reprochait le manque de «ri- 
gueur de plan» et d'«art de la composition», qu'«il 
y a quelque chose de plus fort que toutes les règles 
et de plus efficace que tous les préceptes didacti- 
ques: c'est la puissance d'émotion communicative 
qui donne à M. Blasco Ibâiiez une place à part 
entre tous ses contemporains.» M. Peseux-Richard 
eût acquiescé, sans doute, aussi à un constat d'ordre 
peu grammatical, certes, à savoir: que cette puis- 
sance d'émotion de Blasco Ibâîiez découlait de l'âme 
même de l'écrivain, seloQ une anecdote autobio- 
graphique que j'emprunte encore à Zamacois: «La 
Barraca a été écrite d'un trait et dans un état 
d'hyperesthésie qui ne faisait que croître et s'exas- 
pérer à mesure qu'approchait le dénouement. Les 
deux derniers chapitres, plus spécialement, le jetè- 
rent dans un état de déséquilibre mental. Il eut des 
hallucinations. La nuit où il acheva l'œuvre, il 
avait travaillé jusqu'à l'aube. Seul dans la pièce, il 
leva la tête au moment où, sur la dernière feuille, 
il traçait le point final. Devant lui. Pimenta, le 
guapo fainéant, terreur de la Huer ta, était assis. 
L'impression fut si violente, que Biasco jeta la 

(1) Tomo IX, p. 555 et suivantes. 




LA FORÊT VIERGE A .^NUEVA VALENCIA» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 233 

plume et, reculant comme s'il craiguait une atta- 
que par derrière, s'en fut à sa chambre à coucher. 
L'ombre tragique du bandit tué par Batiste restait 
immobile, les coudes appuyés sur la table de l'écri- 
vain, près de la lampe, parmi le silence du grand 
hall obscur.» 

Entre Naranjos est un roman d'amour que les 
femmes ont toujours favorisé de leur prédilection. 
Aujourd'hui encore, en Espagne et en Amérique, 
Blasco est, pour beaucoup de lectrices féminines, 
l'auteur de Entre Naranjos, qui a dépassé le 
50^°^® mille. J'ai connu de délicieuses jeunes filles, à 
Madrid, qui avaient fait leur livre de chevet de ce 
roman terriblement amoral et voluptueux, dont j'ai 
déjà dit que la traduction française est trop incom- 
plète pour en donner une juste idée. Ce qui le sauve, 
peut-être, aux yeux des mamans, même les plus 
dévotes, c'est son ambiance «poétique». On sait, 
d'ailleurs, que Blasco traite les choses de l'amour 
avec cette manière rapide et chaste qui est le pro- 
pre des grands maîtres. «Blasco Ibânez, dit le prê- 
tre Cejador, est de ces artistes qui ennoblissent 
tout ce qu'ils touchent, parce qu'il est de ceux 
qui, par nature, sont des maîtres et de virils artis- 
tes.» Clarin a parlé naguère du «tempérament san- 
guin» de Blasco et Andrés Gonzalez-Blanco, qui 
cite le critique d'Oviedo, n'a pas laissé de remar- 
quer opportunément, p. 577 de son livre, que «sus 
novelasson castas, solrias como la Naturaïezay) (1). 



(1) «Ses romans sont chastes, sobres comme la Nature.» 
—M. F. Vézinet remarquera aussi à propos de La Maja Des- 
nuda, dans son ouvrage de 1907, p. 277, que Blasco «s'inter- 
dit les succès faciles en écartant de son œuvre les situa- 
tions scabreuses, ou, quand il s'en présente, en les traitant 
avec une légèreté de touche qui nous étonne et nous ravit 
chez un réaliste*. Et cela était l'évidence même. 

30 



234 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

Même au milieu des descriptions voluptueuses 
^ Entre Naranjos, le renoncement foncier de Blasco 
transparaît, qui est celui que formulait Moréas dans 
la stance, si belle: 

Ne dites pas: *la vie est un joyeux festin»! 

Ou c'est d'un esprit sot, ou c'est d'une àme basse... 

Voici la fable du livre, où, comme je l'ai déjà 
moté, on a voulu voir une influence diffuse àe 
D'Annunzio. Un jeune homme d'Alcira, petite cité 
dont les blanches maisons semblent flotter sur le 
vert océan des champs d'orangers et des palmeraies 
qui l'entourent, Rafaël Brull, fils d'un cacique — ce 
hobereau bourgeois de variété spécifiquement es- 
pagnole — tombe, à la suite d'une rencontre de ha- 
sard, éperdument amoureux d'une chanteuse d'opé- 
ra, fille d'un médecin du lieu, Leonora Moreno, 
dont les aventures galantes de par le vaste monde 
ne se comptent plus. Quand, après une longue ré- 
sistance aux assauts passionnés de Rafaël, la belle 
Walkyrie — car c'est une spécialiste des rôles de 
Wagner — s'est enfin donnée et lorsque, pour échap- 
per aux potins malveillants de ses concitoyers ja- 
loux et aux persécutions que font subir au jeune 
Brull sa mère et un factotum, Don Andrés, type de 
vieux sigisbée croqué de main de maître, l'on a 
décidé de fuir à Naples — le couple s'est, avant cette 
fugue, passagèrement installé dans un hôtel de Va- 
lence — Rafaël, sermonné par Don Andrés, qui a vite 
découvert le refuge des deux tourtereaux, cède aux 
objurgations du familial Tartufe, et, esclave du qu'en 
dira-t-on, abandonne lâchement sa maîtresse pour 
s'en revenir a Alcira, où il poursuit sans remords sa 
carrière de député «con distrito propio» (1) et d'in- 

(1) <vDéputé toujours sCir d'être réélu.* 



ET LE ROMAN DE SA VIE 235 

fluent propriétaire terrien, marié à une femme laide 
et riche qu'il n'aime pas et père d'une famille pro- 
créée sans enthousiasme. Mais un jour — huit ans 
se sont écoulés depuis son couard abandon de Leo- 
nora — qu'il a prononcé à la Chambre, à Madrid, un 
discours particulièrement enthousiaste, en faveur 
des prérogatives de l'Eglise et du budget des cul- 
tes, réfutant la thèse d'un vénérable député répu- 
blicain où il me semble que Blasco ait voulu réin- 
carner son ancien maître Pi y Margall, une dame, 
qui a eu la patience de l'entendre jusqu'au bout de 
cette interminable autant qu'insincère harangue, 
se révèle, à la sortie du palais des Eeprésentants, 
comme n'étant autre que Leonora, de passage à 
Madrid pour Lisbonne, où elle va chanter Wagner 
au San Carlos. Vainement Rafaël, dont la flamme 
s'est allumée de nouveau, plus violente que na- 
guère, essaie-t-il d'attendrir celle qu'il a regretté, 
si souvent, d'avoir quittée. Il s'entend dire par 
cette femme altière de rudes vérités, puis la voit 
disparaître, fantôme symbolique de l'amour, à ja- 
mais. Désormais, il ne sera plus, — pour n'avoir pas 
su garder Eros au moment où celui-ci s'offrait, — 
qu'un mort vivant, promenant son cadavre à tra- 
vers la comédie sociale des milieux bourgeois d'Es- 
pagne, car <iel amor no pasa mas que una vez en la 
vida» (1). 

Zamacois, qui a reçu de Blasco plus d'une con- 
fession, a rapporté tout au long l'aventure vécue 
par l'auteur et par lui mise a la base de Entre Na- 
ranjos, ainsi que je l'ai insinué, moi-même, plus 
haut: «Il est dans ce roman une partie autobiogra- 
phique fort intéressante. Blasco Ibânez avait connu, 
dans un de ses voyages, certaine artiste russe, con- 

(1) «L'Amour ne passe qu'une fois dans la vie.» 



236 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

tralto d'opéra, femme extraordinaire, belle, forte et 
sadique comme une Walkyrie, qui parcourait le 
monde en compagnie d'une pauvre soubrette, qu'elle 
flagellait cruellement dans ses accès de mauvaise 
humeur. Il eut avec elle des amours de cauchemar, 
véhémentes et brèves. L'artiste, avec sa haute taille 
et ses biceps d'acier, était une vraie Amazone, ja- 
louse et agressive, de celles dont leurs amants 
doivent se défendre à coups de poing. Instinctive- 
ment, son tempérament rebelle se refusait à se 
donner et chaque possession demandait une scène 
atavique de lutte et de résistance, où les baisers 
ne servaient qu'à étancher le sang des horions...» 
C'est de cette aventure que Blasco a tiré un livre 
exquis, dont le dénouement rappelle le geste mé- 
lancolique de ces mouchoirs brodés et parfumés 
qu'une main amie de femme agite, mouillés de 
larmes, à l'instant des départs suprêmes, des adieux 
qu'on pleure plus que l'on ne profère, de loin — livre 
exquis, je le répète, parce que fleurant, lui aussi, 
la tragédie, la grande tragédie non sanglante des 
jeunes illusions perdues. 

iSônnica la Cortesana a prêté à un étrange mal- 
entendu de la part des critiques. En sa qualité de 
reconstitution historique, se détachant, à ce titre, 
du cadre des précédentes œuvres, on n'a rien trouvé 
de mieux que de la traiter isolément, et personne 
jusqu'ici ne semble s'être aperçu qu'elle continuait 
la série des romans valenciens. M. Gômez de Ba- 
quero y voit «une œuvre singulière et une exception 
dans la galerie des romans de Blasco Ibânez»; Za- 
macois écrit qu'elle «constitue, dans la technique 
de Vicente Blasco Ibânez, un geste à part»; Andrés 
Gonzâlez-Blanco s'en désintéresse, ou à peu près, 
et cela, sous l'étrange prétexte du grœcum est, non 
legiti(>r médiéval et, encore, parce qu'il s'imagina 



ET LE ROMAN DE SA VIE 237 

que l'auteur manquait d'éducation classique et, par 
suite, ne pouvait baser sa composition que sur de 
<^Men débiles picntalesy> (1). D'autre part, il est 
amusant de constater que ces mêmes critiques qui 
se refusent d'examiner Sônnica la Cortesana, jus- 
tifient leur paresse spirituelle par un renvoi à la 
SoÀammlô de Flaubert. «J'imagine, écrivait déjà 
M. Ernest Mérimée en 1903, qu'il fut... sollicité à ce 
tour de force, d'abord par l'exemple de Gustave Flau- 
bert, qui en a réalisé un semblable dans Salamm- 
dô, etc.» Et, un peu plus loin, il définissait Blasco: 
«Un disciple de Flaubert, qui s'applique à l'imiter 
de son mieux.» Du moins, l'ex-professeur de Tou- 
louse reconnaissait-il que l'auteur s'était «sérieuse- 
ment documenté» et avait étudié «en conscience 
les anciens et les modernes, de Tite-Live et Strabon 
jusqu'à Hiibner et Chabret». Et ceci ne laisse pas 
d'appeler quelques rectifications. D'abord, une né- 
cessaire remarque sur Tétroitesse des horizons com- 
paratifs d'exégètes qui ne trouvent à citer que 
Salammlô, là où — depuis le célèbre roman de 1834: 
The last days of Po'ûijteii, où Bulwer Lyttoa mar- 
quait la voie à tant d'épigones, jusqu'aux évoca- 
tions égyptiennes de Georg-Moritz Ebers, dont Eine 
œgyptische Kœnigstochter compte, depuis 1864, 
plus de 15 éditions et Uarda, qui est de 1877, a été 
tant ne fois traduite, jusqu'à la Thaïs d'Anatole 
France, au Quo Vadis? de Sienkiewicz et à V Aphro- 
dite de Pierre Louys, — il faudrait un volume pour 
consigner la bibliographie complète du roman ar- 
chéologique. Ensuite, une autre observation sur le 
surprenant oubli — de la part d'érudits de formation 
classique — de la plus précieuse des sources anti- 
ques sur la guerre que soutint Sagonte avec Han- 

(1) «Des appuis bien faibles.» 



238 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

nibal. J'ai nommé Silius Italicus et son poème latin 
sur les Guerres Piuiiques. Mais il faut croire que 
cet oubli est ancien, puisque, dès Septembre 1836, 
E.-F. Corpet définissait le poète comme étant «le 
moins lu, le moins étudié, le moins connu» de tous 
ceux de la décadence (1). Il eût suffi de lire^ non 
de citer le travail du médecin de Sagonte, D. An- 
tonio Chabret: Sagunto, sit Mstoria y sus moniL- 
mentos (2), pour y trouver, dès la p. 6 du t. I, un 
renvoi à Silius Italicus, «que nous devons, avec 
raison, considérer comme l'Homère de la cité in- 
vincible». D'autre part, l'historien français Hen- 
nebert avait fort bien exposé, dans son Histoire 
d' Hanni'bal (3), les particularités du siège de Sa- 
gonte lors de la IP™® Guerre Punique et quel- 
ques détails techniques de ce siège étaient, au 
surplus, mis en lumière par le philologie Raimund 
Oehler en 1891, au t. 37, p. 421-428, des JcûiT' 
luecher fiœr cJassiscJie Philologie (4), comblant 
ainsi une regrettable lacune des successifs édi- 
teurs et commentateurs de Tite-Live. Blasco Ibâ- 
nez m'a avoué, lorsque je le priai de me dire com- 
ment il s'était préparé à écrire Sôiinica, s'être remis 
au latin uniquement pour lire Silius Italicus dans 
le texte, sachant qu'il y trouverait, aux deux pre- 
miers livres des Puniques, une excellente descrip- 

(1) Etude mise en tête de la traduction Panckoucke, 
avec texte latin en reg-ard, des Punicorum Libri XVII. 

(2) Barcelona, 1888, 2 t. de XIII-507 et 520 pp. in-S", pré- 
facés par Llorente et recensés par Hûbner dans la Deutsche 
Liieraturzeitung , 1889, n" 26. 

(3) Paris, 1870-1878 (atlas en 1879), t. I, p. 295-306. 

(4) Article intitulé: «Sagunt und seine Belag-erung durch 
Hannibal.> On lira avec intérêt, dans le Mariana historien 
de M. G. Cirot (Bordeaux, 1905), p. 320-322, le résumé des 
efforts du Jésuite Mariana pour concilier, sur Sag-onte, les 
récits discordants des historiographes anciens. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 239 

tioa de rorigiue, de la situation et des vicissitudes 
de Sagonte — appelée jusqu'en 1877 Murviedro par 
les Espagnols — lors de sa prise par Hannibal, dans 
l'automne de l'année 219 avant Jésus-Christ. Qu'il 
se soit enquis aussi de ce qu'en disaient Polybe, ÏII, 
17, et Florus, II, 6, je crois bien en être sûr. Mais 
enfin, l'on voit qu'il ne procéda nullement à la lé- 
gère dans cette tentative de reconstitution du drame 
où succomba l'antique Arsesacen des Ibères et s'il 
l'entreprit, ce fut, je le répète, pour compléter ses 
peintures de la vie valencienne par le tableau d'un 
des épisodes les plus glorieux du passé de l'antique 
Province Tarraconaise: entreprise, on le voit, en 
parfaite conformité avec son progranjme régiona- 
liste d'alors. Voici, d'ailleurs, ses propres paroles: 
«J'obéissais au désir de faire quelque chose d'épi- 
que et de grandiose sur ma terre natale. Lorsque 
parut Sônnica, le roman antique était assez de mode. 
Mais la véritable cause de la composition de cette 
œuvre, c'est celle que je viens de dire. Sônnica a 
été traduite en anglais par Frances Douglas, en 
portugais par Riveiro de Carvalho et Moraes Rosa, 
en allemand par Lejdhecker et, naturellement, en 
russe. En France, c'est à peine si on Ta connue par 
son titre et par quelques lignes insignifiantes de 
critiques qui ne semblent pas même l'avoir lue 
jusqu'au bout. J'en suis venu moi-même à l'oublier. 
Retenez, cependant, que je ne l'ai écrite que par 
«valencianisme» et parce que, chaque fois que je 
contemplais les ruines de Sagonte, je sentais re- 
naître en moi ce désir de reconstitution littéraire.» 
L'action du roman, — dont la beauté plastique est 
extraordinaire et qui, n'en déplaise h M. Fitzmau- 
rice- Kelly, lequel, en 1911, avait découvert, dans 
un article sur la LittéraUire Espagnole au t. XXV 
de The Ençiclofœdia Britannica^ que Blasco Iba- 



340 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

nez <<: manquait de goût et de jugement» (1), est 
tout autre chose qu'un livre «trop hâtivement im- 
provisé» — est la suivante. A Sagonte vit une cour- 
tisane d'Athènes, Sônuica, qui est venue s'y établir 
à la suite de son mariage avec un trafiquant de ce 
grand emporium méditerranéen et que son veuvage 
a mise à la tête d'une immense fortune. Un Grec, 
Actéon, errant par le monde, finit par échouer à 
Sagonte, où il devient le favori de Sônnica. C'est 
pendant que se déroule cette passion qu'Hànnibal, 
déguisé en berger d'Ibérie, explore la cité et y trace 
les plans du siège qu'il projette. Reconnu par Ac- 
téon, dont le père a été au service des Carthaginois 
et y est mort, le futur vainqueur de Cannes lui pro- 
pose de le prendre à son service et lui dévoile ses 
ambitieux projets. L'offre est rejetée par amour pour 
Sônnica. Et le siège commence. C'est ici que Blasco 
a fait le plus méritoire effort de reconstitution an- 
tique. Si, dans l'ouvrage de Chabret, un chapi- 
tre entier, traduit de l'étude publiée par Hûbner, 
en 1867-68, dans le Hermès, est dédié à Templai 
des béliers au siège de Sagonte — il manque nue 
semblable étude sur celui de la catapulte, dont 
l'exemplaire retrouvé aux ruines d'Ampurias eiit, 
s'il eût été exhumé alors, certainement fourni la 
base (2) — Blasco sait, par de simples touches, évo- 
quer infiniment mieux que Tarchéologue berlinois 
la vision des assauts furieux où les hordes numi- 

(1) llème éd., Cambridge, 1911, p. 587: <Blasco Ihànez 
lachs taste and judgement...7> C'est dans sa Littérature Es- 
pagnole de 1913, p. 446, que le professeur de Londres a émis 
ce jugement sur Sônnica et renvoyé, lui aussi, à Flaubert: 
«Ces évocations ambitieuses d'un lointain passé sont réser- 
vées aux Flaubert... > Tout le jugement sur Blasco, dans ce 
livre, est à Tavenant. 

(2) Voir sur cette catapulte mes deux notes dans la Revue 
des Etudes Anciennes, t. XXII (1920), p. T3 et p. 311. 




HLASCO VISITANT. EX liH !. !.]•:> l'h'K MIKKKS TKAN- 
CHKES Di; FKONT EST 




Al" QUARTIER (tKNKRAL DE FRANCHET DESl'EREY 
LORSQUE LACTUEL MARÉCHAL DE FRANCE COM- 
MANDAIT LA ô^'i"^" ARMEE, EN^lUl-l 



ET LE ROMAK DE SA VIE 241 

des, les sauvages tribus ibériques et jusqu'aux ama- 
zones africaines se ruent à l'assaut de ces murs 
cyclopéens dont l'énormité nous remplit toujours 
de stupeur et que dominait la gigantesque masse 
de l'Acropole avec ses temples d'Aphrodite et d'Hé- 
raclès, cependant qu'au pied du cliviis (1) sacré 
s'érigeait l'effigie fatidique du serpent divin qui 
tua le héros éponyme, Zacinthos, compagnon d'Her- 
cule. Et quelle fresque inoubliable que celle où l'on 
voit Théron, le gigantesque prêfere d'Hercule, suc- 
comber dans son duel effroyable avec Hannibal! Et 
quel délicieux tableautin, digne de Théocrite, que 
celui des amours siciliennes d'Erocion, le jeune 
potier, avec Eanto, la chevrière, dont l'idylle finit 
si tragiquement! Mais les jours de Sagonte sont 
comptés. Malgré l'ambassade d'Actéon à Rome, 
— prétexte pour Blasco d'une évocation de la cité 
républicaine, où l'on voit le vieux Caton admo- 
nester virilement le futur vainqueur d'Hannibal à 
Zama, Publius-Cornelius Scipion — la fière Sagonte 
où, de tous les points de la Méditerranée, depuis 
les colonnes d'Hercule jusqu'aux rivages d'Asie, 
affluaient les marchandises cosmopolites, doit 
s'avouer vaincue. Mais, plutôt que de se rendre, 
elle préfère périr dans les flammes, corps et biens, 
et cet incendie final sert d'apothéose à la fatale 
figure d'Hannibal. Sônnica, fille de la cité de Mi- 
nerve, où les femmes, vraies déesses, consolaient 
de leur splendide nudité la nostalgie des hommes, 
disparaît dans la tourmente et Actéon, son amant, 
n'a même pas la consolation suprême de mourir 
embrassé à sa dépouille chérie. Tel est ce livre 
de 369 pages, dont le 50® mille est dépassé et où 
Blasco a su trouver le frisson épique en retraçant, 

(1) Colline. 

31 



242 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

pour ses compatriotes, les péripéties d'an drame 
dont tressaillit le monde antique et qui, aujourd'hui 
encore, est pour l'Espagne motif de légitime or- 
gueil, au même titre que le drame de Numance. 

CoJias y Barro, publié en Novembre 1902, a été 
mis en notre langue en 1905 par le traducteur de 
Misericordià, de Pérez Galdôs (1900), Maurice Bi- 
xio, Président du Conseil d'Administration de la 
Compagnie Générale des Voitures parisiennes et 
qui, né en 1836, est mort cette même année 1905. 
Sa traduction, du moins, n'est pas une «belle infi- 
dèle» (1) et permet au lecteur français d'apprécier 
le bien fondé de la prédilection ressentie pour cette 
œuvre par Blasco Ibaiiez, qui m'a avoué un jour 
que la «tragédie sur le lac» avait pour lui l'attrait 
qu'éprouve un père pour celui de ses fils dont le 
type, physique et moral, se rapproche davantage 
du sien propre. «Es la ohra, m'a-t-il dit, que tiene 
para mi un réciter do mds grato, la que compitse 
con mds solidez, la que me parece mds «redon- 
day>...» (2). Il est assez difficile d'en exposer la 
fable, parce que celle-ci implique plusieurs actions 
différentes, également intéressantes et qui se dé- 
voppent simultanément, toutes d'un réalisme psy- 
chologique merveilleux et présentant cette particu- 
larité curieuse que le premier chapitre met déjà en 
scène chacun aes divers personnages. C'est une 
sorte de miroir où se reflètent les histoires de plu- 

(1) Pour la traduction italienne prête à paraître, Thispa- 
nologue florentin Ezio Levi écrira une préface fort docu- 
mentée sur Blasco. Tout récemment a paru, sous le titre: La 
Tragédie sur le Lac, une nouvelle édition de la traduction 
française de Canas y Barro, mais signée, cette fois, de 
M»«e'Renée La font. 

(2) «C'est l'œuvre qui constitue pour moi le souvenir le 
plus agréable, celle que j'ai composée le plus solidement, 
celle qiii me paraît le plus «unie»...» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 243 

sieurs familles dont Texistence se déroule paral- 
lèle, une plaque sensible où se gravent toutes les 
rudimentaires palpitations d'âme d'un coin pittores- 
que d'humanité espagnole. Canas y Barro relate la 
vie des gens de l'Albuféra, dont Napoléon avait fait 
le fief du conquérant de Valence, héros d'Austerlitz 
et d'Iéna, le maréchal Suchet. Feu Mariano de Ca- 
via, cet Aragonais qui exerça si longtemps à Madrid 
le magistère de la critique journalistique, déclarait 
que le livre lui donnait la fièvre et le pénétrait 
d'une impression physique d'angoisse. «La vapeur 
perfide et énervante de la grande lagune, écri- 
vait-il (1), nous trouble et nous abat et nous serions 
atteints par les cas de paludisme moral et social 
que nous présente le romancier, si les fleurs mala- 
dives qu'il fait surgir du grand marais des volontés 
mortes et des appétits malsains ne disparaissaient 
dans un dénouement horrible et effrayant...» En 
somme, on pourrait résumer le livre en disant qu'un 
vieux pêcheur, le tio Paloma, voit son fils, Tôni, 
dévier de la tradition familiale et — tel Batiste dans 
La Barraca — s'adonner en dépit de tous à la cul- 
ture des terres, aidé par une pauvre fille, timide, 
farouche et laide, qu'il est allé chercher aux En- 
fants trouvés, la Borda. Mais Tôni a un fils, Tonet, 
qui, amoureux naguère d'une certaine Neleta, a, au 
retour de la campagne de Cuba, retrouvé cette 
femme, mariée à un cabaretier, ancien contreban- 
dier, du nom de Oanamèl, type inoubliable de San- 
cho levantin, dont le cocuage est le moindre souci. 
Canamèl mort, Neleta, enceinte de Tonet, mais 
dans l'impossibilité de se remarier, en vertu d'une 
clause testamentaire du défunt, doit à tout prix 



(1) D'après M. Ernest Mérimée, qui le cite p. 298 de son 
article de 1903. 



244 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

faire disparaître le produit de ses illégitimes amours 
et ce sera le père lui-même qui, dans sa barque, 
ira noyer Tinnocent fruit de son adultère, pour, 
victime du remords, se tuer ensuite dans ces mêmes 
roseaux où des chasseurs ont découvert le corps de 
l'enfant, rongé par les sangsues du lac. Adultère, 
infanticide et suicide, c'est moins la description de 
ces tares sociales qui opère sur Tâme du lecteur 
que rhabilité avec laquelle sont peints les caractè- 
res et la netteté de tableaux où, tout en s'interdi- 
sant les répugnantes précisions de la littérature 
physiologiste, Blasco Ibâuez obtient une intensité 
d'émotion rarement atteinte dans ses romans anté- 
rieurs. «Malgré, dit M. Ernest Mérimée, une partie 
descriptive encore abondante, l'action marche rapi- 
dement, l'intérêt croît de scène en scène; l'auteur 
laisse parler ou agir ses personnages; il est sobre 
de réflexions philosophiques, exquises quand elles 
sortent de la plume d'un Valera, mais qui risquent 
le plus souvent de faire dévier ou languir l'action... 
La netteté du trait fondamental, la vérité du cos- 
tume, la propriété du langage, volontiers émaillé 
de locutions populaires — voire d'expressions valen- 
ciennes pleines de saveur — , le retour intentionnel 
de tel ou tel détail typique, par-desus tout la con- 
naissance directe et familière des mœurs, des habi- 
tudes, de la coloration spéciale que prend la pensée 
en traversant les cerveaux de la-bas: tout cela ex- 
plique que quelques-uns de ses types, d'ailleurs 
sortis du peuple, soient déjà devenus populaires.» 
Empruntons, une fois encore, un savoureux détail 
a Zamacois. Blasco Ibanez venait à peine de sortir 
de l'Albuféra où, pour l'étudier de plus près, il avait 
passé une dizaine de jours a pêcher, dormant à la 
belle étoile au fond d'une barque, qu'il se mit à 
écrire son roman, sans savoir comment il le termine- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 245 

rait. L'automne commençait. Maintes nuits, d'une 
fenêtre de sa propriété de laMalvarrosa (1), il com- 
templait la mer — tranquille, murmurante, argentée 
par la lune — tout en chantonnant la marche funèbre 
de Siegfried. Cependant, il ne laissait pas de mé- 
diter sur le chapitre final de son livre. Soudain, il 
le vit. «L'émotion fut si forte que ses yeux la res- 
sentirent presque. Ce qui la lui avait suggérée, 
c'était le souvenir du cadavre du héros wagné- 
rien, étendu sur le bouclier et que portaient les 
guerriers... Et pourquoi n'en eût-il pas été ainsi, 
conformément aux explications du romancier? Il 
importe de ne jamais oublier, avec Blasco — plus 
accessible qu'aucun artiste aux surprises de l'im- 
pression — , que V«art est instinct»...» 



(1) Le «palais> de la Malvarrosa a été construit entre la 
publication de Bntre Naranjos et celle de Sônnica la Cor- 
iesana. 



XI 



Les romans «espagnols».— F Romans de lutte: La Catedral, 
El Intruso, La Bodega. La Horda.—lV Romans d'analyse: 
La Maja Desuuda, Sangre y Arena, Los Muertos Mandan, 
Luna Benamor. 



Dans tous les romans examinés jusqu'ici, il est 
une idée qui apparaît dominante, aussi bien à tra- 
vers cette idylle d'amour qu'est Entre Naranjos 
qu'au cours des péripéties du siège de Sagonte. Et 
cette idée, c'est celle de l'universelle nécessité de 
la lutte pour la conquête de l'argent. Mais le ca- 
dre où se déroule l'âpre bataille humaine — que ce 
soit la iwasita azuly> (1) de Leonora, ou la tragique 
«larracayy de Tôni, la plage, si proche de celle de 
la Malvarrosa, du Cabanal, ou les fourrés millénai- 
res de l'Albuféra — , est si enchanteur, qu'on en 
oublie l'horreur du drame auquel il sert de fond et 
que, malgré les prédications éloquentes de l'auteur 
contre l'égoïsme des classes possédantes espagno- 
les, le lecteur étranger de Blasco Ibânez, comme si 
le subjuguait l'ivresse divine d'une Nature toujours 
victorieuse, éprouve, en définitive, une émotion 
presque sereine au spectacle de ce struggle for 
life au grand soleil, en pleine joie méridionale de 

(1) La «villa bleue», que Povo a dessinée sur la couver- 
turc de Entre Naranjos, 



ET LE ROMAN DE SA VIE 247 

vivre. Non, il ne saurait y avoir de douleurs profon- 
des dans ce paradis terrestre où les arbres ploient 
éternellement sous le faix de fruits savoureux, où 
les récoltes, en dépit de l'alternance des saisons, se 
succèdent comme jaillissant d'Edens inépuisables, 
où la magnificence d'uij simple coucher de soleil 
suffit à consoler Thomme de ses chagrins par la 
vertu souveraine d'une terre triomphatrice. Sans 
doute, Blasco Ibânez comprit-il qu'un renouvelle- 
ment du champ d'action de ses récits, en rajeunis- 
sant sa verve et en fécondant son inspiration, 
aurait aussi pour conséquence d'agir plus efficace- 
ment sur l'âme du public et que le seul fait de 
transporter la scène de ses romans en d'autres con- 
trées de l'Espagne, où la terre est plus pauvre et a 
été répartie avec une injustice plus criante, confé- 
rerait à ceux-ci cette force de persuasion dont man- 
quaient, pour les raisons susdites, les œuvres de 
sa première période. Ainsi semble -t-il avoir été 
amené à composer la double série de ses romans 
«espagnols», que je crois devoir diviser en romans 
«:de lutte» et en romans «d'analyse». M. Eduardo 
Zamacois a dit des premiers que c'étaient des livres 
de rébellion et de combat avant tout, des véhicu- 
les efficaces de propagande révolutionnaire, des 
armes puissantes, élégantes, soigneusement trem- 
pées, de démolition et de protestation où réappa- 
raissait l'ancien esprit belliqueux de Blasco, où 
l'homme politique égalait l'artiste en rivalisant 
avec lui, et où l'un et l'autre, par une intime col- 
laboration, avaient réussi à composer «une œuvre 
belle et bonne dont l'utilité s'associait au charme, 
en une heureuse union». M. Gômez de Baquero 
donnait, de son côté, la note bourgeoise dans son 
article de Cultura Espaïïola, en reconnaissant que 
c'étaient «des livres de combat, non de pure con- 



248 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

templation ou de reconstitution esthétique et que, 
plus encore que la passion et la partialité qui les 
animaient, ce qui leur nuisait, c'était une profusion 
de considérants historiques et d'enquêtes sociales 
introduites par l'auteur sous le couvert de ses pro- 
tagonistes et constituant un lest fort lourd pour 
des romans». Qu'au surplus l'esprit de Zola, du 
Zola des Trois Villes et des Quatre Evangiles, 
réapparaisse dans ces romans d'action sociale, c'est 
ce qu'il serait malaisé de vouloir nier. Blasco, 
comme Zola, a cru, dans ses quatre romans «de 
lutte», lui aussi a la «mission» du romancier, à sa 
«fonction sociale» et, se souvenant, sans doute, que 
l^me Pardo Bazân elle-même, avait, dans La Cv.es- 
tiôn Paljntante, reproché à Pereda de s'être con- 
finé à peindre des toiles toujours semblables, a 
voulu, en quittant Valence et sa ffuerta, montrer 
qu'il était capable, telle la vie, de se renouveler 
sans aucunement s'épuiser. Quelqu'un pourrait-il 
objecter que Pereda, bien que prisonnier de sa 
«Montana» santandérine, avait su faire — ainsi que 
l'observera un ami, Menéndez y Pelayo, 2ji prolo- 
gue de Los Hoïiilres de irro — du roman social, c'est- 
à-dire discuter ces problèmes dont l'intérêt est com- 
mun à tous les hommes et présenter un essai de 
solution de ces grandes questions à travers l'artifice 
d'un récit romanesque? Mais, de quelques spécieux 
sophismes que l'on enveloppe un même reproche, 
il n'est que trop manifeste qu'au fond de toutes les 
critiques dirigées à Blasco pour avoir abandonné 
son domaine réservé de Valence et des choses va- 
lenciennes et abordé le roman social espagnol, ce 
n'est point l'art qui est en cause, mais le dépit de 
mentalités timides, qu'inquiètent ces prédications, 
adressées, non point à des lecteurs scepticjues, pour 
qui le jeu des idées n'est que simple artifice, mais 



ET LE ROMAN DE SA VIE 249 

à la grande foule espagnole, afin de la galvaniser 
et de la pousser à cette action salutaire d'où jaillira, 
quelque jour, une Espagne nouvelle. Et il n'est 
pas jusqu'à M. Jean Amade, actuellement maître 
de conférences, quoique non docteur es lettres, à 
l'Université de Montpellier et l'un des plus zélés 
défenseurs français de cette thèse conservatrice, 
qui, après avoir accumulé les reproches à l'auteur 
de La Catedraï, de FI Litruso, de La Bodega, de 
La Horda, n'ait dû reconnaître que cet idéal de 
Blasco paraîtrait «toujours infiniment noble» et 
qu'il lui avait même fallu une «certain courage 
pour l'avoir conçu et exprimé dans un pays comme 
l'Espagne»! (1). 

Blasco Ibânez a fait à Zamacois la confidence 
que La CatedroÀ, bien que le plus répandu, alors, 
de ses romans à l'étranger — si la guerre n'eût pas 
éclaté, nous eussions connu à Paris, à l'Opéra-Co- 
mique, une Cathédrale mise en musique par G. Hue, 
que M. Carré se proposait de jouer au cours du 
tragique été de 1914 — , était cependant celui qui lui 
agréait le moins: «Zo enciientro fesado, s'était-il 
écrié, hay en él demasiada doctrina...y> (2). M. An- 
drés Gonzalez-Blanco s'est même amusé à en dé- 
tailler les hors-d'œuvre, avec renvoi, pour chacun 
d'eux, à la pagination du livre. M. Gômez de Ba- 
quero, dans un volume de 1905 (3), les a censurés 
comme constituant un «poids mort, qui retarde la 
marche de l'action, divise et brise l'intérêt». Mais 
le lecteur étranger, qui n'est pas, comme ces criti- 
ques de Madrid, complètement blasé sur la vie so- 
ciale espagnole, trouve, au contraire, de tels «hors- 



(1) Etudes de Littérature Méridionale, p. 53. 

(2) «Je le trouve lourd, il y a en lui trop de doctrine.» 

(3) Letras é Ideas, Barcelôna, p. 144. 



250 V. BLA.SCO ibAnez. ses romaïîs 

d'œuvre» extrêmement instructifs dans un ouvrage 
qui a pour but d'opposer à une religion purement 
formelle — symbolisée par la cathédrale tolédane — 
le culte d'une humanité enfin consciente et de sa 
mission et de ses destinées. C'est ce qu'avait fort 
bien vu M. Georges Le Gentil, qui professe actuel- 
lement le portugais en Sorbonne, lorsque, analy- 
sant La Catedral dans la Revue Latine d'Emile 
Faguet (1), il écrivait: «La Cathédrale que Timagi- 
nation romanesque dressait comme un symbole 
mystique au milieu de la cité ensoleillée et grandie 
par les souvenirs légendaires, apparaît — et qu'on y 
prenne garde — comme le dernier vestige d'un passé 
gothique et branlant qui nourrit, à l'ombre, une 
floraison vénéneuse.» L'action de La Catedral se 
déroule tout entière à Tolède, cité vénérable, belle 
et triste comme un musée, qui semble toujours 
dormir, a l'ombre de ses églises et de ses couvents, 
l'horrible songe léthargique médiéval de quiétisme 
et de renonciation. Un anarchiste, Gabriel Luna, 
après le plus lamentable des exodes à travers l'Eu- 
rope, est revenu à sa ville natale et se propose d'y 
achever ses jours près d'un frère, vieux serviteur 
du temple érigé en 1227 par Saint Ferdinand. Ayant 



(1) N" du 25 Juin 1905.— Dans le Temps du dimanche 
21 Juillet 1907, M. Gaston Deschamps— qui, dans ce même 
journal, le 2 Avril 1903, avait déjà exalté le romancier de 
Terres Maudites et de Fleur de J/«i— vantait le version de 
La Catedral par Hérelle et proclamait ce truisme: que Blas- 
co savait conquis le droit de cité dans le République des 
Lettres françaisesi>,— truisme que répétera, à près de trois 
lustres de distance, en termes simplement différents M. Ho- 
mem Christo dans La Retue de France du ler Avril 1921. 
ISotons, enfin, que la traduction américaine de La Catedral: 
The Shadow of tke Cathedral, est munie d'une excellente 
introduction par feu William Dean Howells, dont il a été 
question plus haut. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 251 

appris que sa nièce, Sagrario, vivait à Madrid une 
existence misérable de fille perdue, il réussit à la 
redonner a son père, qui lui pardonne. La bonté 
n'est-elle pas vertu divine et le pardon précepte du 
Christ? Luna, malade de la poitrine en conséquence 
de ses courses de paria, apparaît comme un doux 
visionnaire pacifique, une véritable figure de chré- 
tien primitif. Il aime Sagrario, malade ainsi que 
lui, et cette passion chaste et tranquille revêt l'ap- 
parence des amitiés spirituelles où, mieux que les 
lèvres, ce sont les âmes qui se baisent. Mais Luna 
a fait le rêve d'une refonte sociale de l'Espagne. 
Nourri du suc des doctrines révolutionnaires cos- 
mopolites, il se soulève à l'idée que sa patrie 
pourra continuer longtemps encore dans la routine 
d'autrefois. Ses prédications agissent selon qu'il 
était aisé de prévoir sur les cerveaux frustes d'un 
auditoire ignorant. La plèbe n'en dégage que la 
possibilité de jouissances brutales et sans lende- 
main. Une nuit où l'anarchiste veille à la garde de 
la Cathédrale, ses prétendus disciples accourent en 
armes pour piller le trésor historique du saint lieu. 
Car ils veulent à tout prix, puisque les hommes 
sont égaux, «devenir semblables aux messieurs qui 
se promènent en voiture et jettent leur argent par 
les fenêtres.» Luna, épouvanté de ce grossier con- 
tresens, s'oppose de toutes ses forces à la violence 
de telles brutes. Mais l'un d'eux lui fracasse le 
crâne d'un coup du trousseau des clefs même de la 
Cathédrale. Une fois de plus, les brebis, converties 
en loups dévorants, mettent en pièces leur impru- 
dent berger, et Luna, tel le Christ, paye de son 
sang le plus grave de tous les crimes: le crime 
d'avoir été bon. Deux catégories d'esprits peuvent 
trouver leur compte dans La Catedraï: les avancés 
et les rétrogrades. Pour les uns, Luna reste le pro- 



252 V. BLASco ibAnez. ses rouans 

phète qui indique la voie. Pour les autres, il n'est 
qu'une victime expiatoire documentant la chimère 
de tout projet de réforme radicale de notre vieux 
monde. La vérité me semble être que, dans ce livre. 
Blasco n'entendait faire le procès du catholicisme 
— par des arguments empruntés à l'archéologie, à 
l'histoire, à la métaphysique et jusqu'à la tradition 
orale populaire — que pour remédier à sa torpeur 
doctrinale, à sa stagnation d'idées, et le succès de 
Toeuvre, en Espagne même, prouve qu'il y a assez 
bien réussi, en dépit des mécontents. 

L'année suivante, en 1904, parut El Intruso. 
Si La Catedral symbolise la religion momifiée qui 
s'écarte des directions présentes de l'esprit en lais- 
sant à sa longue histoire et au principe d'autorité 
le souci de l'avenir, El Intruso, dont l'action se dé- 
roule à Bilbao, la cité du fer et des mines, me sem- 
ble incarner un autre aspect de cette même religion . 
son aspect moderniste, ses prétentions d'Eglise mi- 
litante, qui, fuyant les cloitres, se mêle au tumulte 
de la rue, fréquente les salons, publie livres, revues 
et journaux, fonde des établissements d'enseigne- 
ment et des compagnies anonymes de navigation, 
participe aux entreprises ferroviaires et minières ei 
s'efforce, en un mot, de vibrer à tous les battements 
de la vie contemporaine. D. Manuel Ugarte, criti- 
que dont la valeur est reconnue, a dit, à la p. 62 de 
El Ârte y la, Dcmocracia. que ce roman de Blasco 
était «le plus représentatif, le plus social qui ait vu 
le jour en Espagne depuis longtemps», 'et que, 
«comme œuvre de lutte et de sociologie, il équiva- 
lait a une révolution». On ne saurait nier que cette 
littérature d'idées, que cet art combatif fussent 
jusqu'alors chose inconnue aux romanciers espa- 
gnols à succès et la critique bourgeoise, qui s'en 
tenait, en matière de solution des problèmes so- 



ET LE ROMAN DE SA VIE 253 

ciaux, aux deux topiques: religion et morale, ne 
trouva riea de mieux, pour réfuter la thèse que 
Blasco faisait formuler par Aresti à la suite du 
Comte de Saint-Simon: «L'âge d'or, qu'une aveugle 
tradition a placé jits qu'ici dans le ])assè, est devant 
noîisy>y que de ressasser les lieux communs cou- 
rants sur la soi-disant inefficacité d'une morale 
scientifique et de citer les pages 31 et 34 du Jardin 
d'Eincuve, d'Anatole France! Qr;el est donc cet 
Intrus, dont l'évocation remémore le petit drame 
ibsénien en un acte que Maeterlinck publia à Bru- 
xelles, en 1890, où Ton voyait une famille attendre 
dans Tangoisse la prochaine visite de la Mort, et 
qui, joué à Paris, y avait produit une assez forte 
impression? L'Intrus, c'est le Jésuite. Non pas le 
type de Jésuite conventionnel qui, depuis Eugène 
Sue et bien avant lui déjà, s'est cristallisé dans une 
littérature spéciale. Les Jésuites espagnols ne sont 
pas une entité, mais une réalité, dont l'influence se 
fait sentir dans les manifestations les plus diverses 
de la vie économique et morale du pays et en dé- 
diant à Saint Joseph leur célèbre Université de 
Deusto, dont l'architecture romane ne laisse pas de 
frapper le visiteur de Bilbao et de sa banlieue, ils 
ne pouvaient mieux, selon de mot de Blasco, illus- 
trer, par rimage de ce «saint résigné et sans vo- 
lonté, à la pureté grise d'impuissant», leur méthode 
d'éducateurs d'ane société à leur image. L'opulent 
armateur Sânchez Morueta unit, à un coup d'œil 
infaillible pour les affaires, une volonté diamantine. 
Tout lui réussit. La où d'autres se ruinent, lui s'en- 
richit. Lutteur infatigable, il a su dompter la For- 
tune. Les proportions cyclopéennes de cette figure 
mettent mieux en relief le pouvoir illimité des Jé- 
suites. Ceux-ci, peu à peu, se sont infiltrés dans 
l'intimité du foyer de cet homme d'action à l'âme 



254 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

rude, qui n'en soupçonne d'abord pas le péril. Sa 
femme, Dona Cristina, et sa fille, Pépita, sont en- 
tièrement entre les mains des fils d'Ignace. Quand 
l'armateur se rend enfin compte de cette trahison, 
il est trop tard. La conspiration jésuitique Tétreint. 
Se sentant vieilli et triste, il naura plus le courage 
de la combattre. Et les terreurs de l'au-delà assail- 
lent cet esprit sans lest métaphysique. Il va a 
Loyola avec les siens, et s'y prépare, par une re- 
traite spirituelle dans ce monastère de Guipiizcoa, 
à bien mourir. En face de ce réprésentant des pa- 
trons cléricaux, Blasco a posé la tourbe misérable 
des mineurs, dont le Docteur Aresti, ex-interne des 
hôpitaux de Paris et cousin de Sânchez Morueta, 
est le guide spirituel, en même temps que le sau- 
veur de leurs corps deshérités. Le roman, — de même 
que le suivant, La Boclega. — se clôt sur une scène 
historique: la collision surgie entre radicaux et 
catholiques lors du pèlerinage à la «Vierge de Be- 
gona». Et, moins alourdie de dissertations que La 
CatedraL cette œuvre forte et saine, bien rendue 
en notre langue par M™® Renée Lafont, chez E. Fas- 
quelle, en 1912, a mérité une mention et, en somme, 
des éloges de la Bévue d'Histoire Littéraire de la 
France (1), qui en exalta la puissante signification 
sociale. 

La Bodega est restée, par contre, jusqu'ici sans 
traducteur français. C'est véritablement fort dom- 



(1) Dans son deuxième fascicule de l'année 1912, p. 488, 
comme je le rappelle au cours de mon étude: «Sur quelques 
savants espagnols contemporains^), publiée en 1921 dans 
Hispania. La Revue d'Histoire Littéraire de la France, tout 
en croyant que El Intruso était une «œuvre de propagande 
anti-chrétienne et socialiste» dirigée contre la <^tyraunie 
immorale du capital», voulait bien en reconnaître la «fou- 
gue», r«énergie» et la «rudesse». 



ET LE ROMAN DE SA VIE 255 

mage, car cette œuvre, dans ses 363 pages compo- 
sées à Madrid de Décembre 1904 à Février 1905, me 
semble plus finie, plus intense, aussi, que les deux 
précédentes et, ne servît-elle qu'à révéler à tant de 
superficiels «connaisseurs de l'Espagne», l'effroya- 
ble réalité de la misère agraire en ce pays, en cette 
Andalousie tant vantée, qu'elle devrait, et depuis 
longtemps, avoir été traduite. Au lendemain de sa 
publication, une feuille bourgeoise, El Imparcial 
de Madrid, écrivait, dans son n° du 11 Mars 1905: 
«Séville, Mâlaga, Cadix! N'est-il pas vrai que ces 
trois noms seuls, par l'étrange cristallisation d'une 
idée fausse, en sont venus à signifier toute joie, à 
nier toute humaine douleur? Et cependant, c'est au 
spectacle de leurs campagnes desséchées, de leurs 
immenses domaines à l'abandon et sans culture; 
c'est en écoutant la clameur des valets de ferme qui 
émigrent, entassés dans les cales des navires, ou 
qui meurent sur le sol natal, que Ton pourrait appli- 
quer à ces trois provinces sœurs la triste, l'ironique 
exclamation que Blasco Ibânez place sur les lèvres 
d'un des personnages de son dernier livre, en face 
des campagnes désertes de Jerez et d'un peuple 
affamé: {(.jHe aqui la alegre Andalitcia!y>...y> (1). — 
Ici encore, nous sentons la froide main du Jésuite, 
dont l'influence magnétique apparaît diffuse dans 
l'atmosphère espagnole, soit qu'elle contraigne les 
ouvriers des champs à assister à la messe pour ne 
pas se voir congédiés par le patron, soit qu'elle 
appelle sur les vignes, en un latin macaronique, la 
bénédiction du Seigneur. Et comme, déjà, dans les 
tortueuses ruelles tolédanes; comme, aussi, dans 
les puits de mines de Bilbao, ce sera toujours, en 



(1) «Voici la joyeuse Andalousie!»— Allusion à un pas- 
sage de La Bodeya, cli. V, p. 19,2. 



256 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

ces fertiles plaiaes andalouses, les mêmes douleurs, 
la même plainte immense arrachée aux déshérités, 
à ceux du Nord comme à ceux du Sud, par une 
même injustice sociale. Pablo Dupont, de lointaine 
ascendance française, est propriétaire des vignobles 
et des chais les plus renommés de Jerez. Ce person- 
nage, qui s'apparente intellectuellement à la sou- 
che énergique des Sânchez Morueta, a un cousin. 
Don Luis, prototype du seTiorito andalous, prodigue, 
efféminé, bravache et improductif, qui dédaigne le 
travail et ne semble exister que pour satisfaire des 
appétits effrénés de jouissance et les insolents capri- 
ces de son atavisme de féodal et d'Arabe. Pour lui, 
comme pour ses aïeux du Moyen Age, les pauvres 
ne sont que les esclaves de la glèbe, les serfs tailla- 
bles et corvéables à merci. Mais «los de adajoy> (1) 
ne pensent plus tout-à-fait comme à la bonne épo- 
que. Le courant libertaire moderne les a contami- 
nés. Leurs consciences, encore incomplètement af- 
franchies, entrevoient, dans le lointain, la radieuse 
vision de la Cité Future et ce n'est pas le moindre 
attrait espagnol du livre, ni la moindre raison des 
haines espagnoles contre Blasco Ibâûez, que ce leit- 
motiv des revendications sociales bruissant eh sour- 
dine, — jusqu'à ce qu'il s'exaspère en tumulte au 
chapitre IX, où est décrite l'invasion de Jerez par 
la horde affamée des terriens — tout au long de pa- 
ges colorées et bien andalouses, et andalouses d'au- 
tre sorte encore que par l'intervention des tradi- 



(1) «Ceux d'en-bas».— D'un merveilleux morceau de La 
Bodega (ch. III) décrivant le misère alimentaire des plèbes 
rurales andalouses, un court extrait, donné par Mlle Pa- 
raire et M. Rimey, p. 156-161 de leur livre de lectures es- 
pagnoles: La Patina Espaïïola (Paris, 1913), a eu le don de 
faire frémir plus d'une jeune génération d'étudiants d'es- 
pagnol, en France. 




r. 



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ET LE ROMAN DE SA VIE 257 

tionnels gitanos et gitanas. Comme je le notais en 
1905, dans le Bulletin Hispanique de Bordeaux (1), 
le romancier se trouvait, ici, en face d'un écueil 
dangereux, «auquel Zola a succombé très souvent, 
mais jamais avec autant d'évidence que dans La 
Faute de l'oMé Mouret, écueil qui consiste à attri- 
buer une prépondérance illimitée à la terre, érigée 
à la dignité d'acteur principal, sorte de réincarna- 
tion moderne de l'antique Fatum. Blasco ibâiïez a 
su éviter cette outrance: il a tracé vigoureusement, 
mais solidement, sa peinture des latifundios (2) 
iérézans, et, dans ce cadre exubérant de couleurs, 
grouille une vie intense, se meuvent des figures 
nettement enlevées: gens de la ganania: aperado- 
res et arreadores, capataces et mayorales do covti- 
jos, humbles draceros (3) aussi, qu'un souffle aaar- 
chique soulève vers les révoltes de je ne sais quelle 
effroyable Qermanla (4), gitanes crapuleux et seTto- 
ritos efféminés, fainéants, avec leur cour àjàguayos 
et de hâbleurs: rien ne manque au tableau...» Il y a 
là un pendant du Gabriel Luna de La Catedral, qui 
n'est qu'une transposition du rêveur anarchiste que 
fat Fermin Salvochea (5), rebaptisé par Blasco sous 

(1) T. VII, p. 307: La Bodega, de V. Blasco Ibâûez. 

(2) Grandes propriétés foncières. 

(3) La ganania désigne le dortoir des journaliers ter- 
riens du cortijo (ferme); les aperadores sont chargés de 
la direction d'une exploitation agricole; les arreadores sont 
une espèce de chefs de travaux; les capataces équivalent à 
des contre-maitres; les mayorales sont des maîtres bergers; 
les braceros sont des manœuvres. 

(4) Nom donné aux bandes de révoltés qui, parallèle- 
ment aux Comimeros de Castille, tentèrent, au début du 
règne de Charles-Quint, de modifier Tordre social, à Va- 
lence et dans les Baléares. 

(5) Salvochea fut l'un des collaborateurs du journal de 
Francisco Ferrer: La Huelga General, feuille anarchiste tri- 
mensuelle, dont le premier n° parut le 15 Novembre 1901 à 

33 



258 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

le nom de Don Fernando Salvatierra, champion cul- 
tivé et passionné des idées d'égalité, que torture 
rhumiliant spectacle de l'aboulie des masses es- 
pagnoles et qui voudrait faire passer d'autre sorte 
que sous forme d'émeutes son rêve ascétique de 
justice et de fraternité dans la foule, illettrée et 
crédule, des esclaves de la grande propriété anda- 
louse. Don Luis, qui n'a cure de l'avenir, ne songe, 
lui, qu'à satisfaire ses appétits de bestiale noce. Une 
nuit oii, au cortijo de Marchamalo, la fête des ven- 
danges dégénère, par ses soins, en une bachique 
orgie, ce triste personnage cause l'ivresse de la 
belle Maria de la Luz, fiancée au sympathique 
Eafael, et en profite pour violer la jeune fille, dont 
le frère, après avoir en vain exigé du misérable, 
son ami, la réparation de son lâche forfait par un 
mariage en bonne et due forme, se sert de l'émeute 
de Jerez pour tuer, d'un coup de la navaja de Rafaël, 
le malfaisant parasite. Rafaël, qui avait d'abord 
pensé ne jamais épouser Maria de la Luz — en vertu 
de ce préjugé qui situe la pureté de la femme dans 
la particularité purement animale d'une virginité 
anatomique — , s'en va, converti par les prédications 
libertaires de Salvatierra, avec cette compagne de 
vie et de mort, tenter la fortune en Amérique, dans 
cette Argentine toujours hospitalière aux désespé- 
rés de l'Espagne, où le travail est resté une forme 
de l'antique esclavage, où les révoltes finissent 
par des fusillades de la guardia civil et la peine du 
garrote, ou du irresidio, aux meneurs souvent le 
moins responsables. Mais, selon qu'il est dit au 
dernier paragraphe du livre, «au-delà des cam- 
pagnes il y a les villes, les grandes aggloméra- 
Barcelone et le dernier le 20 Juin 1903. Voir A. Fromentin, 
La vérité sur Vœuvre de Fo'ancisco Ferrer (Paris, 1909), 
page 32. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 259 

tions de la civilisation moderne, et, dans ces vil- 
les, d'autres troupeaux de désespérés, de tristes, 
qui, eux, repoussent la fausse consolation de Tivres- 
se; qui baignent leur âme naissante dans l'aurore 
du nouveau jour; qui sentent, au-dessus de leurs 
têtes, les premiers rayons du soleil, alors que le 
reste du monde reste plongé dans l'ombre...» 

La Horda, peinture de la pègre madrilène, a sus- 
cité, de la part d'un romancier espagnol d'origine 
basque, M. Pîo Baroja, une accusation voilée, mais 
cependant catégorique, de plagiat, en même temps 
qu'un reproche, très nettement formulé, de manque 
d'unité organique dans la composition. C'est h la 
page 148 des Paginas Escogidas publiées par l'au- 
teur en 1911 chez l'éditeur Calleja à Madrid, que se 
trouve le passage en question, que je m'en voudrais 
de n'avoir pas signalé. M. Pîo Baroja ne semble, en 
effet, pas s'être aperçu qu'une comparaison entre 
La Horda et sa série do romans intitulée: La Luclia 
por la Vida, avait déjà été instituée en 1909 par le 
très consciencieux Andrés Gonzâlez-Blanco, qui en 
avait déduit qu'aucun terme commun, aucun point 
de comparaison n'existant entre les deux écrivains 
et leurs œuvres, chacun restait grand à sa manière. 
Cette conclusion, parfaitement exacte, me dispen- 
sera d'insister sur d'ultérieurs parallèles, aussi su- 
perflus que celui déjà ébauché par M. Pio Baroja en 
tête des extraits de son roman: Mala Hierlja, entre 
lui-même et l'auteur de La Horda, et dont la Revue 
Hermès, de Bilbao, en Janvier 1921, sous la plume 
de D. Ignacio de Areilza (1), tentait de nouveau le 
vain exercice. La Horda, que M. Hérelle traduisit 

(1) «La nltima novela de Baroja>>, p. 14. Le lecteur qui 
voudrait avoir une idée de la nature du talent de M. Baroja 
n'aura qu'à lire l'étude que lui a dédiée M. Peseux-Richard 
au t. XXIII (1910) de la Revîie Hispanique, 



260 V. BLASGO LBÂNEZ. SES ROMANS 

en français en 1912, c'est cette tourbe de deshé- 
rités — chiffonniers , contrebandiers , braconniers , 
maquignons, mendiants, voleurs, ouvriers sans 
travail, vagabonds de toute sorte, gitanes, etc. — qui 
pullule dans certains quartiers de Madrid: à Tetuân, 
aux Ciiatro Caminos, à VoÀlecas, et à son pendant: 
Las Américas, aux Penuelas et aux Injurias, aux 
Cainhroneras et aux Caroïinas, et en d'autres re- 
coins encore, où grouillent la misère et le vice dans 
une répugnante promiscuité. J'ai déjà dit que le 
touriste étranger n'avait guère occasion de connaî- 
tre ce Madrid-là. Le Madrid qu'il connaît et, avec 
raison, admire, c'est la double cité dont une moitié 
est au levant, à gauche de la ligne tracée par la 
Carrera de San Jerônimo, la Puerta del Sol, la 
Caïle May or et le Palais Royal et l'autre moitié 
est constituée par une étroite zone bornée à l'est 
par la ligne ci-dessus et sans frontières définies à 
l'ouest. De ces deux cités, la première est une très 
correcte ville avec d'originales verrues modernes 
— Oasa de Correos, Banco del Rio de la Plata, cer- 
tains édifices de la Gran Via — et quelques curieu- 
ses constructions de l'époque de Charles III, tandis 
que la seconde n'est qu'une sorte de survivance de 
l'âge de Philippe V, avec sa Plaza Maijor — pauvre, 
mais sérieuse — et sa Plaza de Provincia — «pro- 
vinciale», mais d'un prodncialisme gai — , ainsi 
que quelques vieilles bicoques aristocratiques, au- 
jourd'hui bourgeoisement habitées. L'autre Madrid, 
celui des Barrios Bajos et des faubourgs, ne tente 
guère la curiosité de visiteurs exotiques. Son ca- 
ractère essentiel me semble être un aspect de tris- 
tesse inexplicable, profonde, intégrale, cosmique 
— tristesse distincte de celle que causent d'autres 
faubourgs dans d'autres villes, V/hifechapcl à Lon- 
dres, par exemple, tristesse qui ne vous abandonne 



ET LE ROMAN DE SA VIE 261 

même pas en ces instants de béatitude physique que 
procure une heureuse digestion. Seuls, les faubourgs 
pouilleux de Naples me semblent inspirer des sen- 
timents analogues à ceux qui m'assaillent en par- 
courant — dans le plus bourgeois de tous les Siibur- 
lios madrilènes, celui de Vallecas — ces Rondas hé- 
rissées de bruyantes casernes ouvrières à cinq et 
six étages, dont les fenêtres ouvrent sur une cam- 
pagne pelée, sur un océan de sable figé, au bout 
duquel Ton jurerait qu'il n'y ait plus rien, que l'Uni- 
vers finisse. Blasco a groupé dans la fable de sa 
Borda tous les ex-hommes — selon que les a définis 
Gorki — dont l'existence s'étiole autour d'un Madrid 
à décor de luxe et à prétentions de capitale civili- 
sée. Ce que les criminalistes de l'école de Salillas 
nous ont décrit dans leurs traités sur La Mala Vida 
en Madrid (1), le romancier l'a condensé eu une 
narration balzacienne oii la tendance — l'éveil futur 
de la Horde — apparaît discrètement au chapitre 
final et d'où l'âpreté polémique de La Catedral et 
de El Intruso, déjà fort atténuée dans La Bodega, 
a presque totalement disparu, fondue qu'elle appa- 
raît dans le pathétique récit des aventures d'un 
pauvre bohème intellectuel. Celui-ci, Isidro Mal- 
trana, né d'un maçon et d'une serve de la plèbe 
castillane, dont la mère, la 3Iari'posa, est chiffon- 
nière au quartier des Carolinas et vit maritale- 
ment avec Zaratustra — ressouvenance, adaptée au 
milieu madrilène, du Sangonera de Canas y Ba- 
rro — , eût peut-être végété comme ses pareils, si la 
bienveillance d'une vieille dame, frappée des dis- 
positions du gamin, ne lui avait permis de se faire 
recevoir bachelier — ce qui n'est pas, en Espagne, 
un tour de force — , puis de suivre avec succès les 

(1) La vie de la pègre madrilène. 



262 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

cours de la Faculté des Lettres. Il en est à ceux 
d' avant-dernière année, quand sa protectrice meurt. 
Sans profession précise, le jeune homme connaît 
l'horreur d'une existence de déclassé, vaguement 
journaliste, rémunéré selon les salaires de famine 
de feuilles besogneuses et vivant maritalement, 
dans un taudis proche du Rastro, avec la fille du 
braconnier Mosco, Feliciana, qu'il a connue lors de 
visites chez sa grand'mère. Feli est jeune et jolie, 
son amant intelligent et ambitieux. Que man- 
que-t-il à leur bonheur? Un peu de chance, aux 
yeux du vulgaire; entendons: un peu plus de sa- 
voir faire et d'habilité à déjouer les pièges de la 
vie. Mais Maltrana, trop faible, ne sait pas s'impo- 
ser et sa maîtresse se trouve enceinte. Affamé, en 
haillons, le couple émigré dans une masure des 
Camhroneras qui ressemble à un douar de bohé- 
miens. La mère de Maltrana était morte à l'hôpital. 
Le fils qu'elle a eu d'un amant après son veuvage, 
élevé dans le ruisseau, n'est qu'un gibier de potence. 
L'amant, un maçon, étant tombé d'un échafaudage, 
a trouvé la mort dans cet accident. Le Mosco, surpris 
dans la Casa de Cami^o, j a été tué à coups de fusil 
par les gardes du Roi. Feli accouche a VHospital 
Clinico et y meurt. Son cadavre — tel celui de Mimi 
au chapitre XXII des Scènes de la Vie de Bohême — 
ira à l'abandon de la fosse commune, après être 
passé par les salles de dissection de la Faculté de 
Médecine. La conclusion du livre serait effroyable- 
ment triste, si Fauteur, dans ce qu'un de ses criti- 
ques a cru devoir qualifier de «fin postiche, ima- 
ginée pour plaire au lecteur» (1) et dont l'exemple 
est loin d'être unique en littérature — a commencer, 

(1) F. Vézinet, Les Maîtres dto roman espagnol contem- 
porain (Paris, 1907), p. 254, noie L 



ET LE ROMAN DE SA VIE 203 

chez nous, par Molière — ne nous laissait sur la 
perspective d'un Maltrana vainqueur de son carac- 
tère, s'achemioant vers l'aisance — épilogue opti- 
miste évoquant je ne sais quel germinal de paix et 
de bonheur entre les hommes et dont La Maja Des- 
nuda (p. 252), Los Argonmitas, puis le nouveau 
recueil de contes de Blasco: El 'prcstamo de la 
difv/nta présentent la justification, en en résolvant 
l'énigme. 

La Maja Besmida, composée à Madrid de Fé- 
vrier à Avril 1906, inaugure la seconde série des 
romans «espagnols», où, comme je l'ai dit, le souci 
psychologique absorbe presque complètement la 
tendance polémique des quatre volumes précé- 
dents. En même temps que douloureuse histoire 
de passion, Toeuvre est aussi une sorte de critique 
d'art, dont le titre, emprunté à celui de la toile cé- 
lèbre de Goya — qui, numérotée 741, orne Vantesala 
du Musée du Prado à Madrid — , souligne déjà ce 
caractère composite. Il est assez difficile de juger 
avec impartialité un tel livre, dans lequel il semble 
qu'on découvre un vague souvenir de Manette Sa- 
ïomon et oii le procédé de composition s'inspire 
manifestement de la manière de Zola, conférant à 
ces pages le caractère un peu artificiel du «docu- 
ment classé», dont la disposition par tranches 
accentue encore certain manque de lien organique, 
comme si chacun des chapitres — et c'est, d'ailleurs, 
un peu le cas de La Horda et de Saagre y Arena — 
se détachait de l'ensemble à la façon d'une mono- 
graphie. D'où quelque froideur, résultant d'un man- 
que de circulation vitale et, aussi, de l'extrême pro- 
lixité du récit, aux trop nombreux hors-d'œuvre. 
En ce sens, le critique de la Revue Hispanique (1) 

(1) T. XV (1906), p. 865-868. 



264 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

que j'ai déjà eu roccasion de citer, a pu repro- 
cher à La Maja Desnuda ce qu'il appelait sou peu 
de psychologie, dérouté qu'il se trouvait, sans 
doute, eu face de l'indécisiou de caractère du 
héros principal, dont Téuigme, cependant, a fort 
bien été dégagée par l'actuel proviseur du lycée 
Lamartine à Mâcon, M. F. Vézinet, en 23 pages de 
son volume de 1907 (1). Tout ce qu'il importait de 
dire a été dit, en ce livre, sur une production où 
Blasco, en mettant plus de complexité et de vie 
dans ses personnages, plus de mesure et de discré- 
tion dans son récit et l'exposé de ses idées, témoi- 
gne d'une acuité pénétrante comme psychologue 
et d'un rare talent comme artiste, a tel point qu'il 
n'avait, peut-être, jamais écrit auparavant de pages 
plus pleines de vie, d'enthousiasme et d'observa- 
tions exactes, que les 148 pages de la Première 
Partie, mais spécialement que ses quatre premiers 
chapitres. L'intrigue est simple en son apparente 
complexité. Elle a pour objet la manie d'un peintre 
célèbre qui, après avoir souffert de la tyrannie 
d'une femme hystérique, ennemie de son art, ja- 
louse de ses modèles, empoisonnant sa vie, finit, 
devenu veuf, par ressentir pour la morte le violent 
amour qu'elle lui avait inspiré au commencement 
de leur union. Oii retrouver ce divin modèle de 
«Belle Nue» y ce corps adorable que, dans un fugi- 
tif instant de docilité et d'abandon, Josefina avait 
permis a Renovales de fixer sur la toile pour, cette 
toile achevée, la détruire aussitôt, dans un accès 
de furieuse pudeur? Obsédé par le persistant souve- 
nir de la défunte — la visite qu'il rend à sa tombe, 
au vieux cimetière de la Almudena, au ch. III de 
la///^'"^ Partie, pourrait rappeler le souvenir d* Une 

(1) Op. cit., p. 256-279. 




J-. «M xm « a i« t lÊmam^mitf^ 




& 





l'oKTRAIT 1)K HLASCO Al MOMKNT OÎ IL KCHIVIT 
.LKsi gUATHE CAVALIERS DE LAPOCALYPSE>. 



Er LE Ri/MAN DE SA VIE 265 

Page d'Amour, où nous voyons M™® Rambaud, au 
cimetière de Passj, agenouillée sur la tombe de 
Jeanne, au ch. V et dernier de la F^'"* Partie — , il 
poursuit le rêve stérile de la reconstituer dans sa 
nudité physique par le moyen d'un modèle ressem- 
blant en tout à sa femme. Quand il a rencontré ce 
Sosie — une étoile de café concert — , il s'avise, — sur 
une décision dont l'apparent illogisme se justifie par 
des raisons sentimentales qu'a fort bien dégagées 
M. F. Vézinet et dont l'idée se retrouverait déjà dans 
le chapitre VII de Bru g es-la- Morte (1), — de la faire 
habiller d'un costume de sa femme et se met à la 
peindre ainsi vêtue. Mais l'illusion résiste à ces si- 
mulacres, et, tandis que la fille épouvantée s'enfuit, 
l'artiste reste seul, à pleurer sur sa déchéance irré- 
médiable, sur sa vie à jamais brisée. De même que 
Josefina est morte de jalousie, — et il serait difficile 
de trouver, dans aucun roman, une meilleure des- 
cription des ravages progressifs de ce sentiment 
dans une âme de lemme — de même Renovales, en- 
voûté par son amour posthume — dont il n'est guère 
malaisé de citer des cas vécus et non moins effroy- 
ables, — mourra dans un gâtisme voisin de la dé- 
mence. 

Sangre y Arena, que M. Hérelle a mué, pour 
l'amour du titre, on Arènes Sanglantes et qu'il a 
publié en 1909 dans la Revue de Paris, a fait couler 
en Espagne des fl.ots d'encre. Même un critique 

(1) Dans ce roman, paru en 1892, le poète belge Roden- 
dach nous dépeint Hugues Viane qui, ayant cru retrouver 
sa femme défunte dans une danseuse d'opéra, imagine 
d'habiller celle-ci, Jeanne Scott, dont il a fait sa maîtresse 
par amour pour la morte, d'une des robes de réponse: «Elle, 
déjà si ressemblante, ajoutant à lidentité de son visage, 
lidentité d'un de ces costumes qu'il avait vus naguère adap- 
tés à une taille toute pareille! Ce serait plus encore sa 
femme revenue, etc.» 

34 



266 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAIS^S 

imbu do cosmopolitisme comme l'est M. Diez-Ca- 
nedo, présentant, eu 1914, l'œuvre de Blasco Ibânez 
aux auditeurs du 7^°"® Cours international d'expan- 
sion commerciale à Barcelone, n'hésitera pas à dé- 
finir ce roman: une œuvre écrite pour l'exportation, 
ajoutant, en français, que «tous les éléments con- 
ventionnels de l'Espagne pittoresque s'entassent 
dans ce livre: c'est bien possible que les étrangers 
y reconnaissent l'Espagne qu'ils s'attendaient a 
trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seule- 
ment la parodie d'un livre étranger» (1). Nous cons- 
taterons plus loin qu'un autre écrivain espagnol 
traitera également de «livre étranger» Los Ciiatro 
Jinetes del Â'pocalipsis, ce qui est une façon trop 
aisée, en vérité, d'éviter la discussion de problèmes 
gênants. Le lecteur un peu familier avec la littéra- 
ture tauromachique de iras los montes n'ignore pas 
que, dans un livre qu'il a intitulé: FI Es^ectdculo 
mds nacional (2), D. Juan Gualberto Lôpez-Valde- 
moro y de Quesada, Comte de las Navas, a accumulé 
les témoignages les plus rares tendant à démontrer 
historiquement que les courses de taureaux sont 
«l'ombre que projette le corps de la nation espa- 
gnole» et que la suppression de l'un pourrait seule 
amener la disparition de l'autre. Et il n'ignore 
peut-être pas davantage qu'une femme de lettres, 
une universitaire aussi distinguée que M™« Blanca 
de los Rios de Lampérez a, dans le n° d'Août 1909, 
p. 576, de Cidtiora Es^anola, assimilé la passion 

(1) La Littérature Castillane d'aujourd'hui, p. 649-669 de: 
Espana econômica, social y artistica (Lecciones del VirCur- 
to Iniernacioiial de Expansion ComercialJ, Barcelona, 1914. 
Le passage sur Blasco est p. 654. 

(2) Le Spectacle national par excellence. Ce volume 
compte XVIII et 590 pp. et le passage que j'en cite est à la 
page 360. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 267 

tauromachique du peuple espagnol à la force vitale 
du soleil qui dore, dans les vignobles andalous, les 
grappes fécondes en vios généreux. A quoi bon, 
d'ailleurs, insister, si le grand succès actuel, en 
Espagne, de D. Antonio de Hoyos y Vinent est 
conditionné par une production où se détachent 
surtout trois romans tauromachiques: Oro, Seda, 
Sangre y Sol; La Zarpa de la Esfinge et Los Tore- 
ros de Invierno? (1). Il n'est guère, dans le vaste 
monde, de coin où n'ait été projeté le film édité par 
la maison Prometeo et qui a propagé à l'infini la 
tragique histoire de Juan Gallardo et de Dona Sol, 
cette Leonora andalouse. On souffrira donc qu'ici 
je ne la relate point, puisqu'elle est surabondam- 
ment connue de tous et {im' Arènes Sanglantes, 
comme si sa popularité en volume ne suffisait pas, 
réapparaît, de temps à autre — ce fut, à partir du 
l®'* Mars 1921, le tour du Petit Marseillais — comme 
feuilleton, au rez-de-chaussée de nos journaux. Les 
Espagnols qui affectent de repousser cette œuvre 
parce «qu'écrite pour l'exportation», ont coutume 
de hausser les épaules lorsqu'on leur parle de l'épi- 
sode du bandit Plumitas, M. Peseux-Richard, ana- 
lysant Sangre y Ârena dans la Revue Hispani- 
qiœ (2), observait que tout portait à croire que ce 
personnage n'était qu'une transcription romanes- 
que du fameux et authentique Pernales, qui venait 
de mettre sur les dents toute la gendarmerie du 
sud de l'Espagne. «La réception discrète — ajoutait- 
il — mais presque amicale, qui lui est faite à La Rin- 
conada, les marques d'intérêt que lui témoignent 
de hauts personnages comme le marquis de Mo- 

(1) Voir sur Hoyos mon article dans Hispania, 1920, 
p. 279. Pour Los Toreros de Invierno, Blasco a écrit un fort 
intéressant prologue. 

(2) T. XVIII (1908), p. 290-294. 



268 V. BLASco ibAxez. ses romans 

raima, en disent long sur l'état social de l'Anda- 
lousie...» Or, dans un livre de D. Enrique de Mesa 
intitulé: Tragi-Comedia (1), je trouve les lignes 
suivantes: «Le cas de Pernales est récent. Pour mon- 
trer le pittoresque de TEspagne, Blasco Ibânez, dans 
son roman Sangre y Ârena..., trace le type de ce 
bandit, en se bornant à suivre pas à pas les récits 
des journaux. Et le fanfaron n'était pas ce José Ma- 
ria légendaire célébré par le cantar et le romance 
populaires: le Plumitas du roman n'est autre que 
le Pernales réel et la propriété champêtre du torero 
Juan Gallardo s'est appelée, dans la réalité, La Coro- 
nela et appartenait à Antonio Fuentes.» Déjà, d'ail- 
leurs, dans La Epoca du jeudi 4 Juin 1908, le cri- 
tique Zeda — pseudonyme de D. Francisco F. Ville- 
gas, ancien professeur à Salamanque et fort bon 
lettré — avait rendu pleine justice à la fidélité avec 
laquelle Blasco Ibânez procédait dans sa documen- 
tation pour une œuvre où il n'a guère qu'effleuré la 
matière. «En Espagne, écrivait-il, — et je citais déjà 
ce précieux témoignage dans un article ancien du 
Bulletin Hisyanigue (2), — tuer des taureaux équi- 
vaut à être, en d'autres époques, général victo- 
rieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui de 
plus de renommée que Lagartijo, Frascuelo et le 
Guerra? Leurs biographies sont connues de tous; 
leurs portraits décorent les murs de milliers de 
foyers; leurs bons mots circulent de bouche en 
bouche. Leurs cadenettes ont eu plus de chantres 
que la chevelure de Bérénice et leurs blessures sus- 
cité plus de pitié que celles reçues sur les champs 
de bataille par des héros de la nation. Qui ne se 



(1) Biblioteca Mignon, Madrid, 1910, p. 82-83. 

(2) T. XI (1909), p. 200: A propos de Sangre y Arena, de 
Y. Blasco Ibâûez. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 26W 

souvient qu'alors que Méndez Nùnez oublié était à 
l'agonie, la foule s'écrasait a la porte du Tato?y> Et 
ce peu suspect garant n'hésitait pas à proclamer 
que Blasco venait de donner, dans son gros volume, 
^Mnafase compléta de la vidapopular espaùolay) (1), 
ajoutant: «Les lecteurs étrangers, en lisant — car ils 
les liront — les pages vibrantes de Sangre y Arena, 
pourront se faire une idée exacte de tout ce qui a 
rapport à notre fête nationale». Voici, enfin, le pro- 
pre aveu d'un maître en l'art de tuer les taureaux, 
Bomlitct, à la page 81 de Intimidades Tanrinos y 
el Arte de Torear de Ricardo Torres «Bomlita», 
recueil de conversations avec le célèbre diestro pu- 
blié à Madrid à la maison Renacimieiito par D. Mi- 
guel A. Rôdenas: «Des livres de Blasco Ibâiiez, que 
j'ai lus, Sangre y Arena me semble le meilleur, 
peut-être parce que traitant de ma profession et que 
je connais mieux les moeurs et le milieu des per- 
sonnages...» Evidemment, il serait aisé de citer, à 
côté de ces témoigaages sincères, les protestations 
d'autres plumes espagnoles — telle celles d'E. Maes- 
tro dans CiilHra Fspanola d'Août 1908, p. 707 — 
déclarant que le roman de Blasco est le pire de 
tous les romans jusqu'alors écrits par ce maître. 
Mais ces protestations, partant d'esprits hostiles à 
la tauromachie — car il y en a plus d'un, en Es- 
pagne et, pour ce qui est d'E. Maestre, c'était aussi 
un esprit hostile au réalisme et même au moder- 
nisme! — s'inspirent surtout de la considération du 



(1) «Une phase complète de la vie populaire d'Espagne^. 
Méndez Nûfiez, que citait Zeda, est célèbre pour avoir pro- 
noncé la phrase fameuse: <kEspana mâs çuiere honra sin bar- 
cos que iarcos sin Ao?im.» («L'Espagne aime mieux l'honneur 
sans navires que des navires sans honneur.») C'est cet ami- 
ral qui commandait la flotte espagnole qui bombarda Val- 
paraiso et El Callao en 1866. 



270 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

mauvais effet que sont censées produire à l'étranger 
ces descriptions de mœurs espagnoles considérées 
à juste titre comme répugnantes et elles n'enlèvent 
rien à la valeur artistique et sociale du livre. Que 
celui-ci ait été qualifié de plagiat par un obscur 
chroniqueur de sport sévillan improvisé romancier, 
D. Manuel Héctor-Abreu, — qui usa aussi du pseudo- 
nyme diAlrego — , c'est la détail sans importance. 
J'ai relu, cependant, El Espada, roman de 368 pa- 
gQsinS'' iiiNino Bonito, petite narration sévillane 
de 185 pp. in-16% — l'un et l'autre parus chez Fer- 
nando Fe à Madrid, — et je n'y ai trouvé que des 
détails techniques consignés avec une fidélité ex- 
trême, mais un manque total d'art, et, en tout cas, 
rien qui pût démontrer la dépendance de Blasco à 
l'endroit de ce précurseur dans un genre jusqu'alors 
dédaigné par les maîtres du roman espagnol (1). 

Los Muertos Mandan contiennent, sous une 
couverture polychrome de L. Dubôn d'inspiration 
un peu lugubre, l'un des plus purs chef-d'œuvre de 
Blasco Ibâiiez. L'œuvre, composée à Madrid de Mai 
à Décembre 1908, a été traduite en français par 
M™^ B. Delaunay sous le titre: Les Morts Comman- 
dent, mais n'est guère connue. C'est un roman ex- 
ceptionnel, représentant un effort considérable, ro- 
man qui unit au charme des paysages décrits, 
comme toujours, de main de maître, une peinture 
fouillée de caractères étranges et dont la significa- 
tion philosophique revêt la grandeur tragique des 
fables de l'Hellade. Jaime Febrer, dernier descen- 
dant d'une très ancienne famille de <ibutifarrasy> (2) 

(1) Il existe, de Sangre y Arena, deux traductions an- 
glaises: l'une, publiée chez Nelson à Londres: The Matador, 
et l'autre, que je signale à la fin de ce chapitre, parue à 
New-York. 

(2) Haute noblesse. i 



ET LE IIOMAN DE SA VIE 271 

majorquins à laquelle ont appartenu d'aventureux 
navigateurs, de belliqueux Chevaliers de Malte, 
d'audacieux commerçants, des inquisiteurs et des 
cardinaux, est revenu, après une jeunesse de faste 
et de joie, habiter le palais ruiné de ses aïeux, où 
le soigne une vieille servante, madô Antonia. Pour 
redorer son blason, il se déciderait à épouser une 
jeune millionnaire, qui accepterait avec un bonheur 
souverain une aussi noble union. Mais Catalina 
Valls, fille unique, est aussi une «chueta», une des- 
cendante de juifs convertis au XV^™® siècle, et, 
comme telle, appartient à la caste des parias, à 
«ceux de la rue;», qu'aujourd'hui encore, dans les 
«Iles Forhonéesyy, on traite avec le plus souverain 
des mépris, vilenie digne de ces fanatiques sans 
culture qu'après George Sand, D. Gabriel Alomar, 
dans son volume: Veria, a, — fils lui-même de Ma- 
jorque, — si bien caractérisés (1). En conséquence, 
tous s'opposent à l'union de Febrer et celui-ci, pour 
fuir la conspiration des Mctifarras, des mosôns, des 
payeses et même des chueias — car l'oncle de Cata- 
lina, Pablo Valls, marin qu'une expérience du vaste 
monde a rendu fier de sa race, ne veut pas exposer 
deux êtres qu'il aime aux effroyables conséquences 
d'une telle mésalliance — , se réfugie sur un roc de 
l'île d'Ibiza, dans une tour de corsaire qui s'érige, 
farouche, sur les falaises de ces côtes sauvages. 
Ainsi espère-t-il échapper, dans ce château-fort en 
ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, k 
la tyrannique domination des Morts, toute-puissante 
à Majorque. Il s'y réaccoutume à la vie rustique, 
naturelle et primitive, et se fond insensiblement 
dans Tambiance de ce rude et inhospitalier pays, 

(1) Voir sur Georg-e Sand, Majorque et Gabriel Alomar, 
mon article d'Hispama, 1920, p. 103 et p. 243, note 1. 



212 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMAÎÎS 

péchant, chassant, à la façon d'un primitif. Mais, 
dans son agreste solitude, TAmour veille et le fera 
s'énamourer de Margalida, fille de Pèp, propriétaire 
de Can Mallorqui et descendant de modestes labou- 
reurs, feudataires, autrefois, des Febrer, dont le re- 
présentant, bien que sans argent, continue, à leurs 
yeux, d'être «eï amoy>, une sorte d'homme supérieur, 
isolé des autres par les dons suréminents de l'intel- 
ligence et de la race. Un Febrer épouser l'«atlôta», 
la vierge paysanne qui porte chaque jour le repas 
à «sûy mercè», quelle abomination! A îbiza comme 
à Majorque, le passé s'oppose à l'avenir et en en- 
trave la marche. Partout, en Espagne, Thistoire, 
l'autorité de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, 
pour que Jaime et Margalida, belle fille intelligente 
et seigneuriale d'aspect, ne s'aiment pas. Au <<ifes- 
teig» — cérémonie où, au jour et à l'heure fixés, sont 
admis, devant V«atldtay>, tous les prétendants pour 
que celle-ci choisisse — , Jaime entre en lutte avec 
ses compétiteurs, est blessé a mort, puis guéri par 
les soins pieux de sa divine maîtresse. Cette fois, 
l'Amour triomphe. Le Febrer épouse Margalida et 
ce Robinson de la tour del Pirata, dont Pablo Valls 
a pu sauver quelques bribes de la fortune, s'unira 
à cet ami fidèle pour inaugurer une vie entrepre- 
nante de commerçant, dont l'âme, fondue en celle 
de sa douce et chère femme, se moquera désormais 
de ces Morts qui ne commandent que parce qu'ils 
ne trouvent pas d'hommes forts sachant, tel Jaime 
Febrer, se libérer de leur pernicieuse emprise. «Non, 
les Morts ne commandent pas! Qui commande, c'est 
la Vie, et, par-dessus elle, l'Amour!)^ 

Luna Èenamor, cette nouvelle dont j'ai déjà 
parlé, a perdu, fort heureusement, dans ses réédi- 
tions successives sa couverture aussi peu artis- 
tique que la couverture de Los Mnertos Mandan et 



ET LE ROMAN DE SA VIE 273 

dont M. Ricardo Carreras déplorait, daas Cidtiira 
Sspanola d'Août 1909, p. 509, le regrettable mau- 
vais goût. C'est une sobre et nostalgique histoire 
d'amour, à laquelle on n'a reproché sa grande 
brièveté que par ignorance des conditions de sa 
publication première, dans un numéro du nouvel 
an 1909 d'un magazine sud-américain. Où y voit 
un jeune consul d'Espagne en Australie, Don Luis 
Aguirre, s'attarder à Gibraltar, orphelin lui-même, 
aux amours avec une orpheline Israélite, née à 
Rabat d'un Benamor exportateur de tapis et de la 
fille du vieil Aboab, de la maison de banque et de 
change Ahoab and Son à Gibraltar, Hébreux origi- 
naires d'Espagne. En cent pages, Blasco Ibânez a 
su condenser une action poignante, qui se déroule 
sur le fond bigarré du pandémonium cosmopolite 
qu'est l'antique roc de Calpe, qui vit passer les 
galères phéciennes allant, sous la protection de leur 
Hercule Melkart, quérir l'étain britannique, pour, 
mêlé avec le cuivre d'Espag-ne, en faire le bronze, 
et qu'aujourd'hui occupent depuis 1704 les phleg- 
matiques fils d'Albion, toujours Anglais irréduc- 
tibles et sachant implanter leurs coutumes insu- 
laires, bien que respectant celles d'autrui, dans les 
conditions de climat les plus invraisemblables, 
comme c'est le cas pour cette extrême pointe d'An- 
dalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est 
partagée par la jeune Israélite, sera, lui aussi, la 
victime de ces Morts dont la sombre tyrannie en- 
deuille les pages ensoleillées de l'essai d'idylle de 
Jaime Febrer avec la chueta et celle dont il avait 
rêvé de faire sa compagne d'aventures h travers le 
monde échappera à l'Espagnol, parce que d'une 
autre race oue la sienne, parce que liée par des 
traditions, aes préjugés, des rites en opposition 
avec ceux de la Péninsule Ibérique. Aussi le conul 

86 



274 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

partira-t-il seul pour l'Orient et Luna partagera sa 
vie avec le juif Isaac Nùûez, personnage falot qui 
remmènera à Tanger. Car «il était impossible qu'ils 
continuassent à s'aimer. Le passé ne serait plus 
pour lui qu'un beau songe, le meilleur peut-être de 
sa vie. Elle se marierait conformément aux obliga- 
tions de sa famille et de sa race. Tout le reste n'était 
que folie, enfantillage exalté et romantique, comme 
le lui avaient bien fait voir les hommes sages de sa 
nation, en lui démontrant quels immenses périls 
eût entraînés son étourderie. 11 fallait donc qu'elle 
obéît a son destin, à celui de sa mère, à celui de 
toutes les femmes de son sang...>> Telle est cette 
«idylle tragique», d'une poésie fluante et triste 
— la poésie des quais et des embarcadères, où les 
destins s'accomplissent dans le déchirement des 
séparations fatales — et c'est avec raison que M. Ri- 
cardo Carreras Ta définie un modèle des «mejores 
aptitudes)^ (1) de Blasco. Elle a été traduite en 
russe et en angolais, le traducteur en cette dernière 
langue étant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des 
versions de Sangre y Ârena: Blood and Sand et de 
Los Muortos Mandan: The Dead Command, publiées 
a New- York, cepeodant que celle de Litna Benamor 
a paru à Boston (2). 

(1) «Meilleures facultés.» 

(2) Il existe une autre version américaine de Los Muer- 
ios Mandan, par Frances Douglas, parue également à New 
York et sous le titre: The Dead Command, comme celle du 
Dr. Goldberg. 



XII 



Le programme «américain» de Blasco Ibâûez en 1914 et 
aujourd'hui. — Zo.y Argonautas.— Suiet et valeur de ce 
roman.— Amour ancien et profond de Blasco pour l'Amé- 
rique. 



Dans l'interview que M. Diego Sevilla avait 
prise à Blasco Ibâfiez pour le n" de Mai 1914 de 
M'itndial Magazine, le romancier déclarait n'être 
venu à Paris que pour y rédiger ses Argonautas. 
Après quoi, il repartirait pour Buenos Aires, où il 
ne ferait qu'un court séjour, puis reviendrait en 
Europe, qu'il abandonnerait, une fois de plus, pour 
TAmérique. La réalisation de ce programme, qui 
nous eût, après un nouveau voyage de documen- 
tation à travers les républiques non encore visitées 
par Blasco, dotés d'un cj'cle de vingt romans amé- 
ricains réunis sous le titre générique: Las NoveJas 
de la Raza (1), a été différée par la guerre, mais 
cette œuvre monumentale, à la gloire de l'Espagne 
et de sa colonisation, n'en verra pas moins le jour, 
simplement dans un ordre différent de celui que le 
maître projetait originairement. Il avait dit, en 
effet, au rédacteur de la revue parisienne de langue 
espagnole, qu'il commencei^ait par l'Argentine, à 

(1) Les Romans de la Race. 



276 V. BLA8C0 IBÂXEZ. SES ROMANS 

laquelle il dédierait plusieurs romans, continuerait 
par le Pérou, auquel il en consacrerait trois, et 
ainsi de suite jusqu'à arriver à Saint-Domingue, la 
première des îles américaines qu'ait rencontrées 
Colomb, qui l'avait appelée La Espafiola: méthode 
qui impliquait donc une marche opposée à celle qui 
présida à la découverte du Nouveau Monde. 

J'ai demandé à Blasco Ibâfiez de me préciser ce 
qu'il en était aujourd'hui de ce plan grandiose et 
les explications qu'il m'a fournies ont été les sui- 
vantes: 

«En 1914, j'avais, très nettement, arrêtés dans 
la tête, trois volumes qui eussent traité de tous 
les aspects de la vie argentine et dont le premier, 
intitulé: La Ciudacl de la Esperanza (1), eût été 
dédié en entier à Buenos Aires; dont le second se 
fût appelé: La Tierra de Todos (2) et eût traité 
de la pampa; dont le troisième, enfin: Los Mur- 
mullos de la Selva (3), eût eu pour théâtre le Nord 
de la République, avec ses fleuves immenses et ses 
cascades merveilleuses, mais eût reflété aussi di- 
vers aspects de l'existence au Paraguay et en 
Uruguay. J'avais également conçu plusieurs volu- 
mes sur le Chili, trois au moins: l'un, traitant des 
déserts patagoniens et de l'archipel de Chiloé; le 
second, se déroulant à Santiago et à Valparaiso et 
le troisième dans les salpêtrières du Nord. Au Pérou, 
je pensais consacrer un nombre d'œuvres égal, dont 
le titre de l'une était déjà fixé: FI Oro y la 
Muerte (4). J'eusse procédé de la sorte avec cha- 
cune des autres Républiques hispano-américaines, 
que je me proposais de parcourir et d'étudier en 

(1) La Ville de r Espérance. 

(2) La Terre de tout le monde. 

(3) Les Murmures de la Forêt. 

(4) L'Or et la Mort. 



ET LE ROMAK DE SA VIE 2T7 

détail. Ces romans eussent été, en même temps que 
des peintures de la vie actuelle, des évocations du 
passé. Vous aurez remarqué que les protagonistes 
de mes Ârgonautas saluent, à la dernière page du 
livre, la Coupole du Congreso (1), dont la perspec- 
tive clôt le fond de VAvenida de Mayo, à Buenos 
Aires. C'est vous dire que, commençant mon cycle 
de romans au Sud, je l'eusse mené jusqu'à la fron- 
tière du Texas et peut-être ne me serais-je arrêté 
qu'à New York. Je n'aurais pas reculé devant la 
grandeur de la tâche, décidé que j'étais alors à 
écrire tous les romans que m'aurait suggérés l'ob- 
servation des réalités hispano-américaines. 20 ro- 
mans, disais-je dans l'hiver de 1914? Ils fussent 
vraisemblablement montés jusqu'à 30. Vous savez 
que je ne suis pas homme à reculer devant la 
grandeur d'une entreprise, quelle qu'elle soit, ni, 
non plus, à m' effrayer devant Ténormité d'un 
travail continu. Mais tout cela, je le répète, se 
passait à une époque oii je pouvais légitimement 
prétendre à fixer l'attention du public européen sur 
des pays trop peu connus de lui et cependant si 
dignes de son attention. Je me flattais d'être le 
premier écrivain dont la plume mettrait à la mode, 
dans la littérature européenne, les narrations de 
cadre sud-américain. La guerre est venue, brusque- 
ment, bouleverser tous mes projets. Qui eût osé 
s'occuper du Nouveau Monde, quand l'Ancien Con- 
tinent se trouvait en proie à la plus horrible des 
convulsions qu'ait, depuis des siècles, connue son 
Histoire? 

«Mes Argonautas, publiés en Juin 1914, dispa- 
rurent dans cette tempête (2), comme tout le vaste 

(1) Palais des Représentants de la Nation. 

(2) Ce roman n'en a pas moins atteint son quarantième 
mille et s'approche rapidement du cinquantième. 



278 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

programme dont ils n'étaient que .Vavant-propos. 
Cependant, au cours de mon voya^^e aux Etats-Unis, 
un journaliste m'ayant demandé si j'avais renoncé 
à reprendre jamais l'œuvre ainsi commencée, je 
n'ai pas hésité à lui dire qu'au contraire, j'enten- 
dais bien ne pas l'abandonner. Seulement, au lieu 
de tracer ces immenses fresques conformément au 
plan arrêté en 1914, celles-ci subiront, dans leur 
coloris et dans Tordre de leur exécution, des modi- 
fications profondes, résultant de ce que ma façon 
de voir les choses américaines a considérablement 
varié, depuis ces sept dernières années. Sans doute, 
les grandes lignes du dessin resteront les mêmes, 
mais, au lieu de commencer a peindre par la gau- 
che, c'est par la droite que j'attaquerai la besogne. 
Ce n'est pas en vain que j'ai parcouru les Etats- 
Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra 
pour les Eépubliques de la Sud-Amérique. Car vous 
me connaissez assez pour ne pas douter que j'aie le 
temps à mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce 
qui m'absorbe et me tient sous son emprise, c'est 
l'Amérique que je viens de voir et dont les impres- 
sions possèdent pour moi la fraîcheur de la nou- 
veauté. C'est pourquoi mon prochain livre, El 
Aga'ila y la Serpiente, traitera du Mexique et do 
ses révolutions. Je dois ajouter que je pressens l'obs- 
cure genèse d'autres œuvres, dont la scène sera 
New York, la Californie et d'autres territoires limi- 
trophes. Retenez bien ceci: que mon programme 
reste le même, que j'aurai simplement changé de 
côté pour l'écrire...» 

Le roman Los Argonavtas ào\i, pour qu'on l'ap- 
précie équitablement, être examiné à la lueur des 
déclarations qui précèdent. Mais, dénué qu'il était 
de iovit prologue y il risquait fort d'être mal compris 
des critiques et tel a été le cas de presque tous 



ET LE ROMANS' DE SA \ÎE 219 

ceux qui ont entrepris d*cn parler. Je n'eu signa- 
lerai ici qu'un seul, mais représentatif: M. Ramôn 
M. Tenreiro, qui exerçait dans les pages de Texcel- 
lent organe mensuel madrilène, malheureusement 
disparu il y a quelques mois: La Lectnra, Entre- 
prenant, donc, de présenter Los Avgonavtas à ses 
lecteurs (1), M. Ramôn M. Tenreiro écrivait ce qui 
suit: «Il y a plusieurs années que Blasco Ibânez ne 
nous donnait plus de romans. Et n'allions-nous pas 
jusqu'à penser, avec chagrin, que l'exercice d'au- 
tres activités avait épuisé en lui le romancier et 
qu'il ne créerait plus jamais d'œuvres qui, tels ses 
récits valenciens, luiraient à jamais, comme des 
soleils, dans le firmament de notre roman provin- 
cial? Or, voici un gros volume portant la signature 
qu'ont rendue célèbre tant d'excellents livres. Il 
serait superflu de dire avec quelle attention et quel 
vif intérêt nous nous mîmes à le lire. La personna- 
lité littéraire de Blasco Ibânez, les influences qui 
ont agi sur lui, l'école à laquelle se rattachent ses 
productions: tout cela était parfaitement défini 
avant que parût ce nouveau roman. Mais, dès ses 
premières pages, nous comprenons que rien n'y 
modifiera le concept ancien du romancier; qu'au 
contraire, ce concept y apparaîtra confirmé et for- 
tifié...» Après ce beau préambule, M. Ramôn M. Ten- 
reiro s'avise de redécouvrir cette vérité d'antan, que 
renforceraient Los ArgonaïUas: que Blasco Ibânez 
est resté à jamais ce disciple de Zola qu'un sophis- 
me, dont l'origine a été exposée plus haut, voulait, 
en Espagne, qu'il efit été a l'origine de sa carrière! 
Mais continuons à traduire le philologue de La Lectu- 
ra, «Après je ne sais combien d'années f^?'cj, ce sont 

(1) La Lectnra, XlVe année, n" 1(38 (Décembre 1914). 
page 46'7. 



280 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

maintenant Los Argonautas qu'on nous offre. Nous 
y restons rigoureusement, plan et détails, dans 
les limites de la méthode naturaliste. Et peut-être 
n'a-t-on pas écrit, dans toute cette misérable année 
1914, de roman qui soit aussi complètement zo- 
lesque..., etc. etc.» 

Rien, en vérité, n'est moins zolesque que l'impo- 
sante masse de Los ArgonoAitas. Dans ces 600 pages 
d'impression dense — matière d'une demi-douzaioe 
de nos actuels romans français à 7,50 — , Blasco nous 
décrit, sans doute, l'existence à bord d'un transa- 
tlantique àeldi Haynturg-Amerika Linie, le Gœthe, 
sur lequel les deux protagonistes — dont l'un n'est 
autre que celui de La Horda, Isidro Maltrana — se 
sont embarqués, à Lisbonne, pour n'en descendre 
qu'au terme du voyage, après deux semaines de 
vie en commun avec la société bigarrée de ces pa- 
lais flottants. Mais il y pose aussi les divers person- 
nages qui, dans les romans qu'il projetait — romans 
cycliques, à la façon de la Comédie Humaine et des 
Roiigon Macqiiart — eussent eu à représenter les 
héros, chacun dans son milieu propre, de ces futu- 
res narrations. Et, enfin, il intercale, sous forme 
de récits dont s'agrémente la longue oisiveté de 
ces jours de totale inaction, un historique enthou- 
siaste et fidèle des principaux épisodes de la décou- 
verte de l'Amérique par Colomb et des premières 
phases de la colonisation de ce pays. Ce roman 
d'une traversée, où les amours alternent avec les 
fêtes, où la misère des émigrants de tous pays con- 
traste avec les folles dépenses des passagers de pre- 
mière, est comme une longue et délicieuse suite de 
conversations sur les sujets les plus variés, que Ton 
n'interromprait que pour assister au défilé cinéma- 
tographique de paysages et d'êtres évoqués avec 
une telle puissance de suggestion, que l'on n'en 



ET LE ROMAN DE SA VIE 281 

conserverait pas une impression plus vive, sem- 
ble-t-il, si, au lieu de réaliser cette croisière dans un 
fauteuil, imoaobile en son cabinet, on l'eût faite sur 
le pont tanguant du Gœthe. Pour écrire ce livre, il 
fallait l'expérience d'un Blasco, acquise au cours 
de ses voyages d'aller et retour d'Europe en Amé- 
rique et vice- versa, dont j'ai parlé dès le chapitre 
I. M. Ramôn M. Tenreiro reconnaissait que «la force 
avec laquelle Blasco Ibànez sait, dans ses narra- 
tions, obliger chaque chose à se présenter à nos 
jeux comme douée de vitalité, n'a pas diminué au 
cours des ans où sa plume est restée sans exercice. 
Il n'est pas un personnage de ce livre — vraie arche 
de Noé, où grouillent toutes les races de la terre — 
qui ne nous apparaisse portraituré au naturel...» 
C'est parfaitement exact, mais il eût fallu ajouter 
que seul un Blasco, familier, à la date où il écrivit 
Los ArgonOyUtas, avec les divers types raciaux des 
républiques de la Sud- Amérique, pouvait en ris- 
quer, sans crainte de tomber dans une odieuse car- 
ricature, le crayon légèrement humoristique et re- 
produire jusqu'aux si pittoresques manières de dire 
par quoi un Péruvien se révèle, après deux minutes 
de discours, distinct, par exemple, d'un Vénézué- 
lien. Ce dernier détail ne sera guère apprécié que 
par ceux des lecteurs étrangers de Blasco Ibânez 
parlant le castillan et ayant eu l'occasion d'enten- 
dre des Hispano-Américains le parler. A la page 264 
du livre, l'un des deux protagonistes espagnols du 
roman fait remarquer à l'autre combien l'apparente 
similitude de l'idiome est en réalité trompeuse. «Les 
premiers jours, dit-il, en les entendant parler, je 
me disais: Nous sommes égaux, à part quehiues 
différences d'accent et de syntaxe... Eh bien, non, 
nous ne le sommes pas, égaux! Comment m'expli- 
querai-je? Les uns et les autres nous jouons du 

36 



282 V. BLASCO IBÂN'EZ. SES ROMANS 

même instrument, mais nous avons une oreille qui 
n'apprécie pas les sons de la même manière. Si, 
par hasard, il m'arrive d'échapper ce qui me semble 
devoir être un trait d'esprit, quelque chose qui, du 
moins en Espagne, passerait pour tel, ces excel- 
lentes dames, mes auditrices, restent insensibles, 
comme si elles ne m'eussent pas compris. Et voici 
que, continuant de parler avec elles, j'émets une 
enfantine niaiserie, une de ces plaisanteries de col- 
lège qui me vaudraient, à Madrid, d'être conspué: 
aussitôt mon public de s'esclaffer sur cette stupi- 
dité et de se la redire, comme si c'était une brillante 
manifestation de talent...!» Et ce n'est point seule- 
ment, en l'espèce, divergence dans l'appréciation 
des sons de l'instrument commun, mais bien oppo- 
sition frappante dans les conditions d'agilité et de 
force de son maniement. «Dans beaucoup de pays 
de l'Amérique latine, les gens parlent avec une 
lenteur pénible, comme si les douleurs d'une sorte 
d'enfantement accompagnaient chez eux la recher- 
che du vocable. Les femmes, spécialement, n'ont 
de corde vocale que pour cinq minutes; après quoi, 
elles se taisent, se contemplant l'une l'autre. Elles 
ne s'animent que lorsqu'il s'agit de «débiner», de 
«peïar>y, quelqu'un, comme on dit là-bas. Mais c'est 
là phénomène oratoire non spécial à l'Amérique, 
mais, hélas! commun a tous les pays du globe... 
S'ils parlent peu, en revanche ils aiment à écouter. 
Cependant, ici encore, leurs capacités auditives 
sont presque aussi limitées que leur puissance ver- 
bale. A la longue, ils se fatiguent d'entendre, bien 
que la conversation les intéresse. On dirait que ce 
qui les offense, c'est d'être demeurés longtemps en 
silence. Et ils s'en vengent en traitant de «raseur», 
de amacaneador»^ celui même dont ils ont demandé 
la parole. Ce que l'on ne comprend pas, ce que l'on 



ET LE ROMAN DE SA VIE 283 

n'aime point, il est entendu, une fois pour toutes, 
que c'est une «macanay> . . .y> (1). Il y aurait toute une 
Anthologie à composer à l'aide d'observations de 
cette nature, extraites des Argonaittas et d'où res- 
sortirait un tableau pittoresque de la «différence 
des humeurs» entre Espagnols et Sud-Américains. 
Et quelle quantité de délicieuses observations 
sur d'autres traits de mœurs, plus spécifiquement 
argentins! Voici, à la page 259, un paragraphe sur 
les conférenciers venus du dehors pour apporter 
la bonne parole européenne à ces traficants du blé 
et de la viande. «Les peuples jeunes possèdent une 
curiosité analogue à celle de ces écoliers appliqués 
et indiscrets qui, après avoir écouté les leçons de 
leurs maîtres, entendent connaître encore les inti- 
mités de leur vie. Les livres et les œuvres d'art en- 
voyés par le vieux monde ne leur suffisant pas, ils 
ont voulu voir de près la personnalité physique de 
leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent à Buenos 
Aires des hommes illustres sous le prétexte d'y 
donner des conférences, en réalité pour satisfaire la 
curiosité des Argentins et l'orgueil des nombreuses 
colonies européennes qui, exhibant et fêtant le 
compatriote célèbre, ont l'air de dire aux autres: 
«Nous ne somones pas des ânes, labourant le sol ou 
rendant derrière un comptoir, noxis autres, et il est 
bon gue ces «créolesy> se convainquent que nous 
avons, chez nous, des «docteur s^) qui V emportent sur 
ceux de leur pays!» Et les Argentins, en apprenant 
qu'est arrivé chez eux l'auteur d'un livre que le 
hasard leur a fait lire il y a longtemps, ou le per- 
sonnage politique dont ils retrouvent chaque matin 

(1) Vocable américain désignant originairement une 
arme de guerre et signifiant aujourd'hui, spécialement au 
Chili et en Argentine, ce qu'en castillan classique on dé- 
nomme ^dis'parate> : soit donc une «niaiserie». 



284 V. BLASCO IBÂN'EZ. SES ROMANS 

le nom dans leur journal, se disent: Allo'iis voir 
quel est cet oisemi-là! Ils sacrifient donc quelques 
pesos pour s'enfermer dans un théâtre de cinq à 
sept, où, bercés par la voix du conférencier, ils 
comparent sa figure aux portraits qui en ont été 
publiés, étudiant la coupe de sa redingote — pour 
en conclure, une fois de plus, qu'en Argentine 
on s'habille mieux qu'en Europe — et vont jusqu'à 
compter le nombre de fois qu'il a bu de l'eau. De 
plus, ils se paient le luxe de le tourner en ridi- 
cule, lui attribuant des anecdotes où on le voit 
stupéfait d'apprendre qu'en Amérique personne ne 
porte de plumes, à la mode indienne. Car il faut 
savoir qu'en ce pays l'on tient beaucoup à ce que 
les Européens continuent à s'imaginer ainsi les 
citoyens argentins, à seule fin de pouvoir se mo- 
quer ensuite, avec une joie enfantine, de l'igno- 
rance crasse des gens du vieux monde... Quant aux 
femmes qui, par curiosité, remplissent les loges, 
elles disparaissent dès la troisième conférence et 
font bien, car elles s'y ennuient à mort. Elles n'ai- 
ment qu'une catégorie de conférenciers: ceux qui 
récitent des vers... Mais il reste les intellectuels du 
pays, les «docteurs», qui assistent avec une hosti- 
lité manifeste à ces lectures; qui, dès l'entrée, se 
disent: Voyons im peu ce que va notis conter le 
monsieur! et qui, à la sortie, protestent en chœur: 
Il n'a rien dit de nouveau; nous n avons rien appris 
de hci, rien, alsoUrnient! Comme si quelque chose 
de neuf était un accident quotidien! Comme si un 
homme, qui avait trouvé quelque chose de neuf dans 
son pays, n'avait qu'à dire à ses compatriotes: ^^^^/i- 
dez un peu! Patience! Je saute dans un transatlan- 
tique et vais conter ma découverte à ces MM. d'Amé- 
rique... Et je reviens, à V instant! Comme si les 
moyens de communication de notre époque et la 



1 



ET LE ROMAN DE SA VIE 285 

diffusion du livre permettaient à quiconque d'aller 
quelque part proclamer une idée de création récente, 
sans qu'à l'instant trente ou quarante individus ne 
protestent: Pardon! Ça, c'est conmU II y a long- 
temps que nous le savions!» 

Voici, encore, a la page 276, un passage sur les 
banques. «Fonder une banque était chose courante 
dans ces pays. Il en naissait une chaque semaine, 
li n'est pas de rue principale de Buenos Aires qui 
n'en possède un certain nombre. L'important, c'était 
de trouver un bon immeuble, de le doter d'un mo- 
bilier anglais «sérieux et distingué» et de comp- 
toirs en acajou brillant. En outre, il fallait une en- 
seigne énorme et toute dorée et aussi des panoplies 
de drapeaux pour les fêtes patriotiques et une fa- 
çade à la merveilleuse illumination nocturne. Le 
capital de début: de deux à trois millions de pesos. 
Vous croyez avoir raison de moi en me demandant: 
Ou est ce capitale II n'y a qu'à faire figurer tous 
ces millions, et davantage encore si on le désire, 
dans les Statîtts et surtout à la devanture et sur 
l'enseigne, en lettres colossales. En réalité, l'on 
commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me de- 
manderez également: Où sont-ils? Il faut compter 
sur les braves gens du Comité Directeur. On trouve 
toujours une demi-douzaine de boutiquiers désireux 
de figurer à la tête d'une banque. C'est une jouis- 
sance que de pouvoir dire aux amis: Ce soir, je 
Sicis en séance au Comité Directeur. Et quelle joie 
aussi d'écrire aux parents d'Europe et aiix nigauds 
du pays sur un papier à en-tête de la Banque, qui 
leur cause du respect par la série respectable des 
millions du capital social et les chiffres mensuels 
d'affaires de l'établissement...» 

Je n'aurais que l'embarras du choix, si je vou- 
lais citer, à côté de ces passages teintés de légère 



286 V. BLASCO IBÂXEZ. SES ROMANS 

et riante satire, des morceaux d'une beauté épique, 
où Blasco, — qui s'est donné la peine d'étudier, dans 
ses moindres détails, l'histoire légendaire de Co- 
lomb, qu'il possède aussi à fond que feu Henry 
Harrisse et que M. Henry Viguaud, — a retracé la 
geste de la découverte du Nouveau Monde et dis- 
sipé mainte absurde légende sur la personnalité 
même de \\<Ar/nirantc^>, de ce prétendu Génois 
dont on ignore, en réalité, à peu près tout de la 
naissance et de la vie, antérieurement à 1492. Mais 
de tels morceaux devraient être traduits sans cou- 
pures et ils sont trop longs pour que je les insère 
dans le présent chapitre. Les réflexions que fait 
Blasco Ibânez, à la p. 3*27, sur ce que coûta a l'Es- 
pagne la colonisation du Nouveau Monde, méritent 
cependant qu'on s'y arrête un instant. Poète dou- 
blé d'un érudit, dont les lectures sont parties des 
ouvrages les plus anciens et les plus rares sur cette 
grande matière si controversée, Blasco peint admi- 
rablement l'immense effort que représentait une 
entreprise civilisatrice allant de l'actuelle moitié 
des Etats-Unis au détroit de Magellan. Certains au- 
teurs étrangers n'ont pas craint d'affirmer qu'en 
trois siècles l'Espagne avait jeté dans ce gouffre 
une trentaine de millions d'hommes. Le chiffre est 
certainement exagéré, mais que l'on songe à l'apport 
de sève européenne que suppose la radicale trans- 
formation du type physique original américain et 
combien les virilités espagnoles durent, pour éclair- 
cir le sang indien de son cuivre autochtone, dépen- 
ser de fougue amoureuse! Si l'Espagne comptait de 
18 a 20 millions d'habitants quand fut découverte 
rAmérique, il est évéré qu'à la fin du XVIP siècle, 
elle n'en avait guère plus de 8 millions et cette 
effroyable régression ne laisse pas de donner à ré- 
flécKir. Mais de quelles tragédies eu mer ne furent 



ET LE ROMAN DE SA VIE 287 

pas victimes ces bandes anonymes d'aventuriers qui 
se confiaient, séduits par l'appât trompeur de riches- 
ses légendaires, a des esquifs de hasard pour franchir, 
sans autres guides que des pilotes de fortune, des 
cartes ridicules et leur boussole, cette «Mer Téné- 
breuse» (1) dont Blasco a si bien représenté l'effroi 
et dont Èoselly de Lorgnes, historien mystique de 
Colomb et de ses voyages traduit en espagnol par 
D. Mariano Juderias Bénder, a dit que tous les 
ouvrages de géographie d'alors justifiaient la fatale 
appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessinées 
autour de ce mot effroyable, des figures si terribles 
que, par comparaison, les Cyclopes, les Lestrigons, 
les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir 
été des créatures charmantes. «Pendant le premier 
siècle de la conquête, écrit Blasco, les aventuriers 
s'embarquaient sur tous les navires venus, vieux 
esquifs à peine radoubés que conduisait un quel- 
conque pilote côtier, décidé lui aussi à tenter sa 
chance. A cette époque, les administrations igno- 
raient les statistiques et il n'était, en outre, pas rare 
que l'on partît clandestinement, sans papiers d'au- 
cune sorte. Personne ne se souciait de la sécurité 
d'autrui. Chacun pour soi et Dieu pour tous! Car 
c'est en Dieu seul que l'on avait confiance et, pour 
le reste, l'on était sans craintes. Une expédition 
commandée par un vieux capitaine des Indes partait 

(1) C'était un dog*me de la religion catholique d'alors que 
la terre était le corps le plus vaste de la création et le centre 
fixe de l'Univers^ le but des mouvements de tous les astres. 
On admettait généralement qu'elle formait un cercle aplati, 
ou un quadrilatère immense, borné par une masse d'eau 
incommensurable—^^ mar de linieblas — ei l'on objectait 
aux déductions de Colomb les Divines Ecritures, qui com- 
parent les cieux à une tente déployée au-dessus de la terre, 
chose impossible si la sphéricité de cette dernière était 
admise! 



288 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

de Cadix pour i'Iie des Perles, sur les côtes du 
Venezuela. Le jour était serein, la mer unie et 
calme. Mais le galion était si désarticulé et pourri, 
qu'il n'avait pas navigué une heure, qu'il coulait à 
fond brusquement, en vue de la ville et que tout 
son équipage périssait dans les ondes. Cette catas- 
trophe fit quelque bruit, parce qu'au nombre des 
victimes se trouvait le fils unique de Lope de Vega 
Carpio, mais combien d'autres tragédies analogues 
sont à jamais ensevelies dans les ondes de la mer 
et de l'oubli!» — Quand on réfléchit à ces causes, 
dont Blasco a si' bien su démêler, pour le lecteur 
non géographe, ni historien de profession, Téche- 
veau embrouillé à plaisir par des pamphlétaires 
pour qui la haine de l'Espagne justifiait tout, sous 
quel jour historique différent apparaît la décadence, 
tant prômée et si peu comprise, de cette grande 
nation! «Notre pays, écrit excellemment Blasco Ibâ- 
nez, est, par son histoire, quelque peu semblable 
à une marmite qui aurait bouilli des siècles et des 
siècles, sans que personne se soit jamais soucié de 
l'écarter du feu pour que son contenu se refroidisse. 
Les grands peuples de l'Europe, après la crise de 
fusion bouillonnante oii se sont mêlées leurs races 
et effacés leurs antagonismes, ont pu se reposer 
dans la paix. Ce repos leur a servi pour se solidifier, 
s'agrandir, pour acquérir de nouvelles forces. L'Es- 
pagne n'a pas connu de tels repos. Durant sept 
siècles, elle a bouillonné sous la flamme des luttes 
de races et des antagonismes religieux. Enfin, la 
fusion des divers ingrédients s'est, tant bien que 
mal, réalisée. La mixture nationale est faite, peut- 
être de mauvaise sorte, mais elle est faite. Il faut 
retirer la marmite du feu pour que son contenu se 
cristallise, qu'il cesse de se perdre en vapeurs 
vaines. Or, c'est à ce moment critique que TEs- 



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ET LE ROirAN DE SA VIE 289 

pagDe découvre les Indes, elle qui, en vertu d'al- 
liances monarchiques, était déjà maîtresse d'une 
moitié de l'Europe! Au lieu du repos nécessaire, il 
va lui falloir bouillonner derechef sous un feu plus 
intense, s'enfler en une expansion folle, absurde, la 
plus extraordinaire, audacieuse et insolente que 
consigne l'Histoire. Une nation relativement petite, 
située à l'un des bouts du vieux monde et qui, de 
plus, avait la prétention de réaliser son unité en 
expulsant de son sein, sous le prétexte de religion 
différente, ceux de ses fils qui étaient hébreux ou 
musulmans, c'est elle qui entreprenait en même 
temps de coloniser la moitié du globe, tout en 
maintenant sous son sceptre de lointains peuples 
d'Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n'étaient 
pas de sa race...!» 

Los Argonavtas, disais-je, ne pouvaient être 
écrits que par le seul Blasco,dont la familiarité avec 
le monde des transatlantiques était avérée par une 
rare pratique. Mais ie tiens à marquer, en outre, 
que, dès son enfance, Blasco Ibâûez ressentit, pour 
les choses de l'Amérique, une curiosité passionnée. 
Il m'a avoué lui-même que «le souvenir de ses pre- 
mières lectures est celui de vieux livres à gravures 
sur bois où étaient narrées les aventures de Colomb 
et de ses compagnons, ainsi que les conquêtes de 
Cortés et de Pizarre». Nul doute que ces impressions 
de jeunesse n'aient été transposées au premier cha- 
pitre de Mare Nostntm, où l'on voit le jeune Fer- 
ragut distraire, dans l'immense «pôrchey) (1) de la 
maison paternelle, ses précoces nostalgies en se 
plongeant dans l'étude d'un «volume qui racontait, 
sur deux colonnes aux nombreuses planches gra- 
vées sur bois, les navigations de Colomb, les guer- 

(1) Grenier, en valencien. 

37 



290 Y. BLASCO IBÀ^^EZ. SES ROMANS 

res d'Hernân Cortés, les exploits de Pizarre, livre 
qui influa sur le reste de son existence» (1). Et 
Blasco a tenu, d'autre part, à m'affirmer que «plus 
encore qu'un Espagnol de la péninsule, il était un 
Hispano-Espagnol, considérant comme sa propre 
maison tous les pays de langue espagnole que 
limitent TAtlantique et le Pacilique». En fait, il 
n'est pas, frris ïos montes, d'autre écrivain pour 
s'intéresser comme lui aux choses d'Amérique et 
les sentir aussi profondément. Et s'il a critiqué si 
rudement l'anarchie mexicaine — en des termes dont 
le lecteur français aura quelque idée en se reportant 
aux extraits de sou livre que M. G. Hérelle a tra- 
duits au n° de Mars 19*21 de la Revve de Genève — , 
c'était que, dans l'excès de son amour, il éprouvait 
comme une colère âpre et désespérée au spectacle 
d'une république qui retournait vers la barbarie, 
quand elle eût dû suivre l'exemple d'autres répu- 
bliques sœurs, qui progressent, elles, visiblement 
vers le plus merveilleux, vers le plus brillant 
avenir. 

(1) }fare Nostrum, p. 17. 



XIII 



Les romaas de «guerre*: Los Cuatro Jinetes del Apocalip- 
sis, Mare Noslrum, Los Enemigos de la Mujer. —Conclu- 
sion: L'œuvre future de Blasco Ibâûez et sa signification 
actuelle dans les lettres espagnoles. 



«Un grand trône était dressé. Un arc-en-ciel 
formait, derrière la tête de cehd qui était assis, 
comme vm dais d'émeraude... Quatre animav.x énor- 
mes et "pourvus chacuyi de six ailes gardaient le 
trône magnifiqiœ. 

y>Et les sceaux du mystère étaient, par V Agneau, 
rompus en présence de celui qui était assis. Les 
trompettes clang or aient pou>r saluer le Iris du 'pre- 
mier sceau, Uun des animaux criait: «Regarde!» 

»Et le premier Cavalier apparaissait, sur ton 
Cheval Blanc. Et ce Cavalier tenait à la main un 
arc. Il avait sur la tête une couronne... C'était La 
Peste. 

yyAu deuxième sceaîi: «Regarde/», criait le se- 
cond animal, roulant des yeux innomlrahles. 

y>Et du sceau rompu issait un Cheval Roxhx. Le 
Cavalier qui le montait Grandissait une géante épée 
au-dessus de sa tête... C'était La Guerre. 

»A%i troisième sceau: «Regarde!», criait le troi- 
sième des animatcx ailés. 

»Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Poicr 



292 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

feser les aliments des hommes. Celui qui ch^vaif- 
chait la lète tenait en main une balance... C'était 
La Famine. 

»Aii quatrième sceau: <.<Regarde.'y>, roci ferait le 
quat r ièm e An im a 1. 

»M c'était un Cheral de couleur hlcme qv.i 
s'élançait. Et le Cavalier qui montait le Cheval 
Même, c'était La Mort. 

y>Et poitvoir leur fut octroyé de faire périr les 
hommes par La Faim, par La Contagion, 'par 
UEpée et par les Bâtes Sa u rages.» 

Ce brelan de sicistres chevaucheurs, disait Lau- 
rent Tailhade dans son article de 1918, fig'urés 
en 1511 a Taube de la réforme par Albrecht Durer, 
— ^jeuue alors et qui, dans les bois «sublimes et 
baroques» de son Apocalypse, déjà préconisait le 
furienx galop des hommes d'armes à travers l'Eu- 
rope du XVI^ siècle — , cette cavalcade réapparaît, 
chaque fois que, sous le vernis mensonger de la 
«ccivilisation;^, de «l'équité», de la ^^science;», la pri- 
mitive barbarie éclate, chez des peuples qui se 
croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers 
féaux de la Béte Humaine, ce sont eux qui, cicq 
années durant, ont, comme aux premiers âges, par- 
couru nos camp^:gnes funèbres, accumulant ruines 
et cadavres sur leur passage, propageant la hideuse 
ivresse du meurtre, l'homicide folie, les haines et 
la cupidité, le tragique appétit de la volupté, du 
sang et de la mort. Ces Cuatro Jinetes del Apoca- 
lipsis, nous tous qui les avons vus poursuivre leur 
galop furieux a l'horizon des Temps Nouveaux 
— identiques a eux-mêmes, tels que les avait rêvés 
le prophète de Nuremberg — et conduire à l'abattoir 
le troupeau des «Ephémères», nous nous devons 
d'être, à jamais, reconnaissants a Blasco Ibaûez 
d'en avoir éternisé, pour notre mémoire, hélas! si 



\ 



ET LE ROMAN DE SA VIE 293 

oublieuse, la sublime et terrible image dans la fres- 
que immortelle où, avec une puissance évocatrice 
restée sans égale, il a retracé les affres de ce drame 
dont la France tressaille toujours et dont les con- 
séquences troubleront longtemps encore l'Univers 
civilisé tout entier. 

Et, puisque nul n'a mieux su l'exprimer que 
Tailhade, pourquoi ne pas lui emprunter encore 
cette courageuse et franche confession: que ce 
n'aura pas été la moindre singularité d'une guerre 
où tout n'était que surprise, étonnement et para- 
doxe — guerre scientifique et forcenée, où le Pri- 
mate cannibale réapparut, déguisé en chimiste, en 
ethnologue, en mécanicien, où la suprématie de 
l'Argent s'affirma par des horreurs laissant fort 
loin en arrière la cruauté des fauves du désert — , 
d'avoir inspiré le plus beau commentaire de ses 
gestes h un écrivain sans attaches autres que sen- 
timentales avec les nations belligérantes. «C'est un 
Espagnol venu a la France non comme, un fils, 
mais comme un ami, qui semble avoir, jusqu'à 
présent, donné le plus beau roman de la guerre, 
l'épopée en prose digne de tant d'héroïsme, d'épou- 
vante, de malheur et de gloire. Cet homme, au nom 
duquel on ne saurait adjoindre sans quelque hésita- 
tion l'épithète &'étravger, a, dans une œuvre que 
sa beauté met a l'abri des vicissitudes communes, 
exprimé ce qui fut le sentiment public chez les peu- 
ples de culture latine au début de la guerre. Haine 
de l'envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le 
triomphe de la justice, dévouement, illusion: tous 
les enthousiasmes et toutes les chimères sont in- 
carnés, ici, dans des êtres qui vivent, souffrent, 
agissent et pleurent comme nous.» 

Qui voudrait achever de se convaincre des dif- 
férences spécifiques qui séparent le faire de Blasco 



294 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

de celui de Zola n'aurait qu'à comparer la manière 
de l'un et de l'autre, dans ce roman et dans Lo, Dé- 
làde. Chez Zola, les monstres — investis, surtout 
a partir de Germinal et de La Bote Humaine, d'un 
rôle prépondérant et symbolique — fussent devenus 
une chimère tétracéphale, des Gorgonnes quadru- 
ples, entités vivantes et agissantes, à la façon de 
la Locomotive de La Bête Hurnaine, de l'Escalier 
de Pot-Bouille, du Paradou de La Faute de VAMè 
Mouret, Chez Blasco, ils servent de fond à la très 
simple et très humaine histoire d'un chef de famille 
français. Desnoyers, transplanté au nord de l'Ar- 
gentine et revenu, après fortune faite, en France 
peu de temps avant qu'éclatât le conflit de 1914. Un 
rameau détaché de son arbre généalogique s'est 
greffé sur une souche allemande, la sœur cadette 
de sa femme, fille d'un richissime esta)iciero argen- 
tin, Madariaga, ayant épousé le jeune Allemand 
Karl Hartrott, qui l'avait séduite. Ainsi posé, le 
drame se déroule dans sa logique nudité. Marcel 
Desnoyers, l'ancêtre, le paterfamilias, qui déser- 
tait en 1870 pour conquérir, dans la pampa, grâce 
à son mariage, une fortune princière, connaît, de- 
vant la furie et l'emportement guerriers de la jeu- 
nesse française, un immense regret de ne pouvoir 
endosser le harnais des poilus. Son fils aîné, Ju- 
lio, jusqu'à la guerre s'était borné à «peindre les 
âmes», à cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Jo- 
conde, c'était une certaine Marguerite Laurier, 
femme divorcée d'un ingénieur, propriétaire d'une 
fabrique d'automobiles de la banlieue parisienne, 
qu'il avait épousée à 35 ans, alors qu'elle n'en avait 
que 25, et dont la vertu n'avait pas su résister aux 
grâces de ce parfait danseur de tango, si bien que 
le pauvre Laurier, averti du scandale par quelque 
bon camarade, avait fini par surprendre sa femme 



ET LE ROMAN DE SA VIE 295 

dans un de ses rendez-vous d'amour, et, renonçant 
à tuer le jeune gandin, s'était borné à renvoyer 
chez sa mère la trop volage épouse. Né Argentin, 
Julio eût pu rester tranquillement a Paris durant 
toute la guerre. Le sang français fut plus fort. Il 
s'engagea dans un régiment de ligne, fut blessé, 
gagna les galons de sous-lieutenant et fut tué dans 
une offensive, en Champagne, au moment où il 
allait passer lieutenant et était proposé pour la Lé- 
gion d'Honneur. «Comme la guerre, observait Tail- 
hade, est par essence civilisatrice, l'épouse adul- 
tère, Marguerite Laurier, consciente, enfin, de ses 
devoirs, regagne le domicile conjugal, près de 
l'homme — aveugle de guerre, ou peu s'en faut — 
qu'elle minautorisait. L'épisode est touchant. Il 
aurait pu dériver dans le comique, entre les mains 
d'un conteur moins adroit que Blasco Ibânez. 
Emouvoir avec un récit dont le point de départ 
prête à rire, c'est cela même qui fait la gloire du 
poète. Hugo a déchaîné Ruy Blas sur la donnée hi- 
larante des Prêcienses Ridicules. y> 

Les Desnoyers possédaient à «Villeblanche-sur- 
Marne», à un peu plus de deux heures de chemin 
de fer de Paris, un merveilleux château historique, 
qui leur avait valu l'amitié d'un châtelain voisin, 
ex-ministre, le sénateur Lacour, dont le fils, Renë, 
héros, lui aussi, de la guerre, finira, amputé du 
bras gauche et une jambe ankylosée, par épouser 
Chichi, sœur unique de Julio Desnoyers. Lors de la 
retraite de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait 
laissé une baignoire en or massif — emblème et 
honte à la fois de sa fortune de millionnaire — dans 
son manoir, eut la folle idée de vouloir aller la sau- 
ver des déprédations boches, et c'est à cet incident 
que nous sommes redevables des plus belles pages 
du roman: celles des chapitres III et V de la Dcm- 



296 V. BLASCO IBÂXEZ. SES BOMAKS 

xième Partie: La Retraite et U Invasion. Il im- 
porte, pour bien comprendre l'exactitude de ces 
peintures, de se souvenir de ce qui a été dit précé- 
demment, au chapitre VII, des voyages de Blasco 
Ibâîiez au front, alors que les traces de la bataille 
qui sauva la France y étaient encore fraîches et 
comment l'auteur put y recueillir, au Quartier- Gé- 
néral de Franchet d'Esperey, plusieurs témoignages 
directs sur l'énorme choc entre les deux armées. Ce 
sont ces particularités, uniques, qui lui ont permis 
de reconstituer la réalité, de même que la descrip- 
tion du «centaure» Madariaga et de la vie dans son 
estancia, au chapitre II de la Première Partie, 
n'eût jamais été possible, si Blasco n'avait pas vécu 
lui-même une vie semblable en Argentine, lors 
de sa période colonisatrice. Sa germanophobie, an- 
cienne et invétérée, lui a, d'autre part, servi admi- 
rablement dans l'invention de maints personnages 
secondaires (1). Qui oubliera jamais ce type déli- 
cieux de pédant boche qu'est le cousin germain de 
Julio Desnoyers, Otto von Hartrott, qui préconise 
la domination du Germain dolichocéphale sur les 
peuples dont le crâne a le malheur d'être autrement 
constitué, attestant Broca, Hovelaque, Letourneur 
ou Gobineau pour légitimer le meurtre, l'incendie 



(1) J'ai suffisamment caractérisé rantigermanisme de 
Blasco Ibàilez, d'autant plus méritoire si on le compare à 
celui d'autres amis de la France en Espagne, Pérez Galdôs, 
par exemple— pour ne citer que le plus illustre d'entre les 
morts. J'ai traduit et commenté en 1906, dans le Bulletin 
Hispanique, une lettre de lui à lui organe allemand de Ber- 
lin {Bas Litterarische Echo, 1905, n° 15), où se trouvait cette 
phrase: «Nous vénérons l'Allemagne à cause de sa puissance 
politique et militaire, à cause de son grand capital intellec- 
tuel. Nous voyons en elle le foyer auguste de l'Intelligence, 
où tout progrès scientifique, toute grandeur intellectuelle 
résident...* {Bul Hisp., t. VIII, p. 328.) 




PORTRAIT DE BLASCO PUBLIÉ PAR LES JOIRNAIX 

DE NEW YORK, A I/OCCASION DE SON VOYAGE AUX 

ETATS-UNIS 



ET LE ROMAN DE SA VIE 297 

et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott 
n'est-elle pas aussi admirablement prise du réel, 
junkers fanatiques de la chose militaire qui mar- 
chent à la tête de leurs «pantins pédants» comme 
les maigres hobereaux de Heine? Et faut-il évoquer 
la silhouette de ce commandant Blumhard, père de 
famille aussi tendre que violateur homicide, per- 
sonnage de Hermann %ind Dorothea en même temps 
que de Justine, ou eacore de Son Excellence le 
Général Comte de Meinberg, esthète aux mœurs 
thébaines qui dut s'asseoir, aux bons temps de Guil- 
laume, à la Table Ronde d'Eulenburg et qui, com- 
posant des ballets, se plaît également à fusiller les 
leunes hommes convaincus de laideur? Planant au- 
dessus de ces figures, amères ou repoussantes, le 
nihiliste Tcherkoff et l'artiste Argensola déduisent 
la philosophie et la doctrine de ce roman, où l'ar- 
mature du récit, la mise en jeu de Faction, l'ordon- 
nance des plans révèlent la plus incomparable des 
maîtrises. Jamais les épisodes ne traînent en lon- 
gueur. Ils s'incorporent, ainsi que les paysages, à 
la principale action. Ils sont la pulpe même et la 
chair, non pas le simple ornement, du récit. 

Laurent Tailhade terminait son article d'Hispa- 
nia en se gaussant de la partialité, ou de l'étroitesse 
d'esprit du professeur anglais James Fitzmaurice- 
Kelly, lequel reprochait, indirectement, à Blasco de 
travailler «pour l'exportation». Tailhade eût, sans 
nul doute, accentué Tironie, s'il eût su que cet illus- 
tre hispanologue de Londres se trouvait, à son insu, 
avoir fait chorus avec le représentant, à l'Académie 
Espagnole, de ces germanophiles transpyrénaïques 
dont les patronymiques ornèrent, en Octobre 1916, 
les colonnes dCAmistad His^ano Germana, et dont la 
haine de la France n'a eu d'égale, tout au long de la 
guerre, que la pitoyable cécité intellectuelle. C'est 

38 



298 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

au tome II de Crîtica Efimera (1) que remployé de 
ministère Don Julio Casares — critique littéraire qui 
obtint, naguère, un succès de scandale, en traitant, 
dans son volume: Critica Forma, de plagiaires 
les écrivains rattachés à la période de rénovation 
de 1898 — a réimprimé un article où il croyait du 
dernier fin d'écrire que Los Ciiatro Jinetes del Apo- 
caïipsis avaient d'abord été rédigés en français, 
puis traduits en espagnol, et où. il définissait ce 
roman: <mua torjpe é inso portable recopilaciôn de 
citant el odio y la ignorancia han escrito recien- 
temente contra xma de las naciones mds cuit as de 
Europa» (2). Mais à quoi bon s'attarder à de telles 
pauvretés? Le succès inouï de Los Cuatro Jinetes 
del Apocalipsis a dépassé les espoirs même les plus 
optimistes. Au dire de The Illustrated Londen 
News (3), la 200^°^^ édition anglaise en aura été 
épuisée avant que fussent satisfaites les demandes 
en cours, émanant de lecteurs dispersés à travers 
le monde, et cet organe ajoutait, je tiens à le ré- 
péter, que: «it is said to hâve leen more widely 
read than any printed worh, with the exception oj 
the Billey> (4). Car cette comparaison avec la Bible, 
— dont présentement la Société Billiqv.e a édité des 
versions en 500 langues ou dialectes, aux noms 
inconnus de l'immense majorité des mortels — ne 
laisse pas d'être fort caractéristique. Leur popularité 

(1) (Con iina carta de Palacio Valdés), Madrid, 1919, Car 
lleja, p. 83-86. 

(2) «Une maladroite et insupportable compilation de tout 
ce que la haine et Tignorance ont écrit récemment contre 
une des nations les plus civilisées de l'Europe.» 

(3) Article déjà cité , vol. 158. n° 4.269, 12 Février 1921 : A 
& 500.000 flm with 12.000 per/ormers: «The Fovr Eorse- 
men of the Apocalypse.» 

(4) Cette suggestion a été reproduite par le journal EX' 
celsior, n" du vendredi 18 Février 1921, p. 4. 



I 



ET LE ROMAN DE SA VIE 299 

ira croissant encore avec le temps et il n'y aura 
pas de coin de l'Univers oii elle ne pénétrera, avec 
le merveilleux film que la Métro Pictures Asso- 
ciation vient de réaliser et dont toutes les scènes 
ont été tournées au pied des montagnes de San 
Bernardino, cette ville do la Californie du Sud fon- 
dée en 1851 par les Mormons et qui s'est si rapide- 
ment développée, en sa qualité de centre d'un dis- 
trict prodigieusement riche en fruits. Ce film, qui 
laisse loin derrière lui l'informe essai tenté à Paris 
en 1917 et qui portait le titre: Dclout les Morts! et 
la mention: «Inspiré du roman de M. Blasco Ild- 
nez Les Quatre Cavaliers de VA'pocalyiose.,.y> (1), a 
coiité à la Métro Pictures Association la bagatelle 
d'un demi-million de Livres et aura battu le record 
de rindustrie cinématographique aux Etats-Unis. 
Mare Nostrum sera le seul des trois romans de 
«guerre» de Blasco Ibânez que le public français 
— le public anglo-saxon a fait à Our Sea (2) une 
fortune presque égale à celle des Four Horsemen — 
connaîtra dans son intégralité, puisque les Quatre 
Cavaliers de V Apocalypse et Les Ennemis de la 
Femme lui auront été présentés avec de sensibles 
mutilations et même — du moins le premier — de 
regrettables remaniements. Sa traduction, que j'ai 
entreprise, est assez avancée et verra le jour cette 
année même. C'est incontestablement un chef-d'œu- 
vre et, je le crois, le chef-d'œuvre de Blasco Ibanez. 



(1) Le film de Sangre y Arena, tourné également en 1917, 
mais en Espag-ne, vient d'être détruit pour être remplacé 
par une nouvelle production américaine, après qu'aura été 
joué, sur un des plus grands théâtres de New York, le 
drame tiré de ce célèbre roman taiiromachique par un au- 
teur américain fort connu. 

(2) A l'heure présente, il s'en est vendu plus de 500.000 
exemplaires et l'édition espagnole en est au 60*me mille. 



300 V. BLASCO IBAnEZ. ses romans 

La mention de date mise à la page finale, qui est 
la page 446, dit: «Paris, Agosto-Dicieinhre 19 17.» 
Mais le livre fut commencé en réalité à Nice en Jan- 
vier 1917 et Blasco dut en interrompre la rédaction 
jusqu'en Août de la même année, pour vaquer a ses 
campagnes de propagande en faveur de la cause 
alliée. A sa publication, un des Directeurs du Bel- 
Jeiin Risjjaniqiie. M. G. Cirot, professeur d'espagnol 
à l'Université de Bordeaux, qui. mobilisé, y signait 
alors: St-C, — et dont j'ai cité plus haut le livre sur 
l'historien Mariana — écrivit, dans le n° de Janvier- 
Mars 1918 de cette revue, une note dont je crois qu'il 
ne sera pas superflu de reproduire le texte: «Mare 
NosTRUM, par V. Blmco llâîiez. — L'ironie tragique 
du titre annonce la pensée de l'œuvre. L'un des ro- 
manciers les plus en vue de l'Espagne, l'auteur de 
La Barraca^ de FI or de Maya, de Oanas y Barro, 
auquel le traducteur de D'Annunzio n'a pas dédaigné 
de consacrer l'effort de son rendu exact et limpide. 
a senti son âme, celle de sa race, frémir sous l'ou- 
trage répété, systématique et calculé, que les Alle- 
mands se disent obligés de commettre par la néces- 
sité de se défendre. C'est au moment où le nombre de 
bateaux espagnols coulés passait la soixantaine, que 
M. Blasco Ibàûez a lancé ce manifeste émouvant, 
rédigé suivant la formule de son art méthodique, 
avec toute la puissance émotive d'une imagination 
exercée par tant d'activité antérieure, excitée par 
un spectacle si terrifiaut, si honteux. Sans doute, 
il a ménagé les susceptibilités de ses compatriotes, 
les siennes propres, en faisant, du héros de cette 
triste histoire, le jouet d'une femme, non un sala- 
rié. Comme le personnage homérique dont il porte 
le nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine 
espagnole, est fasciné par une Calypso qui le re- 
tient loint du foyer, ae la patrie et du devoir; 



ET LE ROMAN DE SA VIE 301 

mais sa destinée est plus lamentable. Il ne reverra 
pas son fils, victime des pirates que lui-même a 
ravitaillés. Il ne reverra qu'une épouse en larmes, 
méprisante et froide. Lui-même finira, frappé 
comme son fils, après avoir racheté héroïquement 
sa faute, si bien que la pitié efface la honte. Il n'y 
en a pas moins, dans ce romanesque récit, une ré- 
probation synthétique de tout un ensemble de faits 
dont l'histoire multiple ne peut s'écrire et ne s'écrira 
probablement jamais, parce qu'il y a des choses 
qu'il vaut mieux, dans l'intérêt de l'avenir, ne pas 
retracer, même sur le sable... A moins que ne perce 
quelque jour la vérité, provoquant un scandale sa- 
lutaire et réparateur, découvrant, dans la réalité 
autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, 
combien moins sympathique et moins excusable! 
Quoi qu'il en soit, c'est un honnête homme qui 
parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer 
le jugement, peut-être encore flottant, de ses conci- 
toyens. C'est un homme aux idées généreuses. Vox 
clamantis in désert of Non, elle trouvera un écho, 
cette voix, comme celle de D'Annunzio, dans la 
patrie inquiète et humiliée...» (1). 

(1) L'écho espagnol retentit, faiblement, dans une revue 
d'intellectuels temporairement disparue, après avoir été ru- 
dement persécutée par le gouvernement espagnol. Au n'IôT 
d'Fspana, 1918, p. 12, M. Diez-Canedo affirme que le «prin- 
cipal mérite de Blasco Ibâîiez est d'avoir écrit de près et 
d'avoir suivi dès Torigine, avec un fervent esprit d'amour 
pour la justice, le développement de la lutte actuelle, ce qui 
lui a permis de toucher, dans son livre, l'aspect qui affecte 
le plus l'Espagne»-. Cette douloureuse réalité, M. Diez-Ca- 
nedo a eu le courage de révoquer. «La voix du romancier 
s'élève avec toute la solennité de Theure et prononce les 
paroles qui vont au cœur de tous. Ces paroles, elles sortent 
aussi du cœur de beaucoup. Mais les recueillir et leur con- 
férer Texpression définitive, c'était là mission propre à l'au- 
teur. Blasco Ibâûez leur a donné une vibration adéquate et 



302 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

La Calypso qui fait qu'Ulysse Ferragut aban- 
donne le chemin du devoir et sert, encore que pas- 
sagèrement — mais suffisamment pour que sa félo- 
nie entraîne la mort tragique de son propre fils, 
que M. Edmond Jaloux n'eût pas dit «sentir son 
feuilleton» (1), s'il eût assisté, comme Tauteur de 
ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la 
piraterie sous-marine allemande en Méditerranée — 
la cause du Boche en ravitaillant un de leurs Un- 
terseébôte, Blasco Ta appelée du nom mythologique 
de Freya, la Vénus nordique qui a donné son nom 
au vendredi — Veneris Dies: Freitag, c'est-à-dire 
Tag der Fria, ou Freia — des Allemands. Et, ici, la 
supposition se présente à Tesprit que l'auteur ait 
songé, pour créer ce type, à la célèbre espionne 
Mata Hari, de son véritable nom Margareta-Gertrud 
Zelle, arrêtée en France le 13 Février 1917, con- 
damnée à mort le 24 Juillet de la même année et 
fusillée en Octobre à Vincennes — tout cela bien 
après que, dans FI Llleral madrilène, un journa- 
liste espagnol l'eût signalée, dans un article inti- 
tulé: La dama de las pieïes Mancas, à la vindicte 
des Alliés, comme étant a la solde des ennemis de 
leur cause en Espagne. Franchissant la distance 
périlleuse et tentante qui sépare la simple hypo- 
thèse de la catégorique affirmation, l'on voit, en 
effet, l'hispanologue italien Ezio Levi écrire, dans 
le Marzocco du 9 Janvier 1921, que «il fatto da 
croaaca da cui trae inspirazione Vidtimo (sic) ro- 
manzo di Vincenzo Blasco-Iddfiez, è lo spionaggio 
délia lallerina Mata-Hari, il suo processo davanti 

tel est le suprême mérite de son œuvre, qui gardera, entre 
toutes celles qu'il a écrites, cette vertu souveraine: d'avoir 
associé, aux jours les plus douloureux, à l'universelle cla- 
meur le cri de l'Espagne blessée...» 
(1) Article cité. Revue de Paris du 1er Août 1919. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 303 

al consiglio di giierra di Parigi, la sua fucilazione 
nel forte di Vincennes» (1). En vérité, rien n'est 
moins exact et j'ai écrit, dans La PvMicidad de 
Barcelone (2), un article spécial pour dissiper cette 
légende, établissant que, «lorsque Blasco com- 
mença la rédaction de Mare Nostr^im, personne 
— sauf quelques rares agents de nos services d'in- 
formation étrangère — ne connaissait cette dan- 
seuse et que le maître développa la trame de son 
récit sans penser le moins du monde à elle. Ce ne 
fut que lorsqu'il approchait de la fin qu'on fusilla 
l'espionne. L'auteur songea alors à profiter de cette 
coïncidence tragique et c'est ainsi qu'il fit fusiller 
sa Freya, qu'originairement il entendait tuer de 
tout autre façon. 11 était allé voir l'avocat de Mata 
Hari, maître Clunet, son ami, qui lui conta la scène 
finale, dont il avait été témoin et que le romancier 
transcrivit presque textuellement pour son dou- 
zième et dernier chapitre. C'est lii tout ce que Mare 
Nostritm a à voir avec Mata Hari. Le reste, soit 
donc presque tout le roman, est sans relations 
aucunes avec la Zelle. Ni Blasco Ibânez, ni per- 
sonne ne la connaissait alors comme agent à la 
solde des Allemands en pays belligérants et neu- 
tres et il n'aura pas été superflu de fixer ici ce point 
délicat de controverse littéraire. Du reste, il suffi- 
rait de lire le livre pour se convaincre que Freya 
est une quelconque espionne, une espionne, ris- 
querai-je de dire, «aquatique» et qui, en tout cas, 
n'est point danseuse de métier.» 

De génération en génération, les Ferragut ont 

(1) «Le fait divers dont s'inspire le dernier roman de 
Vicente Blasco Ibânez est l'espionnage de la danseuse Mata 
Hari, son procès devant le conseil de guerre de Paris et son 
exécution au fort de Vincennes.» 

(2) N" 296, jeudi 10 Février 1921: Sobre Blasco Ihmez. 



304 V. BLASCO ESiNEZ. SES KOMAîîS 

été marins. En vain, le grand-père a-t-il envoyé a 
r Université l'oncle Antonio pour en faire un méde- 
cin, un «seTior de tierro. adentroy) (1). Le Docteur 
est un homme de mer. On l'appelle le Triton et son 
plus grand plaisir est de se livrer à la pêche et à des 
fugues en Méditerranée sur les vapeurs qui veulent 
bien l'accueillir. En vain, le père Ferragut, notaire 
à Valence, veut-il que son fils Ulysse suive la car- 
rière paternelle. Ulysse obéit à l'appel de son sang 
et sera marin, en dépit de tout et de tous, même de 
sa femme, Cinta Blanes, et du fils qu'elle lui donna, 
Esteban. Cet Ulysse catalan eût pu répéter ce que 
Dante avait mis sur les lèvres de l'autre, le fils de 
Laërte: 

Ne dolce^za difglio, ne la pieta 
Del recchio padre, ne il deàito amore 
Lo quai dotea Pénélope far lieta, 

Yincer potero dentro a me Vardore 
Ch'V ebài a divenir del mondo esperto, 
E degli zizj umani e del valore: 

Ma misi me per Valto mare aperto 

Sol con nn legno, e cou qv.ella compagna 

Picciola, dalla quai non fui déserta... (*) 

Le «sol con un legnoy> dantesque doit s'entendre 
d'une fragile tartane, vite échangée contre un voi- 
lier, qui cède à son tour la place à un vapeur, jus- 
qu'à ce que, de fortune en fortune, la déclaration 

(1) «Un monsieur de l'intérieur des terres.» 

(2) Inferno, XXVI, 94-102. «Ni la douceur diin fils, ni la 
pitié d'un vieux père, ni l'amour dû, qui devait rendre Pé- 
nélope joyeuse, ne purent vaincre au-dedans de moi l'ardeur 
que j'eus à explorer le monde et à connaître les vices des 
hommes et leurs vertus: mais je me lançai à travers la 
grande mer ouverte (la Méditerranée, par opposition à la 
mer loiiienne), seul sur un navire, avec ma petite troupe, 
de laquelle je ne fus pas abandonné...» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 305 

de guerre trouve Ulysse Ferragut, devenu riche 
armateur, à bord du Mare Nostrum, acquis en 
Ecosse. Les hostilités multiplient les trafics mari- 
times des neutres et leurs profits. Ulysse est en 
train de réaliser des gains fabuleux, lorsqu'un acci- 
dent survenu dans les eaux de Naples à son navire 
l'immobilise sur ces rivages enchanteurs, où, errant 
un jour à travers les ruines de Pompéï et les rose- 
raies de Pesto, le sourire de la fatale Freya fait de 
lui l'esclave de cette aventurière allemande. Le 
loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Péné- 
lope, file sa laine en l'attendant et il ne vit plus 
que pour la Circé parthénopéenne, dont le mysté- 
rieux passé est pour lui un attrait de plus. Il n'ap- 
prend sa véritable qualité d'espionne au service au 
Kaiser que lorsqu'il est trop tard pour réagir et 
peut-être consentirait-il à mettre le Mare Nostrum 
au service de l'Allemagne, si son second, l'honnête 
Toni, dans un élan d'honneur outragé, n'emmenait 
le navire à Barcelone. Mais, sur un voilier, il ira 
approvisionner de benzine, dans les eaux des Ba- 
léares, un sous-marin allemand. C'est lors que, de 
cette moderne Odyssée, surgit Télémaque en la 
personne d'Esteban Ferragut. Le jeune homme, 
affolé par Pabsence totale de nouvelles paternelles, 
a su, grâce à Tôni, qu'une mauvaise femme retenait 
captif, à Naples, le capitaine du Mare Nostrum et 
s'est bravement rendu en cette ville pour l'y cher- 
cher. Ne l'y ayant point trouvé, il revient'en Es- 
pagne sur un vapeur français et y périt torpillé 
par le même sous-marin que la tranison de Fe- 
rragut a peut-être alimenté d'essence. La déclara- 
tion de guerre de l'Italie à l'Allemagne, qui ramène 
à Barcelone le père enfin dégrisé, fait que celui-ci 
apprend en cours de route la catastrophe où a péri 
son enfant. Désormais, il n'aura plus qu'un pensée: 

39 



306 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

la veDgeance. Sou navire est mis au service des 
Alliés et court les mers, chargé d'armes et d'explo- 
sifs, cepeudant que Freja, qui ressent pour Ferragut 
le premier amour profond de sa yie, s'emploie vaine- 
ment à le sauver des représailles boches. Mais, entre 
ces deux êtres, s'est, désormais, interposée l'image 
d'un mort et Ulysse, dans une entrevue qu'il a avec 
Freja à Barcelone, centre, je l'ai dit, des intrigues 
sous-marines allemandes, va jusqu'à frapper bruta- 
lement Tespionne qui, désespérée, abandonnée par 
les siens, va se faire prendre en France et mourir à 
Vincennes, pour, du seuil d'Adès, appeler à elle 
l'amant soumis d'autrefois. Et, en effet, le Mare 
Nostrum saute, torpillé, en vue des rivages riants 
de la côte levantine, à la hauteur de Carthagène, et 
les flots de la Méditerranée se referment, indiffé- 
rents et silencieux, sur cette catastrophe semblable 
à tant d'autres en ces années d'épouvante, et bien 
faite pour qu'on lui applique encore les vers qui, 
dans YInferno, closent — en conformité avec les di- 
res de Pline et de son compilateur, Solinus — le récit 
du vieil Ulysse: 

yoï ci aUegrarnmo, e iosto iomo inpianto; 
Chè dalla nnora terra un iurho nacque, 
E percosse del legno il primo canto. 

Tre tolU ilfe'girar cou tutte Vacque; 

Alla quartà lerar lapoppa in suso. 

E la prora ire in giù, coin alirui piacque, 

Injin che V marfu sopra noi richiuso (i). 

(1) XXYI. 136-142. «Nous nous réjouîmes, et cela tourna 
vite en pleurs: car, de cette nouvelle terre, naquit un tour- 
billon, qui frappa la proue du navire. Trois fois, il le lit tour- 
ner avec toutes les vag-ues; à la quatrième, il mit la poupe 
en Pair et la proue en bas, comme il plût à Dieu. Jusqu'à 
ce que la mer se fat sur nous refermée.» 



j 



ET LE ROMAN DE SA VIE 307 

Ce serait commettre un erreur grossière que de 
voir en Mare Nostrum un roman d'amour. Dans 
cette mâle Odyssée catalane, ce ne sont ni Circé, 
ni Pénélope qui donnent le ton. Le héros, c'en est 
le Ferragut dont la mort glorieuse ne signifie pas 
la défaite, mais présage, au contraire, cette victoire 
gagnée à travers tant de douleurs, de larmes et de 
sacrifices. Mare Nostrum est une œuvre énergique, 
où transparaît l'invincible personnalité de l'auteur, 
de ce héros d'action et de pensée pour qui la vie 
n'est pas un paradis terrestre où se nouent des 
idylles, mais un vaste champ de bataille où les 
forts, s'il leur arrive de devoir céder, ne s'avouent 
jamais vaincus, parce qu'ils professent la philo- 
sophie des Surhommes, pour lesquels notre passage 
ici-bas n'est que le moyen de faire triompher une 
volonté de puissance. Et, dominant cette virile 
poésie, il en est une autre, plus irrésistible parce 
que purement physique: la poésie de la mer. J'ai 
déjà dit que personne, avant Blasco, n'avait célébré 
aussi éperdument la Méditerranée. Quand Ferragut, 
dans l'attente de sa maîtresse, à l'Aquarium de 
Naples, distrait ses nostalgies en déroulant le mys- 
tère des profondeurs marines, la prose du romancier 
acquiert cette splendeur épique qu'avaient déjà les 
pages des Argonantas où sont évoquées les errances 
de Colomb et le calvaire des premiers conquistadors. 
Du vieux Cadmus à la mitre phénicienne au Niçois 
Masséna, ce Fils aimé de la Victoire dont la bonne 
étoile s'éclipsa au Portugal en 1810, c'est toute 
l'histoire maritime méditerranéenne, toute la gloire 
de Vhomo mediterraveus qu'a, mieux qu'écrite, 
chantée Blasco. Et à l'heure où je rédige ces liprnes, 
sous le pâle et grisâtre ciel d'un village de Bour- 
gogne Champenoise, songeant à ces fresques ad- 
mirables de Mare Nostrum, je vois l'hivernale 



308 V. BLASCO IBÀXEZ. SES ROMANS 

pénombre céder la place aux horizons ensoleillés du 
Midi efc je sens, à travers la brume glaciale de l'Est, 
comme Dasser Tâcre et salubre brise des rivages 

i , o 

heureux de la mer latine. 

J'ai demandé à Blasco de me dire dans quelles 
conditions il avait écrit Los Enem igos de la Mujer. 
«Je dus, m"a-t-ii déclaré, passer, comme vous le 
savez, les derniers mois de la guerre sur la Côte 
d'Azur pour refaire une santé gravement compro- 
mise par des excès de travail de quatre années. 
Les médecins m'avaient rigoureusement prescrit 
de m'abstenir de toute occupation mentale. Mais il 
me semble ne plus vivre, lorsque mon activité 
doit chômer. Les jours de paresse, j'ai Tair hon- 
teux et confas de quelqu'un dont la conscience 
ne serait pas tranquille. Au bout de quelques se- 
maines de ce repos forcé, je sentis la nécessité de 
composer un nouveau roman et c'est ainsi que 
— lentement, a cause d'un état physique précaire — 
j'écrivis mon livre. Par un étrange phénomène, à 
mesure que j'avançais dans la composition, je sen- 
tais ma santé se fortifier et quand j'en eus achevé 
le dernier chapitre, rien, désormais, ne s'opposait à 
ce que je songeasse aux préparatifs de mon voyage 
aux Etats-Unis. Los Encraigos de la Mujer ont donc 
été rédigés a Monte-Carlo, où j'ai résidé une année 
entière et si j'y suis resté la paix signée, c'est que 
je tenais à terminer cette œuvre à l'endroit même 
où s'en déroulait l'intrigue.» 

Je ne sache pas qu'il existe — et cependant le 
nombre des romans dont l'action se passe dans la 
Principauté est considérable — d'ouvrages d'imagi- 
nation où le milieu monégasque ait été reconstitué 
de façon plus parlante, en sa phase de guerre, 
qu'aux chapitres IV, VI, VII, VIII et XII des Enne- 
mis de la Femme, Mais le but de Blasco, en compo- 






ET LE ROMAN DE SA VIE 309 

sant ce volume, était tout autre que de se livrer à 
des fantaisies de peintre et de satirique. Son dernier 
roman est le livre des égoïstes, des jouisseurs qui 
surent, pendant presque tout le cours de la tragé- 
die, rester en marge des événements, continuant, 
dans l'un des plus beaux recoins du globe et à quel- 
ques centaines de kilomètres du sanglant abattoir, 
leur existence vide de toujours jusqu'à ce que, 
touchés par la grâce, les plus représentatifs d'entre 
eux se jetèrent, à leur tour, dans la mêlée, pour en 
sortir meurtris de corps, mais rajeunis d'âme et 
devenus d'autres hommes. Le Prince Miguel-Fédor 
Lubimoff était fils d'un général de Don Carlos, Don 
Miguel Saldaûa, marquis de Villablanca, dont la 
participation à la dernière guerre carliste — déclarée 
sous le prétexte de l'élection du Duc d'Aoste au 
trône d'Espagne en 1871, puis de la proclamation 
de la République en 1873 — eut pour conséquence, 
à l'échec final de celle-ci en 1876, l'exil de ce per- 
sonnage à Vienne, d'où, lors de la guerre Russo- 
Turque, il passa en Russie pour épouser, à Pé- 
tersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une 
neurasthénique qui finira ses jours a Paris, rema- 
riée, après veuvage, à un gentilhomme écossais. 
Lubimoff fils, qui a gaspillé sa jeunesse dans les 
plus folles aventures, se trouve, lorsqu'éclate la 
guerre et près de la quarantaine, à la tête d'une for- 
tune déjà fort ébréchée et que les événements de 
Russie compromettront très sensiblement. Ce mé- 
lange hybride de Slave et de Latin, blasé mais non 
déséquilibré, s'est réfugié dans la splendide villa 
qu'il possède à Monte-Carlo, la Villa-Sirena, où il 
a résolu, en raffiné qui sait que la femme est cause 
de tout mal — mais aussi de tout bien — entre les 
hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, 
une sorte d'existence cénobitique où tous les vices 



310 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMANS 

seront permis, sauf celui qu'à la p. 303 du livre Ton 
définit: «la ïmica emlriagiiez interesante de nv.estra 
existenciayy (1). Ces parasites constituent un autre 
brelan, moins redoutable certes que celui évoqué 
par Durer, le peintre terrifique, mais qui n'en reste 
pas moins extrêmement original. Voici, d'abord. Don 
Marcos Toledo, épave des guerres carlistes, qui, 
après avoir connu les misères de l'abandon à Paris, 
avait fini par échouer dans le palais de la Princesse 
Lubimoff, à la Plaine Monceau, en qualité de maître 
de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le 
chambellan, non sans s'être adjoint préalablement 
le titre, aussi honorifique qu'irréel, de Colonel. 
Doué d'un bon sens assez perspicace. Don Marcos a 
parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui 
fait dire, p. 222, qu'en sa qualité d'Espagnol — l'ac- 
tion du roman se passe au cours de l'année 1918 — 
et de patriote, «il souffre de voir l'Espagne en 
marge de la lutte, s'efforçant d'ignorer ce qui se 
passe dans le reste du monde, se cachant la tête 
sous son aile à la façon de certains échassiers, qui 
s'imaginent ainsi que, de ne pas voir le péril, celui-ci 
les épargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les 
nations «indécentes», elle ne comptait pas, cepen- 
dant, parmi les peuples «décents», puisqu'elle lais- 
sait systématiquement échapper l'occasion d'une 
gloire qui le faisait, lui, frémir...» Ou cette autre, 
sur Guillaume II, à la page 227: «Je connais par- 
faitement le Kaiser. Ce n'est qu'un lieutenant. Un 
lieutenant qui a vieilli, tout en conservant l'étour- 
derie et la pétulance de sa jeunesse. Mais il a l'hon- 
neur de l'officier et, se voyant perdu, il se brûlera 
la cervelle. Vous verrez qu'en cas de défaite, il se 
suicidera ainsi...» Atilio Castro, lointain parent du 

(1) «L'unique ivresse intéressante de notre vie.» 



ET LE ROMAN DE SA VIE 311 

prince, n'est qu'un de ces pique-assiettes du monde 
comme il faut, dont Monte-Carlo a possédé et pos- 
sède tant de spécimens bizarres. Vague consul d'Es- 
pagne, naguère, nul ne sait au juste où, mais, en 
tout cas, fort peu de temps, il s'est fait joueur pro- 
fessionnel: <iel senor del 17 y> (1), et, toujours dé- 
cavé, n'en vit pas moins, en apparence, comme le 
gentleman correct et le parfait «cahalleroy> (2) que 
ce genre d'individus apparaît par définition. Teô- 
filo Spadoni, lui, n'est qu'un vulgaire pianiste qui, 
ayant fait partie des équipes musicales du prince 
à bord de ses yachts successifs — sur l'un desquels 
Lubimoff reçut, en cousin, Guillaume II — , restera 
son commensal. Né de parents italiens, peut-être au 
Caire, à moins qu'à Athènes ou à Constantinople, 
il constitue le plus parfait type de crétin que Ton 
puisse imaginer, partageant son existence entre 
une mélomanie presque machinale et la hantise de 
la roulette et du trente- et-quarante, pauvre pantin 
qui ne joue, lui, que le 5 et dont l'idée fixe serait 
de découvrir la bienheureuse martingale qui lui 
permettrait de faire sauter la banque de M. Blanc 
et de détrôner Son Altesse Sérénissime, le Prince 
Albert. Carlos Novoa, enfin, n'est qu'un simple pé- 
dagogue espagnol, c'est-à-dire, en dehors de la 
science, un être sans intérêt. Son Gouvernement 
l'avait envoyé au Mîisée Océanographique pour y 
étudier la faune marine, mais il finit par laisser là 
le plankton et cultiver, lui aussi, avec l'application 
professionnelle les 36 numéros et les 6 jeux de car- 
tes du Casino. 

Tel est le brelan des cinq Ennemis de la Fc/imie, 
Leur association, où la seule langue parlée est l'es- 



(1) «Le monsieur qui ne joue que le 17.» 

(2) «Gentilhomme.» 



312 V. BLASCO ibAnez. ses romans 

pagnol, sera cependant de courte durée. La Femme, 
qu'ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas à se 
venger d'eux et l'aphorisme de Lucrèce — De Reriim 
Natiora, I, 23-24 — que citait D. Juan Valera en 1874 
à l'épilogue de sa Pe'pita Jiménez: 

Nec sine te quidqtcam dias in luminis oras 

Exoritur, nequejtt lœtum, neque amaHle quidquam, d) 

tî'ouve, une fois de plus — comme, déjà, c'était le 
cas dans l'un des premiers essais dramatiques attri- 
bués à Shakespeare: Love' s Lcthour is lost, dont 
Michel Carré et Jules Barbier tirèrent leurs Pei- 
nes d'amour perdues — en le triomphe rapide de 
Vénus honnie, son éternelle application. Le «Colo- 
nel» tombe amoureux de Madô, fille du jardinier 
de Villa-Sirena, et finit par l'épouser. On devine ce 
que sera cette union et si la jeune femme, à la fin 
du livre, fait les yeux doux à un sous-officier yan- 
kee, l'on peut être certain que ce n'est là qu'un 
commencement et que la chose aura plus d'une 
suite! Castro, toujours distingué, courtise d'abord 
vaguement Dona Enriqueta, la «Infanta», fille de 
Don Carlos, une joueuse passionnée, puis tombe dans 
les bras d'une rastaquouère sud-américaine, (jauclio 
en jupons. Doua Clorinda, que ses allures d'Amazone 
du Tasse ont fait dénommer nia Generala» et avec 
laquelle il disparaît — lui, trouvant, comme soldat 
de la Légion, une mort glorieuse au front; elle, 
évanouie à Paris, dans les troubles remous de la 
guerre. Spadoni, irréductible, s'il continue à ab- 
horrer la femme, ce n'est que pour sombrer dans la 
plus dangereuse débauche du jeu. Novoa, passion- 
nément esclave d'une soubrette, se voit abandonné 

(1) «Car, sans toi, ô Vénus, rien ne jaillit au séjour de 
la lumière, rien n'est beau ni aimable...» 




BLA^CO IBANE/ PORTANT, A I/IMN KKSITK <.(fKORGE 

WASHINGTON», LA ROBE, BORDÉE DE VELOIRS 

BLAN'C ET DOUBLÉE DE SOIE JAUNE ET BLEUE. DES 

DOCTEURS ^<iy ARTS AND LETTERS» 



^ 'J- 



J. -r 




ET LE ROMAN DE SA VIE 313 

par celle-ci, qui lui préfère uq officier américain et 
retourne tristement en Espagne, où sa science ma- 
rine sera royalement rétribuée à raison de cinq 
cents pesetas mensuelles. Le prince, malgré ses 
dédains de nabab repu, a à peine retrouvé une amie 
d'enfance, fille du frère de son beau-père et d'une 
niaise et orgueilleuse créole mexicaine, la duchesse 
Alicia de Delille, qu'il recommence avec cette opio- 
mane de 40 ans, fervente du tapis vert oii elle perd 
et reperd des fortunes, son existence d'autrefois. 
Mais la duchesse, qui tenait son titre d'un duc fran- 
çais, mari plus âgé qu'elle de vingt ans et qui a dû 
l'abandonner lorsqu'elle l'eut fait père sans sa colla- 
boration, apprend soudainement que ce fils adulté- 
rin, Français pourvu d'un faux état-civil et — natu- 
rellement — pilote aviateur, est mort, en captivité, en 
Allemagne et son désespoir est tel qu'elle éconduit 
définitivement Miguel. Celui-ci, qui n'en est pas à 
une folie près, se bat en duel avec un pauvre diable 
de blessé de guerre, un lieutenant espagnol de la 
Légion, Antonio Martinez, qu'il soupçonne, dans 
sa stupide jalousie, de l'avoir remplacé dans les 
faveurs d' Alicia, puis, sermonné par une angélique 
infirmière anglaise, lady Lewis — dont Toncle par- 
tage sa vie entre le whisky et le Casino — finit par 
reconnaître, un peu tard, qu'il a fait, jusqu'ici, la- 
mentablement fausse route, s'engage, à son tour, 
dans la Légion, où sa qualité d'ancien capitaine de 
la Garde Impériale le fait admettre au titre de sous- 
lieutenant, passe dix mois et vingt jours au front, 
y perd un bras et ne revient, après l'armistice, à 
Monte-Carlo, que pour y apprendre qu' Alicia, morte 
des suites d'un empoisonnement du sang contracté 
comme dame de la Croix-Rouge dans un hôpital 
militaire, lui a légué tout ce qu'elle possédait outre- 
mer, et, en particulier, ses mines d'argent du Me- 

40 



314 V. BLASCO IBÀNEZ. SES ROMANS 

xique. «rien en ce moment, mais demain, peut-être, 
une fortune presque égale à celle que Lubimoff pos- 
sédait, naguère, en Russie.» 

Le roman est touffu, mais, à travers ces halliers 
de verdures méditerranéennes, un sentier serpente, 
qui nous conduit à une clairière inondée de glo- 
rieuse lumière, d'où, comme des esplanades du ci- 
metière de Beausoleil, la vie sourit à la mort. Cette 
clairière, Miguel Lubimoff n'y arrive qu'aux der- 
nières pages du livre, où la purification de son 
âme s'est réalisée dans la douleur. Ce mutilé que la 
double flamme de la souffrance physique et morale 
a converti, retrouve, en face des horizons radieux 
de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que 
le prince Nekhludov de Résurrection, dans Tolstoï, 
consacrera désormais ses jours, non au salut d'une 
seule existence, mais «au bonheur de cinquante 
infortunés, parmi les centaines de millions qui peu- 
plent la terre». Il connaîtra le mélancolique plaisir 
de «contempler la vie» (1). Cette vie de demain, 
que sera-t-elle? Blasco, écrivant ce splendide cha- 
pitre XII et dernier de Los Eaemigos de la Mvjer 
en Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur 
notre avenir européen. 11 met dans la méditation 
de Lubimoff une ombre sinistre. «Le prince pense 
avec amertume à une possible déception. Voir re- 
naître intacte la bestialité primitive, après un cata- 
clysme accepté comme une rénovation! Contem- 
pler la faillite de tant d'esprits généreux, de tant 
de nobles intelligences aspirant au triomphe du 
bien, désirant aux hommes la paix et aux peuples 
la douce société, travaillant contre la guerre, 
comme les associations d'hygiène luttent pour 
éviter les contagions!» En lisant ces lignes, un 

(1) Los Enemigos de la Mujer, pp. 442 et 443. 



ET LE ROMAN DE SA VIE 315 

nom vient aux lèvres: Wilson! Et Blasco, qui a 
tous les courages, a eu le noble et mâle courage 
de rendre justice à ce grand homme, dont la gloire 
aura pu être niée par une coalition d'esprits à 
courte vue, mais qui n'en rayonnera pas moins, 
dans les temps futurs, comme celle d"iin précur- 
seur. D'ailleurs son très juste éloge de l'Amérique 
et de son intervention à nos côtés — intervention 
qui nous a sauvés — est allé au cœur des Améri- 
cains et lorsque Mr. William Millier Collier rece- 
vra Blasco docteur de l'Université George Washing- 
ton avec la phrase rituelle: «Boctor Blasco Ibdnez, 
I icel corne y ou into the feUowshi}) of the Âlumni 
of The George Washington Universityy? (1), le Pré- 
sident de cet illustre Institut se complaira à féliciter 
le récipiendaire pour avoir «aippreciatecl the motives 
of the people of the United States, and in your 
last novel, «The Ennemies of the Woman», you 
ha.ve gixen thern a gênerons measure of praise for 
their interventiony) (2). 



Arrivés au terme de ce travail, il apparaît légi- 
time de se demander ce que pourra être l'ultérieure 

(1) «Docteur Blasco Ibâflez, je vous souhaite la bienve- 
nue au sein de la société des membres de l'Université George 
Washington.» 

(2) «Apprécié les motifs du peuple des Etats-Unis, et, 
dans son dernier roman: «Les Ennemis de la Femmeyf, lui 
avoir accordé, pour son intervention, une généreuse me- 
sure de louanges.» Bulletin cité de la George Washington 
Unitersity. p. 33.— A mon sens, le titre choisi par le traduc- 
teur américain de Los Encmigos de la Mujer: Woman Trium- 
phant, n'est pas heureux et Hayward Keniston eût dû son- 
ger que le triomphateur final, dans ce roman, ce n'est point 
la Femme, mais THomme. 



316 V. BLASCO IBÀNEZ. SES EOMAKS 

évolution du romancier et de déterminer, en atten- 
dant, sa place actuelle dans la littérature espa- 
gnole. Avec une nature comme celle de Blasco, qui 
a réduit au minimum la tyrannie de la chair sur 
l'esprit — il ne joue jamais (1), ne fume plus, ne 
goûte que médiocrement le théâtre (2), et, s'il con- 
tinue à croire à la réalité du dogme formulé par 
Lubimoff à la page 303 des Ennemis de la Femme 
et cité plus haut, ce n'est que parce qu'homme 
complet, dont la robuste virilité ne saurait se con- 
tenter de la viande creuse des idéologies et, dé- 
liant les années, serait capable de consommer, 
octogénaire, le sacrifice a l'Anadjomène avec la 
même vigoureuse exaltation qu'un éphèbe — . l'ar- 
gent, en tant qu'instrument de liberté et d'indé- 
pendance sociale, est sans doute un but de la car- 
rière littéraire, comme, en définitive, de toute ac- 
tivité humaine organisée, mais ce n'en saurait 
être le but suprême. Blasco vient d'en donner, 
d'ailleurs, une preuve nouvelle, éclatante, en diffé- 

(1) Pendant Tannée qn"il vécnt à Monte-Carlo, il alla 
presque chaque jour aux salles de jeu du Casino, pour y 
étudier les joueurs, mais ne céda jamais à la tentation clas- 
sique d;y risquer une somme, si bien que les employés 
avaient fini par l'appeler: le Monsieur qui ne joue jamais, 
et que des joueurs fanatiques le suppliaient de leur servir 
de porte-chance! 

(2) Cette aversion pour le théâtre a été cause que Blasco 
s'est jusqu'ici obstinément refusé à rien écrire directement 
pour la scène. «No quiero, dit-il, xa contra mis gnstos. Ré- 
sulta j)ara mi al go as/ como si me j^'^'opysiesen hacer cro- 
chet.» («Je ne veux pas, c'est contre mes goûts; c'est comme 
si on me proposait de faire du crochet.») Et c'est dommage, 
car je suis convaineu que sa plume pourrait nous donner 
des pièces admirables de vie, de mouvement et d'humaine 
vérité. En revanche, Blasco adore les concerts, qu'il savoure, 
en fermant les yeux, dans une posture abandonnée et com- 
mode. L'opéra, auquel il assiste par amour pour la musique, 
n'est, pour lui, qu'une «transaction». 



ET LE ROMAN DE SA VIE 317 

rant, pour des raisons qui ne relèvent que de ses 
scrupules littéraires, la publication de El Aguila y 
la Serpiente — achevé depuis le 15 Mars — et en lui 
substituant celle d'une œuvre fantastique, com- 
posée en 40 jours, différente de toutes celles jus- 
(ju'ici parues: El Paraiso de las Mujeres (1), dont 
l'édition espagnole ne verra, cependant, le jour 
qu'après sa version anglaise dans un magazine 
new yorkais. Ce but suprême, c'est celui qu'en 
véritable artiste, — dominant le calcul des gains 
matériels et insoucieux des préocupations de la 
vente, — il précisait, dans son discours du 23 Fé- 
vrier 1920 à l'Université de Washington, comme 
étant <de grand secret du génie» et qui consiste 
dans la conquête d'une gloire de plus en plus 
pleine et mondiale par la réalisation d'œuvres de 
plus en plus triomphantes et par leur significa- 
tion et par leur forme. La volonté de fer de Blasco, 
en union avec ses facultés d'observation élargies, 
nous réserve donc, certainement, quelques surpri- 
ses. Je lui ai demandé, il y a fort peu de temps, ce 
qu'il pensait du roman cinématographique et il m'a 
confessé que sa préoccupation dominante était du 
lai trouver une forme nouvelle originale. Dans ce 
désir véhément, je crois bien que collaborent 
l'homme d'action — toujours désireux de lutter avec 
l'inconnu — et le romancier professionnel, anxieux 
de se rajeunir, de rénover sa formule, d'inventer 
une variété inédite d'illusion en trois ou quatre 
cents pages. «Si le cinématographe m'intéresse 
tant, m'a-t-il dit, c'est que, contrairement à ce que 
pensent beaucoup, il n'a rien à voir avec le théâtre. 
Ainsi s'explique le fait que les comédies filmées 
ennuient le public, alors qu'au contraire les romans 

(1) Le Paradis des Femmes, 



318 V. BLASCO ibâStez. ses romaks 

cinématogTaphiés T enchantent . Qu'est-ce qu'un 
film? Un roman exprimé par des images. Le théâtre 
est victime de sa limitation dans l'espace. Il faut 
que tout s'y passe sur la scène et il ne peut s'y 
passer que peu de choses a la fois. Dans les ro- 
mans, comme sur le film, on peut développer en 
même temps diverses histoires, dont le champ d'ac- 
tion se trouve aux endroits les plus divers et qui, 
finalement, convergent en un dénouement unique, 
en une action commune. A chaque instant, il est 
loisible de changer de lieux et de personnages, ce 
que l'on ne peut se permettre au théâtre que de 
façon très restreinte. Et puis, une pièce de théâtre 
a tout juste cinq actes au maximum, avec, si l'on 
veut, quelques tableaux supplémentaires. Or, un 
film reste libre, comme un roman, de multiplier 
scènes et décors au gré de l'auteur, pour la réali- 
sation de l'effet voulu par ce dernier. Mes romans 
viennent d'être acquis par les principales maisons 
cinématographiques de New York pour être filmés. 
J'ai vu moi-même, lors de mon séjour aux Etats- 
Unis, fonctionner de près la technique du film et 
j'ai connu dans l'intimité la plupart des meilleurs 
artistes cinématographiques de là-bas. Vous com- 
prendrez que, dans ces conditions, ce qui touche 
au cinéma ne me laisse pas indifférent...» 

Attendons donc, confiants en la maxime favo- 
rite de Blasco, que <^tout s'arrange en ce monde». 
Sans doute, le plus souvent, tout s'arrange fort 
mal. Mais l'essentiel, pour que continue la comédie 
delà vie, n'est-ce pas le mouvement, l'actiou, bonne 
ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs sont à fieur de 
peau, est, d'ailleurs, essentiellement bon. Son plus 
que septuagénaire traducteur, M. Hérelle, m'écri- 
vait, ces jours derniers: «J'ai autant de sympathie 
pour le caractère généreux de Blasco que d'admi- 



El' LE ROMAN DE SA VIE 319 

ration pour la puissante fécondité de son talent, 
et, quant à lui, je crois ne pas exagérer en disant 
qu'il me considère comme un ami, au moins autant 
que comme un tradu(îteur.» M. F. Ménétrier, de son 
côté, m'a adressé le plus chaleureux éloge du carac- 
tère de Blasco, qu'il a pu étudier à loisir à Madrid, 
dans le séjour de plusieurs semaines qu'il y fit au 
printemps de 1905, époque où le député de Valence 
le présenta à son ami, député également, D. Luis 
Morote, et aux écrivains D. Mauricio Lôpez-Roberts 
— qui habitait alors, dans une petite rue voisine 
de celle de Blasco, un hôtel luxueux — , D. Gre- 
gorio Martînez Sierra, à l'inimitable Rubén Dario 
et enfin, — last not least — à Pérez Galdôs lui-même, 
ainsi qu'aux artistes D. Agustin Querol y Subirats, 
de Tortosa — , sculpteur mort à Madrid en 1909, dont 
l'Amérique latine possède plusieurs monuments no- 
tables, tel celui élevé à Lima à la mémoire du colo- 
nel Bolognesi — et à D. Joaquin Sorolla. «Blase®, 
m'a dit M. F. Ménétrier à la lettre, est l'un des hom- 
mes les plus aimables , les plus complaisants que je 
connaisse. J'ai pour lui une véritable affection, 
parce que j'estime beaucoup son caractère...» Je 
pourrais multiplier ces témoignages, en y ajoutant 
le mien propre, dont maintes curieuses vicissitudes 
ont éprouvé la constante fermeté. De cette bonté, 
légendaire, Blasco m'a fourni, naguère, en ces 
termes l'explication philosophique: «Beaucoup de 
gens écrivent que je suis bon, extrêmement bon. 
Ce n'est pas si certain. Je ne suis ni bon ni méchant. 
Je suis tout simplement un impulsif. A la première 
impression, je m'emballe et suis l'entraînement de 
mes nerfs. Puis, à la réflexion, il se trouve que je 
ne constate, au fond de mon âme, ni haine ni ran- 
cœur. J'ignore le plaisir de la vengeance. Je vous 
avouerai que j'en ai cependant, et plus d'une fois, 



320 V. BLASCO IBÂNEZ. SES ROMAIÎS 

ressenti le désir. L'on n'est pas homme pour rien, 
n'est-ce pas? Mais je me suis dit aussitôt: \<A quoi 
bon? Il en coûte plus de faire le mal que le bien. 
Et il faut être bon, ne serait-ce que parce que c'est 
plus commode!»... Le romancier, après une courte 
pause, ajouta: «Todo el que es fuerte verdadera- 
mente es bueno, no sôlo por im;posiciones de la 
moral, sino por un resultado de su eqnilihrio y de 
su fuerza: los déliles y los ruines son los que 
gxiardan un recuerdo sienijjre tito de lo que han 
sufrido y acarician la, esperanza de vengarse...» (1) 
Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me 
lit ces ultimes aveux: «Je me connais mieux que 
personne. Si ce que Ton écrit contre moi est vrai, 
ce n'est pas du nouveau pour moi. J'en suis informé 
depuis longtemps. Si c'est une injustice et le fruit 
de l'envie, c'est chose inutile, car Ton n'arriverait 
jamais à me rendre pire que je suis. L'éloge et le 
blâme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, 
ne sont que des accidents momentanés de la car- 
rière littéraire et incapables d'influer sérieusement 
sur la vocation d'un artiste véritable.^) 

Tel est Blasco Ibànez. Quant à lui assigner une 
place dans les lettres espagnoles contemporaines, a 
quoi bon? 11 reste lui-même et bien lui-même, comme 
Ta vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans 
son tout récent et si curieux volume &' Impressions 
Espagnoles. N'est-ce point suffisant? Voici, cepen- 
dant, deux témoignages, que je fais miens, parce 
qu'ils représentent assez exactement ma propre 
façon de voir. Celui de Laurent Tailhade d'abord, 

(1) <^Quiconque est fort véritablement, est bon, non seu- 
lement par obligation morale, mais comme conséquence de 
sou équilibre et de sa force. Les faibles et les méchants 
seuls couserveut le souvenir toujours vif de ce qu'ils ont 
souffert et caressent IVspoir de se venger.. .y 




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ET LE ROMAN DE SA VIE 321 

en 1918: «A coup sûr, Blasco Ibânez est plus notoire 
en France que Pérez Galdôs, José de Pereda et même 
que la Comtesse Pardo Bazân. Cela, peut-être, ne 
tient point à ce que Blasco «escriheparo. la exporta- 
ciôn» (1), mais, à ce que, pourvu d'une puissance 
d'expansion œcuménique, l'art du maître ne prend 
point souci des frontières, montagnes ou préjugés. 
Il est connu en France comme Rudyard Kipling, ou 
cet emphatique D'Annunzio; mais avec un renom 
plus vaste et de meilleur aloi. Déjà, les écrivains, 
ses frères, et les humanistes, les experts dans le mé- 
tier d'écrire, le tiennent pour un héros de l'Art, 
comme il fut un héros de l'Action et de la Politique. 
Ce n'est pas une gloire viagère qu'ils promettent à 
ses écrits. En effet, Blasco Ibânez — écrivain, pen- 
seur, poète — appartient à la lignée auguste des Maî- 
tres qu'applaudit l'Univers. Et c'est un héritier de 
Balzac, un émule de Maupassant ou de Zola que donne 
à la France le pays de Calderôn et de Cervantes.» Ces 
paroles, dans l'organe de Y Institut d'Etudes His- 
pamques de V Université de Paris, dont M. E. Mar- 
tinenche, professeur à la Sorbonne, est Président, 
ont leur signification, sans doute. Voici, mainte- 
nant, celles de l'ex-ambassadeur à Madrid, actuel 
Président de la George Washington UmTersity, lors 
de la cérémonie du 23 Février 19*20: «In your per- 
soUy sir, ue see tJie modern glory of Spanisli lite- 
rotiire effuJgent. You hâve written much and your 
readers are niunlered ly millions and are found 



(1) «Écrit pour l'exporta tioo: reproche indirect de M. Ja- 
mes Fitzmaiirice-Kelly. plus haut cité., et qui n'est qu'une 
variante du vieux cliché courant— dont l'auteur de l'article: 
Norela, au t. 38 de VEncicîopedia Espasa. p. 1.219. a cru de- 
voir resservir, en Juillet 1918, la banalité usée—, lequel 
consiste à censurer Blasco pour avoir abandonné le champ 
du roman provincial valencien! 

41 



322 V. BLASCO IBÂNEZ. SEl 

in ail lancls. Fovr (.{Four ffon 
gallojied arov.nd tJie glohe. Mo» 
éditions ofthat one }wi'el hâve 
worlis show the highest literm 
the power not only of ximdl\ 
h(t of interjyrefing their inné 
roughly realistic, thcre is in 
written afiill tide of human 
a strength and a tigor in the i 
hâve créât ed that svggest the 
Ui^on the liages ofthe printed \ 
writer, hâve dmwti inctv.res th 
energy and ail the passionate 
guish the imintings of yonr gr 
rolla and Zuloaga. Critics wer 
compliments, vihenthey said oj 
more realistic; Victor Hugo 
liant, y> We North America ns 
statement of one of ovr ovch 
William Dean Howells, who 
yonr novels that it is «one q 
chest in modem fiction, worti 
greatest Fnssian worhs and l 
donc in English, and in its 
and ruthlessly tragical as an 
nish sjnrit ha s y et irnagined» 
dict of those who hâve irrono 
most of living novelists and 



ET LE ROMAN DE SA VIE 

A ces deux témoignages, il sera bon, 
d'adjoindre un témoignage d'Espagne, 
sirai parmi les plus récents et Temprur 
gane des francophiles catalans, cette 
qui a si vaillamment défendu la cause 
dant la Guerre et qui, saluant — dans so 
soir du 27 Avril 1921 — l'arrivée de Blas 
Barcelone, voit en lui avant tout Técriv; 
d'action» et — préludant par ses louang 
que Valence prépare à son romancier- 
ce descendant spirituel des grands géni 
de monde du XVP™® Siècle espagnol, «e^ 
Ire de Esimîia qiœ ho. sadidOy co)i grt 
correr r/iundo...» 

' VÉRONNES (Côte-D'Or), M 



Dèleni le plus grand génie littéraire. Voîis n'a 
ment le poîcvoir de peindre avec vivacité les 
d'en rendre la signification secrète. Profondes 
tous vos écrits palpitent de sentiment humain 
res que vous dessinez ont une force et une vigu^ 
reni les effigies d'un Rodin. Sur les pages du l 
vous, r écrivain d'Espagne, avez tracé des 
'possèdent toute la vitale énergie, tout le passi 
caractéristiques de ces grands peintres, vos 
Sorolla et Zuloaga. Ce ne furent pas vains coà 
formulèrent les critiques, en disant de voîis qu 
pas été plus réaliste, ni Hugo plus Irillant. B 
Nord- Américains, nous ne récuserons pas ce < 



TABLE DES MATIERES 



Pages 

I.— L'homme et ses distractions.— Son amour des li- 
vres et sa haine pour les manuscrits et bro- 
chures, ainsi que les articles de presse.— Les 
cinq bibliothèques différentes.— Son oubli du 
passé et de ses propres œuvres.— Incapable de 
vieillir, il n'a de pensées que pour l'avenir. . 5 

IL— Sa jeunesse et ses ascendants.— Le prêtre g^ie- 
rri^/^ro.— Enthousiasme pour la mer.— Horreur 
des mathématiques.— L'étudiant indiscipliné. 
—Madrid et D. Manuel Fernândez y Gonzalez. 
—Le premier discours révolutionnaire. — Un 
sonnet gratifié de six mois de prison 19 

III. — Le révolutionnaire. — Il émigré à Paris. — «Le 
grand homme numéro 52.>— Vie joyeuse et 
batailleuse au Quartier Latin.— Le journal El 
Pî^^J/o. — Enorme labeur de journaliste. — Pour- 
suites judiciaires et emprisonnement.- Fuite 
en Italie et composition de E71 el Pals ciel Arte. 
—Condamnation au bagne par le Conseil de 
guerre de la 3^' Région Militaire.— Du Presidio 
à la Chambre des Députés.— Triple besogne de 
député, conspirateur et romancier.— Ses désil- 
lusions politiques et son romantisme répu- 
blicain 40 

IV.— Aversion pour les groupements littéraires.— In- 
dividualisme.— Le programme esthétique de 
Fauteur.- Ses goûts somptuaires: le «palais» 
de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.- 
Histoire d'une table de marbre.— Un voyage 
de Madrid à Bordeaux qui se termine en Asie 



Pages 

Mineure. — Onew^^. — Avec le «Sultan Rou- 
ge».— Le forçat au palais du souverain des 
Mille et Um ^Niàis.—L-a plaque de brillants 
de Blasco Ibâûez.— La mission que lui confie 
le Grand Yizir.— Le retour en Espagne en 
Novembre 1907 65 

V.— Blasco Ibânez ami de la lecture et de la musi- 
que.— Son culte pour Beethoven et pour Vic- 
tor Hugo.— Ses duels.— Une balle de charité 
qui faillit devenir balle homicide.— Sa dis- 
crétion d'auteur.— Ses scrupules sentimen- 
taux.— Histoire du roman: La Vohiniad de 
Vivir 96 

VL— Voyage en Amérique du Sud.— Amitié avec 
Anatole France.— Prouesses de Blasco Ibâfiez 
comme conférencier.— Le «ténor littéraire» 
bat le torero, ou 14.500 francs or pour une con- 
férence.— L'orateur se transforme en coloni- 
sateur.— La vie dans la Colonia Cervantes, en 
Palag'onie.- Triple lutte: avec le sol, avec les 
hommes, avec les banques.— Un discours pro- 
noncé la carabine Winchester à la main.— 
Fondation d'une seconde colonie, à Corrien- 
tes.— Contraste entre ces deux settlements, 
séparés par 4 jours et 4 nuits de chemin de 
fer.— Le premier hôte de la nouvelle maison 
tropicale. — Le colonisateur renonce à son 
entreprise 116 

VIL— La guerre vue de l'Océan, avant sa déclaration. 
—Foi extraordinaire de Blasco Ibâûez dans le 
triompiie final des Alliés. — Son antigerma- 
nisme systématique.— Son immense labeur 
au cours des hostilités.— Les 9 tomes de son 
Historia de la Guerra Europea de 1914.— Ses 
trois romans de «guerre». — Manifestations 
des germanophiles de Barcelone contre Blas- 
co.— Les souffrances de la vie à Paris.— Son 
abnégation héroïque ^por la patria de Vic- 
tor Hugo^ 148 

VIII.— L'immense succès, aux Etats-Unis, des Quatre 
Cavaliers de l'Apocalypse. — Comment l'au- 
teur en eut connaissance,— Le roman vendu 
300 dollars produit une fortune à la traduc- 



Pilg-CS 

trice.— Un éditeur «rara a?; i^».— Voyage de 
Blasco Ibâfiez en Amérique du îs'ord.— Triom- 
phes et honneurs. —Le Militarisme Mexi- 
cain.— hQ Dr. Blasco Ibâfiez revient en Eu- 
rope pour y écrire, à Nice, El Aguila y la 
Serpiente, roman mexicain. 172 

IX.— Classification des romans de Blasco Ibânez: Ro- 
mans valenciens. Romans espagnols. Cycle 
américain. Triptyque de «guerre». — Blasco 
Ibâûez est-il le «Zola espagnol»?— Comment 
Blasco a écrit ses romans.— Quelques réfle- 
xions sur le style du romancier 192 

X.— Etat de la littérature à Valence avant Blasco 
Ibâûez. — Importance des Contes de ce der- 
nier pour l'appréciation de ses romans valen- 
ciens: Arroz y Tartana, Flor de Mayo, La 
Barraca, Entre Naranjos, Sônnica la Corte- 
sana, Canas y Barro 217 

XL— Les romans «espagnols».— F Romans de lutte: 
La Catedral, El Intruso, La Bodega, La Hor- 
da.—lV Romans d'analyse: La Maja Desmo- 
da, Sangre y Arena, Los Mîtertos Mandan, 
Luna Benamor 246 

XII.— Le programme «américain» de Blasco Ibâûez 
en 1914 et aujourd'hui.— Zo<? Argonautas.— 
Sujet et valeur de ce roman.— Amour ancien 
et profond de Blasco pour l'Amérique. . . . 275 

XIII.— Les romans de «guerre»: Los Cuatro Jinetes del 
Apocalipsis , Mare Nostrum, Los Enemigos 
de la Mîtjer. — QowQhx^ion: L'oeuvre future 
de Blasco Ibéûez et sa signification actuelle 
dans les lettres espagnoles 291 



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6603 BlasGO Ibanez 

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